Monsieur Bertrand Duboux : Journaliste

 

 

Bertrand Duboux, bonjour.

Bonjour.

 

Merci d’avoir accepté notre invitation. Il n’y a plus besoin tellement de vous présenter. Cela fait tellement et tellement d’années que vous travaillez et que l’on vous entend à la télévision. Vous avez pris votre retraite, ça fait une année au mois de mars.

Bientôt.

 

Pourquoi avoir ressenti le besoin d’écrire ce livre « Chroniques d’un insoumis » ?

Parce que j’en avais un petit peu marre du Tour de France d’abord. Au départ, c’était des chroniques sur le Tour, parce que l’évolution faisait que je me sentais de moins en moins concerné par le Tour, l’organisation, la course au fric, le dopage, tout ça, parce que j’ai envie d’écrire. Moi, j’ai été formé à la presse écrite dans une agence de presse dans les années 70 et j’ai toujours gardé ce plaisir d’écrire. En TV, on n’écrit plus beaucoup. J’ai fait pas mal de directs, mais chaque fois que je faisais des magazines, que je devais rédiger un commentaire, j’avais beaucoup de plaisir. Comme ça, c’était une sorte de, je ne veux pas dire de hobby, mais ça occupait un petit peu mes heures creuses et quand je suis parti à la retraite, j’avais déjà écrit quelques chroniques sur la boxe, sur le Tour de France et j’en ai rajouté quelques-unes sur la télévision suisse romande, puisque finalement, je suis parti avant l’heure dans des conditions un peu particulières.

 

Vous dites justement concernant le Tour de France que le Tour de France finalement doit tout à la presse, il doit tout aux journalistes et que maintenant les journalistes deviennent presque des personnes pas trop désirées ?

Ils n’ont plus besoin de nous, mais le Tour de France a été créé par des journalistes. Ce sont les journalistes et les gens de radio, à l’époque, qui ont fait l’histoire du Tour. La télévision à partir de la fin des années 50, 60, 70, 80 a contribué au développement du Tour. Maintenant, le Tour de France est devenu ce que l’on sait ! C’est une superbe production mondiale, c’est beau parce qu’il y a des hélicoptères, il y a des plans aériens. Mais on a le sentiment que les gens de presse, on est de moins en moins nécessaire. On est de moins en moins toléré, on prend beaucoup de place et finalement on critique un petit peu l’organisation, parce que maintenant c’est devenu une grosse affaire financière, commerciale. Il y a eu des affaires de dopage. Il y a eu des critiques qui ont été émises et tout. Même nous en télévision, on est beaucoup moins apprécié maintenant qu’avant. Je me souviens qu’à l’époque où j’ai commencé, c’était en 1978, Chapatte, c’était la grande star de la télévision française, Robert Chapatte. Chaque fois qu’on le voyait passer, on essayait de prendre le sillage de la voiture, parce qu’on savait que lui, il allait nous amener au pied du podium et quand on arrivait la gendarmerie française nous ouvrait les portes. On était les bienvenus. C’était mythique à l’époque. C’était quelque chose d’extraordinaire. Maintenant, c’est devenu quelque chose de banal. Pratiquement, tout le monde fait de la télévision avec l’électronique, avec les moyens modernes, on peut en faire chez soi le samedi après-midi, le dimanche… À l’époque, c’était quelque chose de nouveau. Maintenant, c’est un peu le contraire.

 

Mais vous dérangez, les journalistes sur le Tour de France, vous dérangez qui ? La direction du Tour de France, les sponsors ?

On dérange, parce qu’on prend de la place, parce qu’il y a de plus en plus de télévisions. Les Allemands, ils sont 160 sur le Tour de France.

 

Et vous à la TSR ?

Nous, on est deux commentateurs, Chassot et moi. On est deux, j’allais dire, trublions, pas tout à fait mais presque. On est rien du tout. Et en plus de ça, nous, la télévision suisse romande, on a la concurrence de la télévision française. On est la seule chaîne avec la Belgique francophone à avoir cette concurrence-là sur le Tour et personne ne s’en préoccupe. Tout le monde s’en fout, sauf les directeurs de la télévision romande qui nous disent : « Il faut faire les heures de directs. Il faut commencer comme les Français, sinon les gens vont aller regarder le Tour de France sur la chaîne française. » Tant qu’on arrive à contenir la poussée de la télévision française, la TSR est sur le Tour de France. Mais je ne pense pas qu’on est défendu ou soutenu comme on devrait l’être dans une organisation pareille. Moi, j’en avais un petit peu marre. C’est pour ça que finalement cela a débouché sur ce bouquin.

 

En vous lisant, on a l’impression que si, au début, c’était des vrais journalistes, si je puis dire qui étaient sur le Tour de France, ça devient de plus en plus des animateurs qui donc finalement sont presque au service de leur employeur, le Tour de France, l’organisation du Tour de France voire même des équipes de coureurs et de sponsors ?

Le sentiment que j’ai, c’est que les gens maintenant, ou ceux qui travaillent pour ces médias, ils n’aiment pas le sport comme on l’a aimé, nous. Moi j’aimais le vélo, parce que j’étais dans le milieu du vélo à l’époque de Kelly, Hinault, Merckx, on allait sur le lit, dans les chambres pour les interviewer. On était très proche de ces coureurs. On était très proche de ces champions. Maintenant, c’est difficile d’avoir accès, parce qu’il y a beaucoup plus de monde. Les portes se ferment et en plus, il y a Armstrong qui a foutu un bazar pas possible. Il est venu avec ses gardes du corps. Il est venu avec sa mentalité à l’américaine. Évidemment, ça fait parler du vélo, ça fait parler du Tour. C’est la seule star qui existe dans le monde du cyclisme par rapport au football, par rapport au ski. Mais cela a modifié pas mal l’état d’esprit du vélo. Ce n’est plus le vélo à l’ancienne qu’on a connu. Maintenant, on est un peu des ringards, nous, qui s’attachons justement à cette forme de tradition, cette façon de vivre qu’on avait à l’époque. C’est ça qui ne me plaît plus.

 

Vous dites quelque chose qui est assez terrible. Vous dites à un moment donné que certains journalistes n’osent pas critiquer, parce qu’ils ont peur de ne plus avoir d’interviews ensuite des personnes. On est loin de l’éthique de journaliste comme on nous l’apprend…

À une certaine époque, on était très proche des coureurs, mais les coureurs acceptaient qu’on les critique. Cela dépendait un peu de la formulation. Si c’est critiquer pour critiquer, ce n’est pas très bien ! De temps en temps, une petite peau de banane pour faire comprendre au gars qu’il a peut-être fait une connerie, etc. C’était jouable. Maintenant la moindre critique, c’est pris pour quelque chose de négatif. Ça fait du tort à l’image de marque, ce n’est pas bien vu. Le Tour de France, la direction n’aime pas qu’on critique l’organisation. Or, cette organisation, elle est critiquable. Au début du Tour de France, c’était une course cycliste. Un coup de génie. Henri Desgrange en 1903 quand il a fait le Tour de France, c’était un coup de génie. Il y avait une course cycliste. Ensuite, on a bâti autour un événement. On a fait venir les journalistes, Albert Londres. Il y a eu des articles extraordinaires sur les conditions de courses de l’époque. Maintenant, c’est le contraire. Il y a l’événement du Tour de France, on en parle d’une année à l’autre. On parle de millions de budget, etc. et accessoirement il y a des coureurs cyclistes et une course cycliste là au milieu. C’est complètement différent. C’est le contraire de ce que moi, j’ai aimé.

 

On a dit que le Tour de France est un peu en perte de vitesse depuis quelques années. On annonce le retour d’Armstrong cette année. C’est bon ou c’est mauvais pour le cyclisme, son retour ?

Non, pour moi, c’est un mal. Mais pour les organisateurs, ça sera forcément un bien, parce qu’Armstrong, c’est la seule star du vélo, donc ça fait parler du cyclisme, parce que les gens au jour d’aujourd’hui ne savent plus, n’ont plus d’idoles, de grands champions à respecter. Le vélo a été décapité ! Pantani est décédé, Jiménez l’Espagnol décédé, Landis positif, Basso positif, Ullrich positif. Ils sont tous tombés pour dopage, sauf Armstrong. Lui, il a eu des casseroles. Il est passé entre les gouttes miraculeusement. Maintenant, il revient. Il n’y a plus de stars. Si je vous dis : « À part Armstrong, qui c’est la grand star du vélo aujourd’hui ? »

 

Cancellera.

Ouais, bonne réponse. Lui, il fait un peu souci, parce que maintenant les coureurs de 80 à 85 kg, ils font sauter les grimpeurs dans les cols.

 

Il y a un problème là ?

Il n’y a pas de problèmes officiellement. Il ne faudrait pas qu’il y en ait un d’ailleurs, parce qu’à mon avis, le vélo en Suisse serait condamné à mort.

 

Pour être un bon grimpeur avec 80 kg, il y a un problème ?

Oui, mais on vous dira que les routes sont en meilleur état, que les vélos sont plus légers, que la bande de roulement des boyaux est plus étroite… Il y a plein d’arguments qui jouent. C’est vrai qu’on peut quand même toujours se poser des questions. Ça serait dramatique pour le vélo. C’est comme si Federer tombait positif dans le tennis. Pour nous, la Suisse, ça serait une catastrophe. Avec le retour d’Armstrong, j’ai le sentiment qu’on fait un pas en arrière. On a cru être libéré de cette personnalité, de tout ce qui s’y rattachait, les questions un peu particulières, la suspicion. Maintenant, il a fait son temps et il revient. Cela ramène les questions, alors que lui n’a pas besoin de ça. Je ne sais pas pourquoi… je n’ai pas très bien compris pourquoi il revient ? À mon avis, il va encore leur faire mal.

 

Vous dites qu’Armstrong, il est favorisé. On lui tire le tapis rouge partout. Il a des privilèges.

Vous avez une anecdote. Beaucoup de coureurs après une étape doivent, des fois, attendre des heures et des heures avant d’aller à l’hôtel. À lui, on lui sert des hélicoptères…

Je l’avais dit une fois à Jean-Marie Leblanc qui m’avait tapé sur les doigts. Il m’avait rappelé à l’ordre pour me dire que j’avais raconté des conneries. Mais en fait, après une étape du Tour de France, on descendait de l’Ariège, on avait roulé 150 km et on était bloqué dans la région d’Arles sur l’autoroute, parce qu’il y avait des incendies. La gendarmerie avait bloqué l’autoroute. On devait aller dormir à Nîmes et là, toute la caravane du Tour était bloquée et tout d’un coup, on entend passer un convoi avec des sirènes et des voitures de police banalisées et une voiture de l’équipe US Postal, il y avait Armstrong, sur la bande d’arrêt d’urgence. Lui n’avait pas de blocage d’autoroute. Il passait les barrages et il était convoyé par des officiels de la police française. On m’a dit qu’il y avait des menaces d’attentat, qu’il avait peur d’être enlevé, etc. Je me demande si ce n’est pas un peu de la paranoïa. Les Américains sont tous un peu paranoïaques. Il ne faut pas croire…

 

Après trente Tours de France que vous avez commentés, vous arrêtez un peu brusquement. Vous n’avez pas encore atteint l’âge de la retraite. Pourquoi cet arrêt aussi brusque tout d’un coup ?

Parce que le Tour, cela devient très difficile, d’autant plus, comme je vous le disais, on est que deux. Moi, je fais tout. Je conduis la voiture, on fait du direct, je fais la préparation. Il faut lire les dépliants touristiques pour parler des prises de vues, des châteaux, des machins… Personne ne vient nous ravitailler à midi. Il n’y a pas de toilettes. Tu n’as pas le droit d’être malade. Tu es pris dans les bouchons. C’est une galère terrible le Tour de France, par rapport à ce que j’ai connu à une certaine époque. On fait des heures et des heures d’antenne. Plusieurs fois, j’ai pris l’antenne à 09h25 le matin jusqu’à 18h00 sans interruption. Tout seul au micro avec Pingeon d’une part et maintenant Chassot. Et surtout jamais un coup de fil de la rédaction des sports de la TSR, jamais, jamais un coup de téléphone du chef des sports, François Jeannet, pour ne pas le nommer… Tu as le sentiment que tu n’existes pas. Tu es au Tour de France, tu te demandes si la direction de la TV sait que tu es sur place. Tu fais des heures et des heures d’antenne. Je trouve que ce n’est pas très valorisant, pas très motivant. À un moment donné, j’ai dit : « Stop, je tire la prise, parce que j’en ai ras-le-bol, les affaires de dopage, les générations des coureurs. » C’est plus difficile maintenant d’avoir des contacts, parce que moi je commence d’être un peu âgé. Il y a des jeunes coureurs qui arrivent, il y a un déphasage qui se fait. Je l’avais déjà constaté avec Robert Chapatte à l’époque, qui a été le grand commentateur des années 60 à 70 avec Anquetil, Poulidor, Merckx, Ocaña, les débuts d’Hinault. À partir des années 80, on a senti que Robert, par rapport aux nouveaux coureurs qui arrivaient, il était beaucoup moins à l’aise dans ses commentaires. Il les connaissait moins. Il confondait les grimpeurs avec les sprinters et c’était assez pathétique. Là, j’ai souvenir des banderoles sur la route du Tour de France « A2 nulle, Chapatte retraite ! » Dans les Pyrénées, je ne sais pas si on montait à Luz Ardiden, ça m’a fait mal au cœur, parce que c’était une immense banderole de 5 m sur 5m « A2 nulle, Chapatte retraite ! »

Quand tu as été un grand coureur, il a été professionnel, il a fait le Tour de France chez les pros, il a été un grand directeur des sports de la télévision française, un grand commentateur de cyclisme. Quand vous voyez ça, ça fait mal au cœur. Franchement, c’est dur et je me suis dit. J’ai toujours eu à l’esprit cette image, il n’y a pas beaucoup de Suisses au bord de la route au Tour de France. Je me suis dit : « Peut-être que c’est le moment que je tire la prise, parce que je n’ai pas envie de passer pour un vieux con ! » Je me rends compte que j’aime toujours le vélo, mais je suis moins concerné, je suis moins proche des coureurs que je l’étais avant. J’étais très proche d’Hinault, de Fignon, de Kelly, d’Agostinho, même de Poulidor, de Jean-Marie Grezet, de Pascal Richard. Maintenant, il y a une nouvelle équipe, une nouvelle génération. Des petits jeunes sympas comme tout, mais moi, je fais un petit peu « vieux sac » là au milieu.

 

Peut-être qu’un jour vous verrez des banderoles qui diront « Duboux revient » ?

Ouais, mais ça sera trop tard !

 

Vous parliez de la TSR, tout à l’heure, qu’il y avait peu de reconnaissance. C’est vrai, vous faites partie des vieux de la vieille avec Jean-Jacques Tillmann. Vous êtes de la génération de Boris Acquadro aussi. Vous avez un jugement assez sévère sur la TSR. Vous dites qu’ils font de plus en plus de très mauvais programmes…

Oui, parce que je trouve qu’aujourd’hui, on ne tient plus compte de la qualité. On fait de la quantité, parce qu’on me dit : « La télé romande fait 1 800 heures de programme sportif. » Cela veut dire quoi ? Pourquoi, elle n’en fait pas 3 500, pourquoi elle n’en fait pas des kilos ? Tu ne mesures pas la qualité d’un programme au nombre de kilos ou au nombre d’heures ? Tu mesures la qualité du programme au contenu. Le contenu, il n’y a plus de magazines. Il n’y a plus rien. Il n’y a pas d’enquêtes fouillées. C’est très rare qu’il y ait un portrait un peu approfondi. La télé romande n’est jamais allée en intimité chez Fabian Cancellera par exemple. Il est champion olympique. Il a gagné Milan-San-Remo, Paris-Roubaix, il est triple champion du monde, il est maillot jaune du Tour de France. La télé romande n’est jamais allée lui rendre visite chez lui !

 

Comment ça se passe ça justement dans une rédaction ? Si vous, vous aviez décidé d’y aller, vous devez demander ça à qui ?

On en discute en rédaction. Après, on dit, on n’a pas de caméras, on n’a pas d’équipe disponible et tu veux aller faire ça quand ? Combien de temps tu veux faire ? Moi je ne veux pas aller chez Cancellera pour faire deux minutes trente. Si je vais chez Cancellera, je ramène dix minutes. Ils ne savent pas où les mettre, parce que maintenant c’est l’information à tout prix. C’est des sujets courts. Il faut que ça soit dynamique. On effleure un peu les problèmes. On ne va jamais les régler, on ne va jamais au fond des choses. Avant, on avait des magazines. Dans les années 70, on était six journalistes. On était quinze personnes au sport.

 

Et maintenant vous êtes ?

Maintenant, il y a trente-et-un journalistes, il y a septante-et-une personnes au sport. Mais il n’y a plus de magazine. Avant, on faisait « Caméra-sport », c’était vingt minutes. On faisait « Face au sport ». C’était un magazine de cinquante minutes, tous les trois mois. Cela a duré de 1975 à fin 1980, je crois. On faisait « Sous la loupe », vingt minutes toutes les semaines. En plus, les directs… Maintenant, ils ne font que du direct et des émissions de résultats. Voilà.

 

Pourquoi avoir laissé tomber ces magazines ? C’est vraiment trop cher ?

Oui, ça coûte cher. Il faut une infrastructure interne. Il faut des moyens de montage, ça coûte des jours de tournage. Il faut du personnel, etc. Dumur, à l’époque, il était chef des programmes, avait demandé que le sport ait une présence quotidienne dans le « téléjournal » à 19h30. C’était un choix de direction, ça me paraît logique, puisque le sport c’est aussi de l’information qu’on reçoit dans le « téléjournal ». Mais ça nous a condamnés. Cela a pris les moyens qui étaient sur le magazine pour justement faire cette émission quotidienne. Le magazine a été laissé tomber. Depuis, on n’a plus jamais pu avoir de magazine… Paradoxalement, les meilleures émissions de la télévision romande, c’est Temps présent, c’est des magazines de société, c’est des magazines économiques, c’est des magazines scientifiques, « À bon entendeur » pour les consommateurs, « Passe-moi les jumelles ».

 

Il y a de l’argent pour ça ?

Les meilleures émissions à la télévision romande sont les magazines et le seul secteur qui n’a pas de magazine, c’est le sport. Alors, expliquez-moi.

 

C’est quand même incroyable. Vous étiez trois fois moins de journalistes sportifs à l’époque et vous aviez le temps et l’argent pour faire ces magazines. Aujourd’hui, vous êtes trente-et-un, ils sont comme ça tous « overbookés » ?

C’est une bonne question. Moi, je suis venu travailler pendant longtemps, on n’avait pas de travail pour moi, alors… Il planifiait l’émission, il n’y avait pas d’émission ! On me mettait en congé, parce qu’on m’a dit qu’on ne savait pas que faire de moi… C’est une question d’organisation, mais… J’ai posé deux ou trois questions pertinentes et je n’ai jamais eu de réponses. C’est comme ça, que voulez-vous que je vous dise.

 

Vous regrettez l’époque de Boris Acquadro ?

Oui. J’ai entendu Souchon, le chanteur français qui disait : « Les gens, ils ont peur d’être nostalgiques, parce que ça fait vieux jeu, ça fait ringard, etc. » Moi je n’ai pas peur d’être nostalgique, parce que les plus belles années que j’ai passées à la télévision, c’était les années fin 70, 80 et 90. Après depuis les années 90, il y a eu un changement. Il y a eu l’électronique, les multimédias, il y a une autre génération qui est arrivée et la télévision ne se fait plus comme avant. Les caméramans traditionnels ont été remplacés. Les preneurs de son n’existent plus. Maintenant, les journalistes, ils sont formés à la caméra et au son. On les forme pendant trois mois. Avant, pour être caméraman, il fallait faire l’école de cinéma ou l’école de photos et l’apprentissage pendant quatre ans. C’est un métier qui était un métier pratiquement de cinéma. Un métier d’art. C’était des créateurs, les caméramans. Maintenant, on s’en fout pourvu que ça bouge dans le poste. Le montage se fait un peu n’importe comment, etc. Moi je trouve qu’il y a une perte de qualité assez générale. Je ne dirai pas qu’il n’y a pas des gens qui sont doués pour faire ces métiers-là. Il y a des jeunes qui arrivent qui sont très à l’aise. Mais en règle générale, ce n’est pas tout à fait le cas.

 

Toujours pour rester à la TSR, vous parlez du directeur Marchand en disant : « Il ne fera jamais partie de la famille. » Vous voulez dire quoi par là ?

Disons que cela me fait penser un peu à la France. J’ai le sentiment qu’en France, on ne fait plus de la politique, parce que c’est une vocation. On fait de la politique, parce qu’on apprend dans les grandes écoles, à l’ENA, etc. et on vient en politique, parce que ça paie bien. Les sénateurs touchent 20 '000 euros par mois, j’ai appris, avec une rente à vie, etc. Maintenant on fait de la politique, parce que c’est à la mode, c’est un métier comme un autre. Ce n’est plus une vocation. Marchand, lui, il est manager. Il vient de la publicité, du marketing. Il n’a jamais fait de télévision. Vous me direz, il ne s’occupe pas des émissions. Je ne sais pas s’il faut dire heureusement ou c’est dommage. Maintenant, c’est que la diffusion, l’image de marque. C’est l’emballage, on t’en fout plein la gueule, les multimédias, le web, la toile, l’information à tout crin. On ne se préoccupe pas de savoir ce qu’il y a dedans les émissions. Il n’y a jamais de débats. C’est la pensée unique chez nous. Tu ne peux rien remettre en question, parce que c’est décidé en haut lieu. On fait comme ça et si vous n’êtes pas contents, vous allez voir ailleurs…

 

Vous avez montré qu’on pouvait quand même s’exprimer. Pourquoi il n’y a pas plus de journalistes qui comme vous se révolte ?

Je me suis exprimé. Je me suis fait taper sur les doigts plusieurs fois. Cela m’a coûté parfois assez cher. J’ai eu chaud aux oreilles plusieurs fois, mais bon, moi je ne peux pas me taire. Je suis révolté contre la connerie et je sais qu’on peut faire différemment, parce que je l’ai fait ! Je sais, je suis persuadé et je suis sûr que les gens seraient les premiers à apprécier ce changement, parce que le direct, c’est bien beau le direct… Mais du football, du hockey, du ski, du tennis… du tennis, du hockey, du football. On tourne dans tous les sens que vous voulez. On tourne toujours autour de ces quatre directs, ces quatre sports. Mais jamais de handball, jamais de judo, jamais de boxe, ça ne va pas très loin… Le dimanche, football, hockey sur glace, tennis, hockey, football, tennis… C’est toujours la même chose. Vous allez à Wengen, depuis le jeudi, ils sont à Wengen. On a vu les courses en direct. Le dimanche, ils reviennent avec des images qu’on a déjà vues trois fois durant la semaine… Vous me direz, ça c’est une façon de rentabiliser les programmes au maximum. D’accord, mais à mon avis, ce n’est pas forcément la solution de l’avenir. Les grandes enquêtes, les grands reportages, Schauli et Rigataux, ils sont allés à New-York dans les années 70 faire un « Face au sport » sur Muhammad Ali. Ils sont partis sans rien, ils sont partis là-bas. Ils avaient deux ou trois téléphones, sans rien du tout. Ils sont revenus avec un document exceptionnel. Ils ont interviewé Angela Davis, Don King, Muhammad Ali, les Black Muslims, etc. C’est un sujet qui sort du sport. C’est un sujet grand public. Cela va beaucoup plus loin que le sport pur. C’était la révolte des Noirs, des Américains, des Afro-américains et tout. Je me souviens d’un document exceptionnel sur les 20 ans de Coupe d’Europe avec Tillmann, Grivet où tu avais du Puskás, du Di Stefano, etc. L’histoire de la descente à ski sur cinquante minutes avec des interviews de Jean Vuarnet, des anciens champions français, suisses, Molito et cie. 70 ans de montagne sur le Tour de France. Maintenant, tu n’as plus rien de ça. Je vous le dis, les meilleures émissions de la télévision romande, ce sont les magazines. Ils peuvent faire comme vous voulez…

 

Vous n’avez pas peur qu’on vous critique, qu’on vous reproche de cracher dans la soupe ?

Ouais, j’ai peur, parce que je ne voudrais pas que ce soit le cas, justement, parce que je ne veux pas cracher dans la soupe. À mon avis, la position que j’ai prise, ce n’est pas une position de règlement de comptes comme certains voudraient me le faire dire. Moi j’aime toujours la télé romande. Cela a été ma deuxième famille pendant plus de trente ans. Par contre, je ne suis plus tout à fait d’accord avec ceux qui la dirigent. Ce n’est pas tout à fait la même chose. C’est une question de politique, c’est une question de programme, c’est une question d’organisation, de gestion. On me dira que moi, je ne suis qu’un employé et qu’il y a des directeurs qui sont faits pour ça. Le directeur, il vient de la publicité, du marketing. La télévision, il n’y connaît rien du tout. Il n’a jamais fait d’émissions. Est-ce que c’est un bien, un mal, je pose la question ? C’est un de ces managers modernes. On peut penser ce qu’on veut de ces managers. Est-ce qu’ils ont la vérité pour eux ? Les banquiers aussi, il y avait plein de managers dans les banques, dans les grandes entreprises et on en est où aujourd’hui ?

 

On a beaucoup parlé du cyclisme. Une autre de vos passions, la boxe. Vous êtes d’ailleurs vous-même boxeur. Vous continuez de vous entraîner, je crois ?

Je m’entraîne oui, parce que j’aime bien.

 

C’est vrai, il y a eu des années où l’on se levait à 3, 4, 5 heures du matin pour vous écouter commenter les championnats du monde et aujourd’hui plus rien du tout ?

C’était l’un des privilèges de la TSR pendant des années, parce qu’on avait un collaborateur dans l’entourage de Don King et par un fonctionnaire de la direction générale…

 

Qui était l’entraîneur de Cassius Clay ?

Don King, c’est le grand promoteur, manager des poids lourds américains. Il y avait un fonctionnaire de la télévision à Berne, à la direction générale, qui avait un pote à lui dans l’entourage de Don King et au dernier moment, on arrivait à conclure pour la TSR. Les Tessinois n’avaient pas droit, parce qu’il y avait une concurrence avec la RAI. Les grandes chaînes de télévision payaient cher et nous, on avait au dernier moment, à un prix défiant toute concurrence, pour 20 000 dollars de l’époque, les championnats du monde de Hagler, de Muhammad Ali, de Tyson, d’Holyfield, etc. Cela a été jusqu’en 1999. Le dernier championnat du monde que j’ai fait, c’était en direct du Madison Square Garden de New York, Holyfield contre Lennox Lewis, championnat du monde des poids lourds pour la réunification du titre. Après, il n’y a plus eu de direct etc. parce qu’il y a eu une nouvelle direction aux sports et le gars qui était dans l’entourage de Don King n’était plus là ou c’est le gars de la direction générale qui a perdu le contact. La boxe maintenant, ce n’est plus de première priorité…

 

Tout d’un coup, ça a changé plus de boxe ?

Oui, cet interlocuteur que le gars de la direction générale à Berne avait dans l’entourage de Don King, je ne sais pas s’il n’était plus là ou s’il y a eu un changement ou si c’est le fonctionnaire qui est parti à la retraite, ça c’est arrêté là. Depuis ce jour-là, ça été le début de la fin. La boxe, on m’a dit, ce n’est plus de première priorité. Il faut mettre l’accent sur le football, etc. mais c’est une connerie monumentale, parce que la boxe, il n’y en avait pas beaucoup. Chaque fois, c’était un événement. Je peux vous dire que les taux d’écoute, même à 4, 5 heures du matin, ensuite à 7 heures on faisait une diffusion et on rediffusait à 11h30, juste avant que les gens rentrent à la maison. C’est un programme bon marché par rapport à l’événement. Moi, je n’allais pas sur place, je commentais en direct depuis la cabine. Au moins, on avait l’événement. J’ai fait une cinquantaine de ces championnats du monde, championnats d’Europe. C’était la belle époque de la boxe. Maintenant, il y a encore des bons combats, mais ceux qui dirigent le sport ne font plus confiance aux responsables de rubrique. Tout est décidé en Suisse par le BUS (Business Unit Sport) à Berne. Cela a été créé pour grouper les trois régions linguistiques. Normalement, la direction devait revenir dans les régions chaque année. À l’époque, Jacques Deschenaux, qui était Chef des sports, a laissé Zurich prendre le pouvoir et diriger les moyens techniques et financiers, ce qui fait que nous, quand on veut quelque chose qui n’intéresse pas les Zurichois, on ne peut pas l’avoir, parce qu’on ne peut pas le prendre sur notre budget. Les Zurichois quand ils décident de faire quelque chose qui ne nous intéressent pas, ils le font quand même, parce qu’ils ont le pognon et les moyens techniques. On l’a dans le baba…

 

Mais même si on peut comprendre qu’on ne retransmet plus ces grands matches qui devaient coûter probablement très chers, les Championnats du monde, ce n’est pas une raison…

Non, ça ne coûtait pas cher. Cela coûtait cher aux grands pays, aux grandes télévisions, à la RAI, à l’Allemagne, à la France, parce que c’est des grandes nations. Nous, la Suisse, un petit pays on avait ça pour une bouchée de pain. On avait accès à un événement exceptionnel. Par contre, le Tessin ne pouvait pas diffuser sur son antenne, parce que la RAI avait acheté le programme. Le Tessin diffuse dans le nord de l’Italie, etc. Nous, on n’était pas dans le même cas de figure, parce qu’en France, c’est Canal +, chaîne codée qui avait le contrat. Donc nous, on ne faisait pas de concurrence à la France.

 

Même sans parler de ces grands matches, ce n’est pas une raison de ne pas parler des boxeurs suisses ?

Très, très bonne remarque.

 

Et des combats qui se font tous les week-ends en Suisse ?

À Genève, il y a eu il y a deux ans, un championnat suisse de poids légers. Depuis la guerre, il y a eu sept championnats de Suisse professionnels de boxe, ce n’est pas beaucoup. Chaque fois, c’est un événement. À Genève, il y a deux ans, il y a eu un championnat entre Kinigamazi du C lub pugilistique de Carouge contre le Bernois Ciano. La télé romande n’a même pas mis une caméra. Il n’y a pas eu 30 secondes ou deux minutes de ce match de boxe. Ça n’existe pas la boxe, parce que ceux qui dirigent le sport estiment que ça n’existe pas. On ne les voit jamais dans les salles de boxe. On ne les voit jamais au coin d’un ring, quand il y a un meeting. Il n’y a pas beaucoup de connaisseurs dans la presse écrite, pas beaucoup de journalistes s’intéressent à la boxe. En Suisse romande, il doit y en avoir deux ou trois au maximum dont je fais partie modestement. Il y a Georges Blanc à « La Liberté ». Il y a Jean-Antoine Calcio à « La Tribune de Genève ». À part cela, il n’y en a pas beaucoup qui s’intéresse à la boxe et qui connaisse la boxe. Ils ne sont pas forcément attirés, ce n’est pas leur passion comme le football, le hockey sur glace, le ski. C’est pour ça qu’on n’en parle pas. C’est une question de personne, ce qui n’est pas tout à fait normal quand même aussi…

 

Le sport va changer de chef. Je crois que Massimo Lorenzi va reprendre si ce n’est pas déjà fait, est-ce que vous pensez que ça peut changer ? Vous le connaissez bien aussi…

Massimo, je pense que oui. À mon avis, il y a quelque chose qui va changer. D’abord, parce que lui, il a une personnalité ce qui n’a pas été le cas de ceux qui étaient ses prédécesseurs et il a des idées. Il a une forte personnalité. Évidemment, quand on a une forte personnalité, on a aussi beaucoup de gens qui sont dans l’opposition. Il va y avoir un peu de casse, j’imagine. Mais par contre, il a dit qu’il était intéressé par le geste, certainement par les résultats, les performances. J’ai bon espoir qu’il aille de nouveau un peu plus loin que ce qui s’est fait ces dernières années, c’est-à-dire remonter aux sources des problèmes. Essayer de refaire, j’espère, un mini-magazine. Je n’ose pas imaginer un magazine complet. J’ai déjà entendu qu’il a procédé à certains changements. J’ai entendu qu’il y avait Hubert Gay-Couttet, journaliste du TJ, qui va le rejoindre aussi. C’est des gens qui aiment le reportage, l’image. De toutes façons, ça ne peut pas être pire que cela a été jusqu’à maintenant, parce que là, on a touché le fond de la mer. Le bateau, il est posé sur la vase et maintenant il faut le faire remonter en surface. Ça va être dur…

 

Si des jeunes journalistes venaient vers vous ou des jeunes tout simplement vous diraient : « J’aimerais bien devenir journalistes sportifs ! » Vous les encouragez, vous les découragez ?

Non, je pense que je ne les encouragerais pas. C’est malheureux à dire, parce que ça reste un métier extraordinaire qu’on a pratiqué avec beaucoup de passion, de motivation. Mais disons, nous, on avait la culture du sport, ce qui n’est pas forcément le cas. On dit oui, on aime ça, on aime ci, mais il faut aller plus loin que ça. À l’époque, on travaillait quatre week-ends d’affilée. Maintenant, on dit : « Je veux faire journaliste. » Mais quand on leur dit : « Il faut travailler deux week-ends d’affilée ! » On dit : « Oh là, attention ma femme, ne sera peut-être pas d’accord ! » Quand ça commence comme ça, ça ne va pas très loin, à mon avis… Les jeunes qui viennent maintenant ont plutôt tendance à être un peu fonctionnaires sur les bords. C’est un peu mon sentiment, peut-être que je me trompe. Je n’ai pas forcément la vérité pour moi.

 

L’hypothèse où ils auraient envie de bosser ?

Oui. Il y en a qui arriveront, parce que les médias ont toujours besoin de relève et de journalistes, mais la crise est là dans la presse écrite, ce n’est pas terrible. Au niveau de la télévision, ça va être touché dans les années qui vont venir par ce problème. Les places sont chères et ceux qui sont en place s’y accrochent comme à une bouée de sauvetage !

 

Les places sont chères et l’ambiance visiblement n’est pas ce qu’il y a de mieux ?

Bon, je ne veux pas généraliser, parce que moi, j’ai connu une certaine ambiance mais peut-être qu’après moi, il y en aura une meilleure, je ne sais pas. Mais disons qu’avant, on avait un peu l’avantage d’avoir la convention collective qui nous protégeait. Il y avait plus de journalistes à la télévision qui étaient engagés à plein temps. Maintenant, ils leur font des contrats à durée déterminée, ces fameux CDD à la française, 60, 80, 120 jours. On travaille à la télévision, mais d’une année à l’autre, on ne sait pas si le contrat est reconduit, s’il y a du travail, etc. Je ne sais pas, c’est une période pleine d’interrogation en tout cas, ça c’est sûr…

 

On arrive gentiment à la fin de cet entretien. Merci en tout cas Bertrand Duboux, déjà pour ces trente ans de bonheur que vous nous avez apportés sur la TSR par vos commentaires.

Tout le plaisir était pour moi, voyons…

 

Et on espère vous revoir très vite chez nous. En tout cas, on a eu du plaisir à vous recevoir et pour tous ceux qui aimeraient en savoir un petit peu plus sur la TSR, vous l’avez compris, mais aussi sur le monde du cyclisme ou sur la boxe, encore une fois, on vous recommande ce livre : « Chroniques d’un insoumis » de Bertrand Duboux. Merci et à tout bientôt.

Merci à vous. Au plaisir.

 

 

Interview réalisée par Jean-Pierre Lambert

Texte retranscrit par Françoise Berthod