Jean-François Rumley : Météorologue

 

 

Bonjour Jean-François Rumley.

Bonjour.

 

Vous êtes météorologue. Vous êtes diplômé de Météo France et vous écrivez des prévisions pour quatre journaux de Suisse romande. Parlez-nous un peu de vous et de votre métier.

J’écris les prévisions, je les établis aussi. Effectivement les quatre journaux, c’est l’Express, l’Impartial, le Journal du Jura et La Côte dans la région lémanique.

 

Pour quelles raisons avez-vous eu envie de devenir météorologue ?

Je me suis toujours intéressé, depuis gamin, aux sciences de la Terre, que ce soit l’astronomie, la météorologie, d’autres sciences de la Terre et j’ai commencé à faire de la navigation en mer et je me suis retrouvé plusieurs fois avec une absence totale de prévisions, avec quelques surprises de vent. Cela a été pour moi une obligation d’en savoir un petit peu plus pour savoir ce que j’allais rencontrer, les risques que je prenais chaque fois, pendant ces navigations, parce que j’avais toujours l’impression qu’il y avait un vide de ce côté-là. J’ai acheté un certain nombre de bouquins. Cela a été toujours plus loin et après, quand on a mordu à l’hameçon, on continue, on veut toujours en savoir un peu plus. Plus on croit en savoir, moins on en sait. De fil en aiguille, je suis arrivé à vouloir faire le diplôme.

 

Pouvez-vous nous dire en quelques mots de quels facteurs dépendent les conditions météorologiques ?

Les conditions météorologiques sont un ensemble sur la Terre qui dépend des différences thermiques qu’il peut y avoir dans différentes régions du globe, en particulier entre les pôles et l’équateur, entre les parties continentales et maritimes. Un des facteurs importants, c’est la rotation de la Terre qui fait bouger tous ces différents éléments. Si la Terre ne tournait pas, on n’aurait pas de conditions météos. On aurait un équateur qui serait de plus en plus chaud et les pôles qui seraient de plus en plus froids, donc une absence de météorologie. C’est toutes ces différences thermiques qui sont à la base des facteurs météos. Ces éléments thermiques sont dus, bien sûr, à la présence du soleil qui distribue inégalement son rayonnement sur la Terre, en fonction d’inclinaisons ou l’absence d’inclinaisons des rayons.

 

Avec tous ces éléments, il faut faire des prévisions. Comment faites-vous ces prévisions ?

Les prévisions maintenant sont très complexes. On a oublié la période où on regardait si la grenouille montait l’échelle ou pas l’échelle. Maintenant, il y a un réseau mondial interconnecté qui prend, dans un premier temps, le temps présent. Le temps présent qui est pris à peu près toutes les douze heures. Sur la base de ce temps présent qui est assez difficile d’ailleurs à établir, les grands ordinateurs mondiaux calculent l’évolution des différents paramètres physiques de l’atmosphère sur une évolution de dix minutes en dix minutes sur l’ensemble de la Terre, sur un maillage qui est en général de trente kilomètres de côté et sur dix-neuf niveaux différents. Sur la base de ces cartes, qui sont établies avec des paramètres physiques, qui sont particuliers, le vent, l’humidité, la température et la pression, on essaye de faire une prévision.

 

Est-ce que l’on peut faire des prévisions à long terme ?

Maintenant les ordinateurs mondiaux qui calculent à raison de 500 milliards de calculs par seconde permettent de faire, sur un maillage normal, des prévisions à une semaine qui sont assez fiables. Elles sont faites aussi sur quinze jours, mais elles ne sont pas encore diffusées maintenant, parce que la fiabilité est autour de 50 %. 50 % cela veut dire : « Si on lance une tune, on a autant de chances d’arriver à une prévision. » C’est à peu près maintenant le délai. D’autre part, il y a aussi une possibilité à plus long terme, c’est les mêmes modèles mathématiques qui sont utilisés, mais un petit peu simplifiés, parce que sinon il y aurait tellement de calculs que cela ne serait pas possible. Il faudrait beaucoup trop de temps pour avoir ces prévisions. Ces prévisions à long terme sont de savoir ce que l’on risque d’avoir. On constate donc un réchauffement climatique, savoir s’il va continuer, jusqu’à quelle manière il va évoluer dans les 10, 20, 50 ou 100 ans prochains. Disons que cela n’est plus de la météorologie, c’est de la climatologie.

 

Vous avez une manière bien particulière de présenter la météo dans les journaux et j’invite nos téléspectateurs à découvrir quelques morceaux choisis.

 

 

« Un horizon tristounet au réveil, une croûte nébuleuse recouvre la région et liquide à bas prix ses fonds de barrique. N’espérez guère que le Zorro étincelant surgisse de la grisaille pour signer un de ses exploits légendaires, juste quelques rayons à fleuret moucheté l’après-midi. »

 

« Salut à toi, ô sublime, prestigieux et vénéré souverain. C’est l’anticyclone, roi des pressions, il amène la paix et la sérénité dans ce bas monde continental. Il est accueilli par des hourras et que le ciel lui prête vie jusqu’au week-end pour vous protéger des envahisseurs nébuleux et belliqueux. »

 

« L’atmosphère est une malade qui s’ignore. Sa pression est élevée et chacun imagine que tout va bien. Elle est pourtant sous perfusion, au « goutte à goutte », suite à un refroidissement causé par un front froid. La dépression aiguë la guette, il faut se méfier des eaux dormantes. »

 

« Il y a des jours ainsi, vous regrettez de vous être levé avec cette débauche. Oubliez le baromètre et le thermomètre car c’est là que les Athéniens s’atteignirent, les deux culbutent. Avec la puissante dépression, la pluie est à gogo, la neige de plus en plus bas et les vents à décorner des bœufs. »

 

 

J’ai remarqué que vous avez un côté poétique et humoristique de décrire la météo. D’où vous vient ce côté humoristique ?

J’aime bien toujours les choses humoristiques. J’aime bien le deuxième degré de façon générale dans la vie, dans la mesure où en météorologie, de toute façon, on ne va rien pouvoir changer. On est abreuvé de bulletins officiels qui sont relativement techniques et qui ne sont pas toujours très, très intéressants. Je trouve que d’apporter une petite note, un petit peu plus comique avec un petit peu de dérision comme ça, tout en restant quand même le plus scientifique possible, ça amène un petit peu de couleur dans le journal.

 

Lors de vos prévisions, est-ce que certains de vos lecteurs ont des réactions bizarres par rapport à vos prévisions ?

Les lecteurs non, par rapport aux prévisions si elles sont bonnes ou pas bonnes. Par contre certaines de mes connaissances où j’ai accepté de leur donner des prévisions pour les quelques jours à venir, dont l’activité dépend du temps de façon importante… Quand je leur annonce du beau temps, ils ont un grand sourire envers moi. Elles me disent : « Viens, on va aller boire un petit verre. ». Quand je leur annonce du mauvais temps, ils font la gueule et s’en vont. Ils ont une réaction en croyant que c’est moi qui ai définitivement certains pouvoirs sur le temps qu’il va y avoir sur la région en dessus de nous, alors qu’en définitive, on essaye de prévoir… Mais il est certain qu’on n’a pas d’influence.

 

C’est une grande responsabilité en fait.

C’est une grande responsabilité effectivement quand on annonce du beau temps et que ce n’est pas tout à fait ce qui était prévu, parce qu’heureusement ou malheureusement, ce n’est pas une science exacte. Il y a toujours quelques petites différences. Par exemple dans un temps d’été où l’ensemble de la journée est belle et quelqu’un prévoit un barbecue et au moment important de son barbecue, il y a un orage qui tombe à ce moment-là, ils ont l’impression qu’on s’est complètement trompé, alors qu’on savait qu’il y avait un risque orageux. Malheureusement, il est tombé juste à l’endroit où ils étaient. Ceux-là nous tombe un petit peu dessus en disant qu’on s’était trompé, alors que la réalité, ce n’était pas une erreur. Il y avait un risque, mais sans plus.

 

Cette autre passion que vous avez, c’est la navigation. Comment est-elle liée à la météorologie ? Quels sont les aspects qui la lient à la météorologie ? Je pense qu’il y a déjà un souci de confort. Y a-t-il d’autres aspects ?

Dans la navigation sur le lac que je pratique, ça n’a pas trop, trop d’importance, parce qu’il n’y a pas une évolution ou rarement, disons à court terme, on arrive souvent à savoir ce qui va se passer dans les heures qui suivent. Par contre en faisant de la navigation en mer qui sont des croisières où l’on quitte la terre pendant plusieurs jours, il faut savoir qu’est-ce qu’on va rencontrer comme temps dans les jours qui vont suivre. Il peut y avoir des mers qui sont très difficiles avec des courants peut-être contraires, avec une houle ici et là, on n’a absolument pas, suivant l’endroit où l’on se trouve, de possibilités de refuge. Là, c’est vraiment primordial d’avoir des prévisions, pas nécessairement exactes, mais des tendances de types de vent qu’on va rencontrer sans parler aussi de savoir la direction du vent, parce que si on doit faire un trajet qui est contre le vent, bien sûr il va durer beaucoup plus longtemps. On va rencontrer des vagues qui sont contraires, donc un inconfort de la navigation. Il y a plein de paramètres qui font que c’est très important.

 

On dit que savoir observer, bien interpréter les éléments de la nature, tels que le soleil, le vent, les nuages sont des critères importants pour naviguer, pour prévoir la navigation. Est-ce que c’est vrai ?

Tout à fait. Ça l’est pour la navigation, ça l’est aussi pour les agriculteurs par exemple chez nous, ça se perd beaucoup. Précédemment, ils étaient beaucoup plus observateurs, parce qu’ils n’avaient pas d’autres moyens. Maintenant, on a les moyens d’obtenir des renseignements par la radio, par la télévision, par les journaux. Donc, les gens perdent un petit peu l’habitude d’avoir de l’observation, mais il y a ceux qui gardent un petit peu ce sens de l’observation, les directions du vent, les types de nuages, parce qu’à chaque nuage est lié à un type de temps. Dans un front chaud, on ne va pas rencontrer les mêmes nuages qu’on va rencontrer dans un front froid. En navigation, en mer, la direction de la houle, la direction des vagues, il y a toutes sortes de paramètres qui donnent une idée du temps qu’il y fait dans les dizaines voire centaines de kilomètres aux alentours et donnent une idée quand même de ce qu’on va rencontrer par la suite. J’avais eu l’occasion de l’exercer déjà bien avant, lorsque j’ai fait une traversée de l’Atlantique à la voile. Nous n’avions aucun moyen de connaître le temps. On n’avait pas de radio. On n’avait pas de transistor. On était équipé d’absolument aucun moyen électronique. On était pendant près de cinq semaines sans connaître ce qui se passait dans le monde. On essayait de chercher justement par ces éléments de direction, de voiles, de nuages, de houle et de vents, de déterminer la route qu’il fallait suivre pour éviter, d’une part les calmes de l’anticyclone ou des anticyclones même et d’autre part, des vents qui étaient trop forts, puisque c’était l’Atlantique Nord. Si on va trop au nord, on ramasse des gros coups de vent. Si on est trop au sud, on est encalminé dans les anticyclones. Le but, c’était de rester à peu près entre deux et d’avoir des vents moyens, disons maniables en tous cas pour naviguer. C’était le but avec tous ces éléments de nuages et autres. On ne s’en est pas trop mal sorti. J’avais eu l’occasion de comparer les cartes que j’avais imaginé lors du périple et celles de la réalité que je suis allé rechercher par la suite. Je ne m’étais pas trop mal comporté, ce n’était pas la catastrophe, ça correspondait assez bien.

 

Par rapport à ces traversées, les anciens navigateurs embarquaient souvent un chat sur leur navire et on dit que son comportement permettait de pronostiquer la météo. Est-ce que vous avez entendu parler de cette légende ou non ?

Je n’ai jamais entendu parler que les marins d’autrefois prenaient des chats. Je ne sais pas exactement ce qu’ils pouvaient prévoir. Il est vrai que des animaux de façon générale sentent un certain nombre de paramètres météorologiques que maintenant on arrive à expliquer. Concernant la marine, j’ai entendu plutôt une histoire de lapins. Mais ce n’est pas qu’on les voulait à bord, c’était qu’on ne les voulait pas à bord. C’était même tabou donc on n’osait même pas en parler en marine. C’était parce qu’ils mangeaient les cordages, ce qui n’avait rien à voir avec la météo.

 

Nous arrivons au terme de notre émission. Jean-François Rumley, nous vous remercions et nous vous souhaitons bon vent pour vos prochaines expéditions… Merci.

Merci à vous.

 

 

Interview réalisée par François Gombàs

Texte retranscrit par Françoise Berthod