Bibliomonde Neuchâtel

 

 

Anne Reinhard

 

Comment vous est venue l’idée de Bibliomonde ?

À l’époque, il y a une quinzaine d’années, je travaillais dans le domaine de la migration. Je travaille encore et j’étais avec une amie et on discutait souvent du problème ou de la situation des personnes qui arrivaient d’autres pays, qui ne parlaient absolument pas le français et qui étaient assez isolées ici. Après, j’ai entendu une fois une émission à la radio qui parlait d’une bibliothèque interculturelle à Lausanne et voilà, l’idée est venue : pourquoi pas à Neuchâtel ? Et on a commencé à partir comme ça, spontanément, à essayer de chercher un local, à contacter des personnes et quelques mois après, on ouvrait ce local qui avait été mis à disposition par la ville.

 

Vous avez débuté avec très peu de moyens, je crois. Parlez-nous de ces débuts.

C’est vraiment des débuts sympas, parce que beaucoup de personnes étaient enchantées par cette idée. On est allé chercher un peu à gauche et à droite des bibliothèques et des rayonnages comme vous voyez là et après les livres. Il nous fallait des livres. On n’en avait pas et les gens spontanément nous apportaient des livres. Nous, on n’était pas bibliothécaire de formation. Cela a été un élan général, plutôt de faire un lieu de rencontres où on pouvait échanger toutes les idées sur la multiculturalité.

 

En quelle année avez-vous débuté Bibliomonde ?

Bibliomonde s’est ouverte le 1er mai 1995.

 

Et vous vous souvenez combien de langues étaient proposées à cette époque ?

Non, je ne me souviens pas, désolée. Je pense qu’on en avait peut-être, maintenant je crois qu’on en a environ 115, peut-être qu’à l’époque, on en avait 20, 30. Surtout, on a fait ça au fur et à mesure, on demandait aux gens. Les gens savaient qu’il y avait Bibliomonde. Ils venaient et ils ne trouvaient pas leur langue. Après, on la commandait et on demandait à d’autres bibliothèques et ils nous les envoyaient. Maintenant, on est à peu près 17 ou 18 bibliothèques interculturelles. À l’époque, on était la 5ème ou la 6ème, on essayait comme ça. C’est vrai qu’il n’y avait pas toutes les langues qu’il y a maintenant. Ce n’est pas possible. On ne savait pas non plus qui allait venir, si vous voulez, qui était demandeur ? On allait en fonction, surtout à la base, de la langue des réfugiés ou des requérants et des personnes de langue étrangère. On avait vraiment les langues de base. C’est après, petit à petit, qu’on a complété et on continue à compléter.

 

Qui travaille à Bibliomonde ?

À Bibliomonde, c’est toute une équipe de bénévoles. Depuis le début, on est basé sur le bénévolat et toutes ces personnes entre 12 et 14, cela dépend des périodes, font un travail énorme. Parce que sans elles, on ne peut pas tenir. Elles s’occupent du prêt tous les jours de la semaine et après il y a tout le travail qu’on voit ici. Le travail de préparer les livres, le travail d’acheter des livres, tout ce qui tourne autour de la bibliothèque. C’est vraiment une très grande force. C’est toutes des personnes qui sont aussi fascinées par ce domaine, par la bibliothèque et je crois qu’il y a aussi beaucoup de plaisir. Ce qui est très bien ici, c’est qu’on voit qu’on est une équipe et qu’on s’entraide aussi.

 

 

Abukar Mursal

 

Quand je suis arrivé en Suisse en 1995, j’ai été confronté à trouver, à apprendre la langue française. Comme j’avais un problème pour me situer, j’ai entendu parler de cette bibliothèque multiculturelle qui abritait des langues étrangères. Je suis venu ici et j’ai trouvé des livres somaliens et bilingues, français-somalien, qui m’ont aidé à avoir une référence pour ma langue et pour la nouvelle langue que je devais apprendre. Quand je suis arrivé, il y avait une association somalienne avant nous. Et là, j’ai appris qu’il existait Bibliomonde, où il y avait des différentes langues étrangères. Dans le contexte somalien, c’est difficile de trouver un dictionnaire en langue somalienne et française dans les autres bibliothèques, mais ici, on a trouvé ça. Cela m’a aidé personnellement. Moi je me trouvais dans une situation où on se noie dans une rivière et tu trouves une branche qui te soutient. Je l’ai senti quand je suis arrivé ici et j’ai trouvé des textes somaliens et français. Ça, je pense que c’est pour toutes les langues. Durant mon expérience d’une année à Bibliomonde, j’ai trouvé ça. Ce n’est pas seulement en somalien, mais dans toutes les langues du monde. Les bénévoles, ils font un travail très, très louable, admirable.

 

 

Berthe-Hélène Balmer

 

Une idée a été lancée de précisément constituer des valises qu’on pourrait prêter à des collèges ou à des classes. Pour débuter notre action, on a contacté Mme Patricia Sester, qui est sous-directrice des écoles de la ville de Neuchâtel. Elle a tout à fait été acquise à notre projet. Elle nous a même donné un sacré coup de main dans le sens que c’est elle qui désigne un collège par année, qui va trouver les enseignants et qui demande qui est intéressé par le projet. Elle nous restitue, au fond, le nombre de classes qui sont intéressées et les langues parlées dans les classes concernées.

 

Parce que ces langues changent chaque année ?

Oui bien sûr. Par exemple, si je prends celle de cette année, je prends la valise « Écoles enfantines ». Il y a une bonne vingtaine de langues qui ont été demandées. Ce n’est pas toujours parlé par les enfants de la classe, mais ça peut être aussi par intérêt pour une langue. Par exemple, il n’y a pas toujours d’enfants chinois, mais l’écriture chinoise intéresse beaucoup. Des fois, une enseignante demande qu’on mette un livre en chinois. C’est souvent impressionnant de voir les langues représentées. On constitue la valise avec des livres si possible bilingues, voire trilingues, parce que c’est plus facile pour l’enseignant de comprendre de quoi il s’agit et on le met d’après le niveau demandé. Dans la valise « Écoles enfantines », je ne vais pas mettre les mêmes livres que dans la valise 4ème ou 5ème année. Je me base un peu sur mon expérience d’écoles primaires, puisque j’étais institutrice. Comme ça, je peux un petit peu savoir ce qui peut correspondre et, depuis l’année passée, j’ai l’aide d’une autre enseignante qui fait partie de notre comité aussi des bénévoles et qui m’aide à constituer les valises. Voilà, la valise étant constituée, on va la porter. On présente en gros la valise. On a un cahier d’accompagnement qui présente un peu les possibilités des livres, comment on peut les exploiter, qu’est-ce qu’on peut faire avec et à la fin des six mois qu’on a prêté la valise, on va la rechercher et on fait une petite enquête. Les activités qui ont été faites par rapport à la valise de l’année passée : observation des calligraphies, Memory des prénoms, par exemple ici écrit en russe, création d’un album, localisation sur la carte du monde des pays d’où provenaient les livres, présentation d’un pays et après les enfants ont la fierté d’apporter eux-mêmes des choses de chez eux, un CD, un autre livre. On reçoit de temps à autre des livres qu’on peut utiliser, mais bien sûr, sinon on doit les acheter. Les sources pour les acheter, c’est en grande partie la Loterie Romande, qui nous donne généreusement une subvention chaque année. On espère que ça continuera. On organise chaque année aussi deux brocantes. On reçoit beaucoup de livres. On ne garde pas tous les livres donnés, mais on avertit toujours les gens en disant : « Ces livres que vous donnez, êtes-vous d’accord qu’on en vende une partie à une brocante, ce qui nous permet d’acheter des livres neufs ? » C’est ce qui se passe. On vend les livres très bon marché et avec la somme récoltée, on peut racheter des livres à l’étranger. Il y a de la part des enfants de langue étrangère, la fierté de pouvoir montrer sa langue. Certaines fois, les parents viennent lire à l’école. C’est aussi un point intéressant. Les parents viennent à l’école, lisent un conte ou une petite histoire dans leur langue et ça permet aux enfants de voir qu’il y a d’autres milieux. Il y a d’autres cultures et ces parents sont aussi lettrés. Je me souviens d’une enseignante qui me disait : « La petite telle et telle a de la peine à entrer dans l’écrit. Elle ne veut pas se mettre à lire, ça n’a pas l’air de l’intéresser. » Je lui ai dit : « Viens prendre un livre de sa langue à la bibliothèque » et en quelques jours, cet enfant a complètement changé d’attitude. Elle a pris le livre à la maison. Elle a pu montrer à ses parents un livre dans leur langue. Je pense que les parents l’ont lu avec elle et le fait qu’elle ait vu que sa langue était écrite a permis de lui donner l’envie d’apprendre aussi à lire et écrire le français. Le problème qu’on a, c’est de constituer les valises pour certaines langues. Par exemple, il y a deux ans, on avait demandé des livres en rom, en langue des gitans et ça on n’avait pas. On a la chance d’avoir des bibliothèques qui font partie de la même faîtière. Comme Globe livres à Renens et une bibliothèque à Genève qui sont interculturelles. Là, on demande du secours, on téléphone et on nous prête des livres à charge de revanche si on a quelque chose qu’ils n’ont pas…

 

 

Marlyse Aellen

 

Bibliomonde fait partie d’une association faîtière. Donnez-nous plus de détails.

Notre association faîtière s’appelle « Association livres sans frontières suisses ». Elle a été fondée en 1992 ou 1993 avec deux ou trois bibliothèques qui existaient déjà. Au fur et à mesure que des nouvelles bibliothèques interculturelles se sont créées, elles ont adhéré à cette association faîtière. L’association faîtière représente les bibliothèques interculturelles auprès de l’Office fédéral de la culture qui nous accorde des subventions chaque année.

 

 

Yohannes Ambaye

 

J’ai vécu jusqu’à une vingtaine d’années en Éthiopie. Je parle bien le tigrinya et l’amharique. Le tigrinya est ma langue maternelle et l’amharique est la langue officielle éthiopienne. Je connais très bien les deux. Je trouve pas mal de livres d’Éthiopie qui sont écrits en amharique. Je peux dire que c’est un peu comme chez moi, Bibliomonde. Ici, on a plus d’une centaine de livres en amharique, tigrinya qui peuvent être pour les adultes et pour les enfants aussi, parce que depuis que je suis là, j’ai un enfant de dix ans et une petite fille de trois mois maintenant. J’espère aussi utiliser ces livres d’enfant pour mes enfants. On m’avait contacté l’année passée pour que je puisse amener des livres d’Éthiopie. J’ai contacté mon frère en Éthiopie qui, par la suite, m’a envoyé à peu près 80 livres. Ce qui fait que je participe activement à l’agrandissement de Bibliomonde. On peut d’une part s’intégrer en Suisse avec la culture, la langue, la cuisine suisse, mais aussi cela nous aide un petit peu de garder notre culture d’origine, éthiopienne. En l’occurrence pour moi, pour ne pas trop m’assimiler, je garde aussi ma culture éthiopienne à travers ces livres. Il y a des gens ici qui travaillent bénévolement pour l’agrandissement, pour garder cette bibliothèque, que j’aimerais bien remercier chaleureusement et d’autre part toutes les aides communales, cantonales du canton de Neuchâtel qui oeuvrent aussi un peu pour aider les émigrants, les gens qui sont d’origine étrangère de se trouver un peu à Neuchâtel.

 

 

Valérie Garbani

 

Qu’est-ce que vous pensez du concept de Bibliomonde ?

C’est un concept qui est indispensable à la société d’aujourd’hui et Bibliomonde a été en fait précurseur parce qu’on croit que Bibliomonde est peu connu, mais il y a quand même 15 ans que Bibliomonde existe, bien avant qu’on parle au niveau fédéral de politique d’intégration. Bien avant même qu’aux cantons, on se dote d’une loi sur l’intégration, d’un bureau du délégué à l’intégration, il y a des bénévoles qui ont pris conscience qu’il était important d’encadrer les migrantes et les migrants, de manière à leur permettre, effectivement, de reconstruire leur vie ici et les mots, la lecture, c’est un lien, c’est conserver un lien avec son pays d’origine. Il est faux de penser que celles et ceux qui vivent ici sont heureux d’y vivre. Beaucoup sont déracinés. Lorsqu’on parlait d’une intégration par assimilation, heureusement on a changé de paradigme, c’est clair l’intégration c’est respecter, c’est se conformer aux règles de la société dans laquelle on vit. Mais c’est aussi avoir le droit de conserver son identité et c’est ça que fait Bibliomonde.

 

C’est intéressant ce que vous avez dit tout à l’heure en disant : « Cela fait 15 ans qu’ils le font, ils étaient les premiers à le faire… » c’est presque un aveu que le politique a du retard ?

À l’époque, la société civile était en avance sur le politique. Mais c’est aussi grâce au bénévolat et il y a encore 15 ans, le bénévolat existait. Malheureusement il y a de moins en moins de personnes qui sont prêtes à s’engager pour la société civile, mais on peut aussi comprendre, parce qu’en tant qu’individu, beaucoup ont des difficultés personnelles et pour pouvoir s’investir en faveur des autres, il faut déjà être bien en soi, équilibré avant de faire cette démarche. Je crois que c’est important aussi chaque fois qu’on le peut de remercier celles et ceux qui s’engagent à titre bénévole. La société civile était à l’époque précurseur. Maintenant, c’est plutôt le politique, effectivement, qui doit se débrouiller un peu seul…

 

Des institutions comme Bibliomonde et comme d’autres ont encore un peu besoin, même beaucoup parfois, d’aides. Il y a la Loterie Romande, mais il y a l’État aussi. Avec les années difficiles qui nous attendent, qu’est-ce que vous en pensez ?

La subvention accordée par la Ville de Neuchâtel est modeste, mais elle a quand même permis, je pense, à Bibliomonde d’exister jusqu’à aujourd’hui. Une subvention, certes, c’est matériel mais c’est aussi une reconnaissance de la part des autorités et il va sans dire, ce n’est pas pour des raisons financières que je dis ça, mais le jour où Bibliomonde n’a plus besoin de subventions, ça veut dire aussi qu’il y a, comme c’est une association, c’est qu’il y a plus d’adhérents, de cotisants qui soutiennent avec 10 ou 20 francs par année cet engagement. On pourrait aussi envisager un autre soutien de la Ville à l’avenir. C’est d’ailleurs un peu ce qu’on a fait dans le cadre de la rénovation de ces locaux, puisque c’est le « semestre de motivation » qui dépend du dicastère de Jeunesse-Intégration qui a fait les travaux. Le semestre de motivation, c’est je dirais une parenthèse pour les jeunes en difficulté, qui ont de la peine à s’insérer dans le marché du travail. Là, c’était une prestation de la Ville, pas financière, et une autre prestation de la Ville non financière, c’est le service de l’organisme qui a collaboré aussi à la rénovation de ces locaux. L’apport de la collectivité publique, on pense souvent aux finances, mais il y a aussi des savoir-faire et des collaborations qu’on peut encourager.

 

Cela fait longtemps que vous êtes dans la politique, est-ce que les organisations comme Bibliomonde ou d’autres doivent avoir peur des années qui viennent ou vous pensez qu’en tout cas dans le canton de Neuchâtel, il y a une ferme volonté de continuer de soutenir ces organisations ou pas ?

Oui, je crois qu’une des missions quand même d’une collectivité publique, c’est d’assurer la pérennité de ce type d’associations, parce que si les collectivités publiques se désengagent, il n’est pas certain que le privé prenne le relais en ces temps difficiles et en particulier dans des domaines tels que l’intégration, l’asile, la politique des étrangers. Déjà au niveau de la culture, c’est difficile maintenant d’avoir des apports de mécénats privés, alors ce type d’associations, à mon avis, n’est pas une priorité des privés. Ce que je peux comprendre. C’est la raison pour laquelle les collectivités publiques doivent conserver leur soutien comme l’une des missions premières.

 

 

Interviews réalisées par François Gombàs et Jean-Pierre Lambert

Texte retranscrit par Françoise Berthod