Monsieur Bertrand Duboux :
Journaliste
Bertrand Duboux,
bonjour.
Bonjour.
Merci d’avoir accepté notre invitation.
Il n’y a plus besoin tellement de vous présenter. Cela fait tellement et
tellement d’années que vous travaillez et que l’on vous entend à la télévision.
Vous avez pris votre retraite, ça fait une année au mois de mars.
Bientôt.
Pourquoi avoir ressenti le besoin
d’écrire ce livre « Chroniques d’un insoumis » ?
Parce
que j’en avais un petit peu marre du Tour de France d’abord. Au départ, c’était
des chroniques sur le Tour, parce que l’évolution faisait que je me sentais de
moins en moins concerné par le Tour, l’organisation, la course au fric, le
dopage, tout ça, parce que j’ai envie d’écrire. Moi, j’ai été formé à la presse
écrite dans une agence de presse dans les années 70 et j’ai toujours gardé ce
plaisir d’écrire. En TV, on n’écrit plus beaucoup. J’ai fait pas mal de
directs, mais chaque fois que je faisais des magazines, que je devais rédiger
un commentaire, j’avais beaucoup de plaisir. Comme ça, c’était une sorte de, je
ne veux pas dire de hobby, mais ça occupait un petit peu mes heures creuses et
quand je suis parti à la retraite, j’avais déjà écrit quelques chroniques sur
la boxe, sur le Tour de France et j’en ai rajouté quelques-unes sur la
télévision suisse romande, puisque finalement, je suis parti avant l’heure dans
des conditions un peu particulières.
Vous dites justement concernant le Tour
de France que le Tour de France finalement doit tout à la presse, il doit tout
aux journalistes et que maintenant les journalistes deviennent presque des
personnes pas trop désirées ?
Ils
n’ont plus besoin de nous, mais le Tour de France a été créé par des
journalistes. Ce sont les journalistes et les gens de radio, à l’époque, qui
ont fait l’histoire du Tour. La télévision à partir de la fin des années 50,
60, 70,
Mais vous dérangez, les journalistes sur
le Tour de France, vous dérangez qui ? La direction du Tour de France, les
sponsors ?
On
dérange, parce qu’on prend de la place, parce qu’il y a de plus en plus de
télévisions. Les Allemands, ils sont 160 sur le Tour de France.
Et vous à
Nous,
on est deux commentateurs, Chassot et moi. On est
deux, j’allais dire, trublions, pas tout à fait mais presque. On est rien du
tout. Et en plus de ça, nous, la télévision suisse romande, on a la concurrence
de la télévision française. On est la seule chaîne avec
En vous lisant, on a l’impression que si,
au début, c’était des vrais journalistes, si je puis dire qui étaient sur le
Tour de France, ça devient de plus en plus des animateurs qui donc finalement
sont presque au service de leur employeur, le Tour de France, l’organisation du
Tour de France voire même des équipes de coureurs et de sponsors ?
Le
sentiment que j’ai, c’est que les gens maintenant, ou ceux qui travaillent pour
ces médias, ils n’aiment pas le sport comme on l’a aimé, nous. Moi j’aimais le
vélo, parce que j’étais dans le milieu du vélo à l’époque de Kelly, Hinault,
Merckx, on allait sur le lit, dans les chambres pour les interviewer. On était
très proche de ces coureurs. On était très proche de ces champions. Maintenant,
c’est difficile d’avoir accès, parce qu’il y a beaucoup plus de monde. Les
portes se ferment et en plus, il y a Armstrong qui a foutu un bazar pas
possible. Il est venu avec ses gardes du corps. Il est venu avec sa mentalité à
l’américaine. Évidemment, ça fait parler du vélo, ça fait parler du Tour. C’est
la seule star qui existe dans le monde du cyclisme par rapport au football, par
rapport au ski. Mais cela a modifié pas mal l’état d’esprit du vélo. Ce n’est
plus le vélo à l’ancienne qu’on a connu. Maintenant, on est un peu des
ringards, nous, qui s’attachons justement à cette forme de tradition, cette
façon de vivre qu’on avait à l’époque. C’est ça qui ne me plaît plus.
Vous dites quelque chose qui est assez
terrible. Vous dites à un moment donné que certains journalistes n’osent pas
critiquer, parce qu’ils ont peur de ne plus avoir d’interviews ensuite des
personnes. On est loin de l’éthique de journaliste comme on nous l’apprend…
À
une certaine époque, on était très proche des coureurs, mais les coureurs
acceptaient qu’on les critique. Cela dépendait un peu de la formulation. Si
c’est critiquer pour critiquer, ce n’est pas très bien ! De temps en
temps, une petite peau de banane pour faire comprendre au gars qu’il a
peut-être fait une connerie, etc. C’était jouable. Maintenant la moindre
critique, c’est pris pour quelque chose de négatif. Ça fait du tort à l’image
de marque, ce n’est pas bien vu. Le Tour de France, la direction n’aime pas
qu’on critique l’organisation. Or, cette organisation, elle est critiquable. Au
début du Tour de France, c’était une course cycliste. Un coup de génie. Henri Desgrange en 1903 quand il a fait le Tour de France,
c’était un coup de génie. Il y avait une course cycliste. Ensuite, on a bâti
autour un événement. On a fait venir les journalistes, Albert Londres. Il y a
eu des articles extraordinaires sur les conditions de courses de l’époque.
Maintenant, c’est le contraire. Il y a l’événement du Tour de France, on en
parle d’une année à l’autre. On parle de millions de budget, etc. et
accessoirement il y a des coureurs cyclistes et une course cycliste là au
milieu. C’est complètement différent. C’est le contraire de ce que moi, j’ai
aimé.
On a dit que le Tour de France est un
peu en perte de vitesse depuis quelques années. On annonce le retour
d’Armstrong cette année. C’est bon ou c’est mauvais pour le cyclisme, son
retour ?
Non,
pour moi, c’est un mal. Mais pour les organisateurs, ça sera forcément un bien,
parce qu’Armstrong, c’est la seule star du vélo, donc ça fait parler du
cyclisme, parce que les gens au jour d’aujourd’hui ne savent plus, n’ont plus
d’idoles, de grands champions à respecter. Le vélo a été décapité ! Pantani est décédé, Jiménez l’Espagnol décédé, Landis positif, Basso positif, Ullrich positif. Ils sont tous tombés pour dopage, sauf
Armstrong. Lui, il a eu des casseroles. Il est passé entre les gouttes
miraculeusement. Maintenant, il revient. Il n’y a plus de stars. Si je vous
dis : « À part Armstrong, qui c’est la grand star du vélo
aujourd’hui ? »
Cancellera.
Ouais,
bonne réponse. Lui, il fait un peu souci, parce que maintenant les coureurs de
80 à
Il y a un problème là ?
Il
n’y a pas de problèmes officiellement. Il ne faudrait pas qu’il y en ait un d’ailleurs,
parce qu’à mon avis, le vélo en Suisse serait condamné à mort.
Pour être un bon grimpeur avec
Oui,
mais on vous dira que les routes sont en meilleur état, que les vélos sont plus
légers, que la bande de roulement des boyaux est plus étroite… Il y a plein
d’arguments qui jouent. C’est vrai qu’on peut quand même toujours se poser des
questions. Ça serait dramatique pour le vélo. C’est comme si Federer tombait positif dans le tennis. Pour nous,
Vous dites qu’Armstrong, il est
favorisé. On lui tire le tapis rouge partout. Il a des privilèges.
Vous avez une anecdote. Beaucoup de
coureurs après une étape doivent, des fois, attendre des heures et des heures
avant d’aller à l’hôtel. À lui, on lui sert des hélicoptères…
Je
l’avais dit une fois à Jean-Marie Leblanc qui m’avait tapé sur les doigts. Il
m’avait rappelé à l’ordre pour me dire que j’avais raconté des conneries. Mais
en fait, après une étape du Tour de France, on descendait de l’Ariège, on avait
roulé
Après trente Tours de France que vous
avez commentés, vous arrêtez un peu brusquement. Vous n’avez pas encore atteint
l’âge de la retraite. Pourquoi cet arrêt aussi brusque tout d’un coup ?
Parce
que le Tour, cela devient très difficile, d’autant plus, comme je vous le
disais, on est que deux. Moi, je fais tout. Je conduis la voiture, on fait du
direct, je fais la préparation. Il faut lire les dépliants touristiques pour
parler des prises de vues, des châteaux, des machins… Personne ne vient nous
ravitailler à midi. Il n’y a pas de toilettes. Tu n’as pas le droit d’être
malade. Tu es pris dans les bouchons. C’est une galère terrible le Tour de
France, par rapport à ce que j’ai connu à une certaine époque. On fait des
heures et des heures d’antenne. Plusieurs fois, j’ai pris l’antenne à 09h25 le
matin jusqu’à 18h00 sans interruption. Tout seul au micro avec Pingeon d’une part et maintenant Chassot.
Et surtout jamais un coup de fil de la rédaction des sports de
Quand
tu as été un grand coureur, il a été professionnel, il a fait le Tour de France
chez les pros, il a été un grand directeur des sports de la télévision
française, un grand commentateur de cyclisme. Quand vous voyez ça, ça fait mal
au cœur. Franchement, c’est dur et je me suis dit. J’ai toujours eu à l’esprit
cette image, il n’y a pas beaucoup de Suisses au bord de la route au Tour de
France. Je me suis dit : « Peut-être que c’est le moment que je tire
la prise, parce que je n’ai pas envie de passer pour un vieux con ! »
Je me rends compte que j’aime toujours le vélo, mais je suis moins concerné, je
suis moins proche des coureurs que je l’étais avant. J’étais très proche
d’Hinault, de Fignon, de Kelly, d’Agostinho,
même de Poulidor, de Jean-Marie Grezet,
de Pascal Richard. Maintenant, il y a une nouvelle équipe, une nouvelle
génération. Des petits jeunes sympas comme tout, mais moi, je fais un petit peu
« vieux sac » là au milieu.
Peut-être qu’un jour vous verrez des
banderoles qui diront « Duboux
revient » ?
Ouais,
mais ça sera trop tard !
Vous parliez de
Oui,
parce que je trouve qu’aujourd’hui, on ne tient plus compte de la qualité. On
fait de la quantité, parce qu’on me dit : « La télé romande fait 1 800
heures de programme sportif. » Cela veut dire quoi ? Pourquoi, elle
n’en fait pas 3 500, pourquoi elle n’en fait pas des kilos ? Tu ne
mesures pas la qualité d’un programme au nombre de kilos ou au nombre
d’heures ? Tu mesures la qualité du programme au contenu. Le contenu, il
n’y a plus de magazines. Il n’y a plus rien. Il n’y a pas d’enquêtes fouillées.
C’est très rare qu’il y ait un portrait un peu approfondi. La télé romande
n’est jamais allée en intimité chez Fabian Cancellera
par exemple. Il est champion olympique. Il a gagné Milan-San-Remo,
Paris-Roubaix, il est triple champion du monde, il
est maillot jaune du Tour de France. La télé romande n’est jamais allée lui
rendre visite chez lui !
Comment ça se passe ça justement dans
une rédaction ? Si vous, vous aviez décidé d’y aller, vous devez demander
ça à qui ?
On
en discute en rédaction. Après, on dit, on n’a pas de caméras, on n’a pas
d’équipe disponible et tu veux aller faire ça quand ? Combien de temps tu
veux faire ? Moi je ne veux pas aller chez Cancellera pour faire deux
minutes trente. Si je vais chez Cancellera, je ramène dix minutes. Ils ne
savent pas où les mettre, parce que maintenant c’est l’information à tout prix.
C’est des sujets courts. Il faut que ça soit dynamique. On effleure un peu les
problèmes. On ne va jamais les régler, on ne va jamais au fond des choses.
Avant, on avait des magazines. Dans les années 70, on était six journalistes.
On était quinze personnes au sport.
Et maintenant vous êtes ?
Maintenant,
il y a trente-et-un journalistes, il y a septante-et-une personnes au sport. Mais il n’y a plus de
magazine. Avant, on faisait « Caméra-sport »,
c’était vingt minutes. On faisait « Face au sport ». C’était un
magazine de cinquante minutes, tous les trois mois. Cela a duré de 1975 à fin
1980, je crois. On faisait « Sous la loupe », vingt minutes toutes
les semaines. En plus, les directs… Maintenant, ils ne font que du direct et
des émissions de résultats. Voilà.
Pourquoi avoir laissé tomber ces
magazines ? C’est vraiment trop cher ?
Oui,
ça coûte cher. Il faut une infrastructure interne. Il faut des moyens de
montage, ça coûte des jours de tournage. Il faut du personnel, etc. Dumur, à l’époque, il était chef des programmes, avait
demandé que le sport ait une présence quotidienne dans le « téléjournal » à 19h30. C’était un choix de direction,
ça me paraît logique, puisque le sport c’est aussi de l’information qu’on
reçoit dans le « téléjournal ». Mais ça
nous a condamnés. Cela a pris les moyens qui étaient sur le magazine pour
justement faire cette émission quotidienne. Le magazine a été laissé tomber.
Depuis, on n’a plus jamais pu avoir de magazine… Paradoxalement, les meilleures
émissions de la télévision romande, c’est Temps présent, c’est des magazines de
société, c’est des magazines économiques, c’est des magazines scientifiques, « À
bon entendeur » pour les consommateurs, « Passe-moi les jumelles ».
Il y a de l’argent pour ça ?
Les
meilleures émissions à la télévision romande sont les magazines et le seul
secteur qui n’a pas de magazine, c’est le sport. Alors, expliquez-moi.
C’est quand même incroyable. Vous étiez
trois fois moins de journalistes sportifs à l’époque et vous aviez le temps et
l’argent pour faire ces magazines. Aujourd’hui, vous êtes trente-et-un,
ils sont comme ça tous « overbookés » ?
C’est
une bonne question. Moi, je suis venu travailler pendant longtemps, on n’avait
pas de travail pour moi, alors… Il planifiait l’émission, il n’y avait pas
d’émission ! On me mettait en congé, parce qu’on m’a dit qu’on ne savait
pas que faire de moi… C’est une question d’organisation, mais… J’ai posé deux
ou trois questions pertinentes et je n’ai jamais eu de réponses. C’est comme
ça, que voulez-vous que je vous dise.
Vous regrettez l’époque de Boris Acquadro ?
Oui.
J’ai entendu Souchon, le chanteur français qui disait : « Les gens,
ils ont peur d’être nostalgiques, parce que ça fait vieux jeu, ça fait ringard,
etc. » Moi je n’ai pas peur d’être nostalgique, parce que les plus belles
années que j’ai passées à la télévision, c’était les années fin 70, 80 et 90.
Après depuis les années 90, il y a eu un changement. Il y a eu l’électronique,
les multimédias, il y a une autre génération qui est arrivée et la télévision
ne se fait plus comme avant. Les caméramans traditionnels ont été remplacés.
Les preneurs de son n’existent plus. Maintenant, les journalistes, ils sont
formés à la caméra et au son. On les forme pendant trois mois. Avant, pour être
caméraman, il fallait faire l’école de cinéma ou l’école de photos et
l’apprentissage pendant quatre ans. C’est un métier qui était un métier
pratiquement de cinéma. Un métier d’art. C’était des créateurs, les caméramans.
Maintenant, on s’en fout pourvu que ça bouge dans le poste. Le montage se fait
un peu n’importe comment, etc. Moi je trouve qu’il y a une perte de qualité
assez générale. Je ne dirai pas qu’il n’y a pas des gens qui sont doués pour
faire ces métiers-là. Il y a des jeunes qui arrivent qui sont très à l’aise.
Mais en règle générale, ce n’est pas tout à fait le cas.
Toujours pour rester à
Disons
que cela me fait penser un peu à
Vous avez montré qu’on pouvait quand
même s’exprimer. Pourquoi il n’y a pas plus de journalistes qui comme vous se
révolte ?
Je
me suis exprimé. Je me suis fait taper sur les doigts plusieurs fois. Cela m’a
coûté parfois assez cher. J’ai eu chaud aux oreilles plusieurs fois, mais bon,
moi je ne peux pas me taire. Je suis révolté contre la connerie et je sais
qu’on peut faire différemment, parce que je l’ai fait ! Je sais, je suis
persuadé et je suis sûr que les gens seraient les premiers à apprécier ce
changement, parce que le direct, c’est bien beau le direct… Mais du football,
du hockey, du ski, du tennis… du tennis, du hockey, du football. On tourne dans
tous les sens que vous voulez. On tourne toujours autour de ces quatre directs,
ces quatre sports. Mais jamais de handball, jamais de judo, jamais de boxe, ça
ne va pas très loin… Le dimanche, football,
hockey sur glace, tennis, hockey, football, tennis… C’est toujours la même chose. Vous allez à Wengen, depuis
le jeudi, ils sont à Wengen. On a vu les courses en direct. Le dimanche, ils
reviennent avec des images qu’on a déjà vues trois fois durant la semaine… Vous
me direz, ça c’est une façon de rentabiliser les programmes au maximum.
D’accord, mais à mon avis, ce n’est pas forcément la solution de l’avenir. Les
grandes enquêtes, les grands reportages, Schauli et Rigataux, ils sont allés à New-York
dans les années 70 faire un « Face au sport » sur Muhammad Ali. Ils
sont partis sans rien, ils sont partis là-bas. Ils avaient deux ou trois
téléphones, sans rien du tout. Ils sont revenus avec un document exceptionnel.
Ils ont interviewé Angela Davis, Don King, Muhammad
Ali, les Black Muslims, etc. C’est un sujet qui sort
du sport. C’est un sujet grand public. Cela va beaucoup plus loin que le sport
pur. C’était la révolte des Noirs, des Américains, des Afro-américains et tout.
Je me souviens d’un document exceptionnel sur les 20 ans de Coupe d’Europe avec
Tillmann, Grivet où tu avais du Puskás,
du Di Stefano, etc. L’histoire de la descente à ski sur cinquante minutes avec
des interviews de Jean Vuarnet, des anciens champions
français, suisses, Molito et cie.
70 ans de montagne sur le Tour de France. Maintenant, tu n’as plus rien de ça.
Je vous le dis, les meilleures émissions de la télévision romande, ce sont les
magazines. Ils peuvent faire comme vous voulez…
Vous n’avez pas peur qu’on vous
critique, qu’on vous reproche de cracher dans la soupe ?
Ouais,
j’ai peur, parce que je ne voudrais pas que ce soit le cas, justement, parce
que je ne veux pas cracher dans la soupe. À mon avis, la position que j’ai
prise, ce n’est pas une position de règlement de comptes comme certains
voudraient me le faire dire. Moi j’aime toujours la télé romande. Cela a été ma
deuxième famille pendant plus de trente ans. Par contre, je ne suis plus tout à
fait d’accord avec ceux qui la dirigent. Ce n’est pas tout à fait la même
chose. C’est une question de politique, c’est une question de programme, c’est
une question d’organisation, de gestion. On me dira que moi, je ne suis qu’un
employé et qu’il y a des directeurs qui sont faits pour ça. Le directeur, il
vient de la publicité, du marketing. La télévision, il n’y connaît rien du
tout. Il n’a jamais fait d’émissions. Est-ce que c’est un bien, un mal, je pose
la question ? C’est un de ces managers modernes. On peut penser ce qu’on
veut de ces managers. Est-ce qu’ils ont la vérité pour eux ? Les banquiers
aussi, il y avait plein de managers dans les banques, dans les grandes
entreprises et on en est où aujourd’hui ?
On a beaucoup parlé du cyclisme. Une
autre de vos passions, la boxe. Vous êtes d’ailleurs vous-même boxeur. Vous
continuez de vous entraîner, je crois ?
Je
m’entraîne oui, parce que j’aime bien.
C’est vrai, il y a eu des années où l’on
se levait à 3, 4, 5 heures du matin pour vous écouter commenter les
championnats du monde et aujourd’hui plus rien du tout ?
C’était
l’un des privilèges de
Qui était l’entraîneur de Cassius Clay ?
Don
King, c’est le grand promoteur, manager des poids lourds américains. Il y avait
un fonctionnaire de la télévision à Berne, à la direction générale, qui avait
un pote à lui dans l’entourage de Don King et au dernier moment, on arrivait à
conclure pour
Tout d’un coup, ça a changé plus de
boxe ?
Oui,
cet interlocuteur que le gars de la direction générale à Berne avait dans
l’entourage de Don King, je ne sais pas s’il n’était plus là ou s’il y a eu un
changement ou si c’est le fonctionnaire qui est parti à la retraite, ça c’est
arrêté là. Depuis ce jour-là, ça été le début de la fin. La boxe, on m’a dit,
ce n’est plus de première priorité. Il faut mettre l’accent sur le football,
etc. mais c’est une connerie monumentale, parce que la boxe, il n’y en avait
pas beaucoup. Chaque fois, c’était un événement. Je peux vous dire que les taux
d’écoute, même à 4, 5 heures du matin, ensuite à 7 heures on faisait une
diffusion et on rediffusait à 11h30, juste avant que les gens rentrent à la
maison. C’est un programme bon marché par rapport à l’événement. Moi, je
n’allais pas sur place, je commentais en direct depuis la cabine. Au moins, on
avait l’événement. J’ai fait une cinquantaine de ces championnats du monde,
championnats d’Europe. C’était la belle époque de la boxe. Maintenant, il y a
encore des bons combats, mais ceux qui dirigent le sport ne font plus confiance
aux responsables de rubrique. Tout est décidé en Suisse par le BUS (Business Unit Sport) à Berne. Cela a été créé pour
grouper les trois régions linguistiques. Normalement, la direction devait
revenir dans les régions chaque année. À l’époque, Jacques Deschenaux,
qui était Chef des sports, a laissé Zurich prendre le pouvoir et diriger les
moyens techniques et financiers, ce qui fait que nous, quand on veut quelque
chose qui n’intéresse pas les Zurichois, on ne peut pas l’avoir, parce qu’on ne
peut pas le prendre sur notre budget. Les Zurichois quand ils décident de faire
quelque chose qui ne nous intéressent pas, ils le font quand même, parce qu’ils
ont le pognon et les moyens techniques. On l’a dans le baba…
Mais même si on peut comprendre qu’on ne
retransmet plus ces grands matches qui devaient coûter probablement très chers,
les Championnats du monde, ce n’est pas une raison…
Non,
ça ne coûtait pas cher. Cela coûtait cher aux grands pays, aux grandes
télévisions, à
Même sans parler de ces grands matches,
ce n’est pas une raison de ne pas parler des boxeurs suisses ?
Très,
très bonne remarque.
Et des combats qui se font tous les
week-ends en Suisse ?
À
Genève, il y a eu il y a deux ans, un championnat suisse de poids légers.
Depuis la guerre, il y a eu sept championnats de Suisse professionnels de boxe,
ce n’est pas beaucoup. Chaque fois, c’est un événement. À Genève, il y a deux
ans, il y a eu un championnat entre Kinigamazi du C lub pugilistique de Carouge contre le Bernois Ciano. La
télé romande n’a même pas mis une caméra. Il n’y a pas eu 30 secondes ou deux
minutes de ce match de boxe. Ça n’existe pas la boxe, parce que ceux qui
dirigent le sport estiment que ça n’existe pas. On ne les voit jamais dans les
salles de boxe. On ne les voit jamais au coin d’un ring, quand il y a un
meeting. Il n’y a pas beaucoup de connaisseurs dans la presse écrite, pas
beaucoup de journalistes s’intéressent à la boxe. En Suisse romande, il doit y
en avoir deux ou trois au maximum dont je fais partie modestement. Il y a
Georges Blanc à «
Le sport va changer de chef. Je crois
que Massimo Lorenzi va reprendre si ce n’est pas déjà
fait, est-ce que vous pensez que ça peut changer ? Vous le connaissez bien
aussi…
Massimo,
je pense que oui. À mon avis, il y a quelque chose qui va changer. D’abord,
parce que lui, il a une personnalité ce qui n’a pas été le cas de ceux qui
étaient ses prédécesseurs et il a des idées. Il a une forte personnalité. Évidemment,
quand on a une forte personnalité, on a aussi beaucoup de gens qui sont dans
l’opposition. Il va y avoir un peu de casse, j’imagine. Mais par contre, il a
dit qu’il était intéressé par le geste, certainement par les résultats, les
performances. J’ai bon espoir qu’il aille de nouveau un peu plus loin que ce
qui s’est fait ces dernières années, c’est-à-dire remonter aux sources des
problèmes. Essayer de refaire, j’espère, un mini-magazine.
Je n’ose pas imaginer un magazine complet. J’ai déjà entendu qu’il a procédé à
certains changements. J’ai entendu qu’il y avait Hubert Gay-Couttet,
journaliste du TJ, qui va le rejoindre aussi. C’est des gens qui aiment le
reportage, l’image. De toutes façons, ça ne peut pas être pire que cela a été
jusqu’à maintenant, parce que là, on a touché le fond de la mer. Le bateau, il
est posé sur la vase et maintenant il faut le faire remonter en surface. Ça va
être dur…
Si des jeunes journalistes venaient vers
vous ou des jeunes tout simplement vous diraient : « J’aimerais bien
devenir journalistes sportifs ! » Vous les encouragez, vous les
découragez ?
Non,
je pense que je ne les encouragerais pas. C’est malheureux à dire, parce que ça
reste un métier extraordinaire qu’on a pratiqué avec beaucoup de passion, de
motivation. Mais disons, nous, on avait la culture du sport, ce qui n’est pas
forcément le cas. On dit oui, on aime ça, on aime ci, mais il faut aller plus
loin que ça. À l’époque, on travaillait quatre week-ends d’affilée. Maintenant,
on dit : « Je veux faire journaliste. » Mais quand on leur
dit : « Il faut travailler deux week-ends d’affilée ! » On
dit : « Oh là, attention ma femme, ne sera peut-être pas
d’accord ! » Quand ça commence comme ça, ça ne va pas très loin, à
mon avis… Les jeunes qui viennent maintenant ont plutôt tendance à être un peu
fonctionnaires sur les bords. C’est un peu mon sentiment, peut-être que je me
trompe. Je n’ai pas forcément la vérité pour moi.
L’hypothèse où ils auraient envie de
bosser ?
Oui.
Il y en a qui arriveront, parce que les médias ont toujours besoin de relève et
de journalistes, mais la crise est là dans la presse écrite, ce n’est pas
terrible. Au niveau de la télévision, ça va être touché dans les années qui
vont venir par ce problème. Les places sont chères et ceux qui sont en place
s’y accrochent comme à une bouée de sauvetage !
Les places sont chères et l’ambiance
visiblement n’est pas ce qu’il y a de mieux ?
Bon,
je ne veux pas généraliser, parce que moi, j’ai connu une certaine ambiance
mais peut-être qu’après moi, il y en aura une meilleure, je ne sais pas. Mais
disons qu’avant, on avait un peu l’avantage d’avoir la convention collective
qui nous protégeait. Il y avait plus de journalistes à la télévision qui étaient
engagés à plein temps. Maintenant, ils leur font des contrats à durée
déterminée, ces fameux CDD à la française, 60, 80, 120 jours. On travaille à la
télévision, mais d’une année à l’autre, on ne sait pas si le contrat est
reconduit, s’il y a du travail, etc. Je ne sais pas, c’est une période pleine
d’interrogation en tout cas, ça c’est sûr…
On arrive gentiment à la fin de cet
entretien. Merci en tout cas Bertrand Duboux, déjà
pour ces trente ans de bonheur que vous nous avez apportés sur
Tout
le plaisir était pour moi, voyons…
Et on espère vous revoir très vite chez
nous. En tout cas, on a eu du plaisir à vous recevoir et pour tous ceux qui
aimeraient en savoir un petit peu plus sur
Merci
à vous. Au plaisir.
Interview réalisée par Jean-Pierre
Lambert
Texte retranscrit par Françoise Berthod