Monsieur Daniel Aeberli :
Artiste peintre
Ma
passion pour le dessin date de quand j’étais tout petit. Quand mes parents
allaient se promener, je préférais rester à la maison à gribouiller, à copier
les grands Maîtres, déjà les grands Maîtres… Je me souviens d’un tableau avec
un cheval, d’Hodler, je crois, et j’avais recopié avec des carrés ce cheval et
ensuite mes parents m’ont offert une boîte de peintures à l’huile, à Noël, à
l’âge de douze ans. Noël se faisait l’après-midi et à huit heures, j’ai commencé
de peindre le Cervin. D’ailleurs, c’est la seule et unique fois que j’ai peint
le Cervin.
Ensuite
j’ai continué la peinture jusqu’à quinze ans. Après comme d’habitude, la
peinture ne nourrit pas son homme et le papa a dit : « Tu ferais
mieux de faire ton gymnase et un bac et après on verra ! » Ma
réaction, je n’ai plus du tout touché un crayon, j’ai courbé souvent les leçons
de peinture au Gymnase. Ensuite, j’ai eu mon bac. À l’époque, c’était un bac
pédagogique qui état censé mener à l’enseignement. Je n’avais pas d’atome
crochu avec l’enseignement et à dix-huit ans, je suis parti en stop autour de
l’Europe, parce que j’avais raté mon bac à cause de l’allemand. J’étais portier
de nuit en Allemagne.
Mais
lors de ces périples, toujours, j’entrais dans les musées admirer les œuvres.
J’ai été frappé par Rembrandt et surtout Van Gogh. J’avais passé par
Je
suis passionné par la peinture donc je suis influencé par la peinture, par
moult peintres que ce soit les plus importants Rothko, de Staël, tous les
petits maîtres du XIXème. Il y a aussi l’influence des peintres
neuchâtelois que je voyais tous les jours au musée. Le premier choc pictural,
si l’on veut, c’est à l’âge de cinq ans, c’est les magnifiques fresques de
Léopold Robert dans le hall du musée de Neuchâtel.
Forcément,
on est toujours marqué par les anciens. Quand on commence, on est marqué par
les toiles qui nous ont impressionnés. Quand je faisais du stop, par exemple,
je me souviens de « Enfant paralytique » de Francis Bacon, un Van Gogh
violent. Il y a une époque, à l’Académie, on travaillait surtout sur des
natures mortes, des plans qui rappelaient de Staël. Il y a eu une influence de
Staël pendant un certain temps à cause des natures mortes comme ça. Petit à
petit, j’étais aussi fasciné par Chaïm Soutine qui est un peintre de l’École de
Paris, l’ami de Modigliani, qui peignait d’une manière très rapide, véhémente,
des portraits d’hommes qui sont un peu comme Van Gogh. Il admirait Van Gogh, il
adorait Rembrandt et il a repris le thème de Rembrandt du « Bœuf
écorché », qui est une œuvre célèbre de Soutine. Ce Soutine était un peu
fou, une telle précision dans ses gestes, il prenait une couleur, il jetait le
pinceau et il reprenait un autre pinceau pour une autre couleur. C’était une
peinture assez torturée, mais très belle…
Je
suis un peu parti dans ce monde un peu de violence, d’« action painting », l’influence de Pollock, De Kooning, des
gens dont le geste est primordial. On jette sur la toile… Un jour, j’étais
au-delà de tout, je ne pouvais plus. Un jour, on a tout fracassé. J’ai commencé
de tout casser, cette violence paroxyste… Ça date
aussi. ! J’ai quitté l’Académie. J’ai 26-27 ans, essayé de percer en
peinture. Il faut dire qu’on n’a presque pas d’argent. Mon ancien atelier était
une boucherie, je n’avais pas de fenêtre. Je ne sais pas, mais je cherchais…
Peut-être que cela m’a permis de crever l’abcès et après je suis revenu, petit
à petit. Mais déjà, j’exprimais des paysages dans ces toiles véhémentes, mais
petit à petit, j’ai essayé de me reconstruire. Paradoxalement, je suis arrivé
aux paysages par la nature morte, parce que je n’étais jamais satisfait et
généralement les natures mortes se faisaient de face. On mettait des objets
comme ça de face et on peignait de face. Je n’étais jamais satisfait des
objets, alors j’ai supprimé des objets, en peinture bien sûr, et tout à coup,
il restait que la ligne entre la table et le fond. Donc comme c’était de face,
cette ligne était horizontale… Tout d’un coup, j’ai dit, il y a deux plans,
mais ça fait un paysage… En fait, je suis arrivé aux paysages par la nature
morte. Comme on le voit, cette volonté de supprimer le détail, moi ce que je
j’aime, c’est arrivé où les gens pénètrent dans le tableau, mais en même temps ne
pas tout dire. C’est-à-dire ce que M. Jean Convert
disait : « Il ne faut pas prendre les clients, les observateurs pour
des imbéciles, il faut leur laisser le 10 % du travail. Il faut savoir
suggérer, pas tout leur dire, pas tout leur montrer. »
Ce
besoin d’épurer, c’est une espèce de purification, peut-être de simplification,
mais c’est toujours difficile. Parfois on simplifie, on appauvrit et il faut
recommencer. Souvent on part, on a des périodes assez figuratives où on essaye
d’épurer. Après, comme les gens me reprochaient toujours cette ligne
horizontale, j’ai décidé de l’abandonner. Je n’ai fait que des traits, mais je
n’arrivais pas à ce que ça soit complètement abstrait. Ces traits devenaient
quand même comme des pilotis dans le paysage irréel, pas irréel mais un paysage
de brume.
Pendant
quatre ans, j’ai travaillé sur ces thèmes avec uniquement des verticales. Mais
en fait, on pouvait quand même toujours deviner cette horizontale et c’était
très épuré. Au bout d’un moment, j’ai épuisé le thème. Au bout de quatre ans,
c’était dans les années 93 jusqu’à 96, je suis revenu aux paysages. Il y a eu
différents cycles de paysages. Il y a eu, quand j’étais à Cudrefin,
l’influence des roseaux, il y a eu une époque herbeuse, un peu des roseaux.
Après, j’ai déménagé de Cudrefin et j’ai redécouvert
un peu la campagne ici, le plateau de Wavre. Comme je l’ai toujours dit, là
j’ai commencé à faire des campagnes et après j’ai eu envie de changer de sujets.
Avec mon épouse et mes deux chiens, on est parti quatre mois en Toscane. J’ai
fait en 2006 une grande exposition dans mon atelier sur
Dans
la peinture, je pense de toute façon qu’il y a une quête spirituelle, une recherche
aussi d’une certaine sérénité. C’est un acte de foi, oui souvent. On entre, mon
ami Evrard n’est pas là, on entre en peinture comme on entre au couvent. C’est
tous les jours. On y pense tout le temps, tout le temps même si on n’a pas les
pinceaux en main. Il faut que ça soit un peu une obsession, sinon on baisse les
bras. C’est pour ça qu’au bout de quarante ans, j’ai souvent douté, encore
maintenant, mais on croit qu’on se répète et tout à coup, il y a un élément qui
apparaît nouveau. Maintenant, il y a eu les forêts. Ces quarante ans, je
n’avais pas peint de forêts et tout à coup j’ai fait un tableau qui est ici. Je
l’ai fait en 2005, je n’étais pas content, et après je l’ai repris en 2006, je
n’étais pas content. En 2007, je l’ai repris, c’était la troisième fois, trois
ans après et Suzanne, mon épouse a dit : « C’est intéressant, tu
devrais. » J’ai dit : « Oui, c’est beau la forêt, pourquoi… »
C’est toujours comme on le dit, un petit peu kitch, parce que tout est dit,
surtout en automne. Il y a les orangés, mais pendant six mois, je suis parti,
j’ai fait une grande quadriptique. Il en reste un
exemplaire dans mon salon. J’ai travaillé trois mois, mais c’était trop pensé.
C’est difficile de changer de l’horizontalité à la verticalité. Mais déjà dans
ces forêts aussi, on le constate là, il y a cette recherche de lumière
derrière. On sent que c’est un chemin. Peindre, c’est une activité quasi
quotidienne. Dans l’atelier, chacun a sa méthode de peindre. Mais enfin dans
mon atelier, j’ai plusieurs peintures. J’ai toujours à peu près 80 à 100
peintures. J’en ai un peu moins maintenant, parce que je sors d’une exposition
et j’ai bien vendu ! Généralement, c’est des toiles que je reprends. Bien
sûr à la longue, il faut recommencer des toiles nouvelles. Là par exemple,
c’est une toile « Navillon de Tane » que j’avais faite à Casalet,
mais je n’étais pas content. Je l’ai peinte. Peinte, elle ne me plaisait plus,
alors je l’ai retournée et sur toile écrue, j’ai mis un fond de couleurs. Alors
qu’est-ce qu’elle va devenir là, on ne le sait pas ? Je le sais moi-même
pas. Je pense d’instinct. Quand j’ai envie, je prends les couleurs et je pars.
Je vais mettre un bleu, un orange, je ne sais pas. Ces taches de couleurs vont
m’amener petit à petit à réveiller en moi des atmosphères. Cela peut être des
atmosphères que j’ai vues le matin ou tout à coup des atmosphères ou des choses
que j’ai vues il y a dix ans ou je ne sais pas. Ça surgit par la peinture, pas
par l’intellect. Des fois aussi, je pars d’impressions, de notations que j’ai
eues. Par exemple, j’ai été à Venise il y a dix jours… Vous voyez, je n’ai
encore rien fait. J’ai des dessins, des photos, des croquis, des aquarelles
partout, des notations. J’ai passé dix jours à faire des notations, je n’ai
encore rien sorti, parce qu’il y a la neige qui est arrivée. J’étais ému par
cette neige surtout qu’au bord du lac, cette neige blanche met en valeur,
surtout quand il fait gris, parce que moi je n’aime pas tellement quand il y a
le soleil, parce que les couleurs ne sont pas tellement belles. Quand il y a la
bise, c’est l’horreur pour moi, surtout ces jours, c’est magnifique. Vous avez
une eau sombre, sombre qui est mise en valeur par le blanc de la neige. Vous
avez des cieux extraordinaires, des mouvements de nuages. Enfin, j’aime
beaucoup tous ces jours, justement après quarante ans de peinture. Il y a trois
ans, pour une exposition, on avait fait une magnifique plaquette chez Attinger. On en a tiré 5300 exemplaires et malheureusement,
peut-être heureusement pour moi, ils sont épuisés. J’ai vu mon ami, Allan Franchini au marché, parce qu’à Neuchâtel tout se passe au
marché. Je lui ai dit : « Cela te dirait d’écrire quelque chose sur
moi ? » « Ouais, ouais pas de problème. » Il m’a dit :
« Écoute, tu recenses tout ce que tu as sur toi, c’est-à-dire les articles
de presse, etc. » J’ai collationné tout ça avec les toiles que j’ai encore
là-haut, 40 ans de peinture, et on a commencé. La première peinture, pas que j’ai
faite mais que j’ai encore. Cela a été fait en juin 68, au lieu de lancer des
pavés. J’étais en train d’observer tranquillement le port de
Alors
Allan Franchini a fait un texte qui commencera, ce
que j’ai expliqué de ma vie, il y aura plus de 130 illustrations avec les
premières natures mortes, les premiers paysages, toute l’évolution de la
peinture. Ce livre, il a écrit le texte, les photos ce n’est pas un problème.
Il paraîtra en 2009. On n’a pas encore l’éditeur, mais on va trouver…
D’ailleurs, on a déjà une centaine de souscriptions. Si les gens s’intéressent,
ils peuvent me téléphoner. Je vous donnerai mon adresse e-mail.
Texte retranscrit par Françoise Berthod