Lecture et Compagnie

 

 

Francine Zaugg

 

Bonjour Francine Zaugg. Vous êtes responsable de l’association Lecture et Compagnie. Pouvez-vous nous dire quand cette aventure a commencé ?

Il y a dix ans. On a fêté nos dix ans en 2008. Il y a dix ans qu’on a créé l’association Lecture et Compagnie dans le canton de Neuchâtel.

 

Et combien de personnes sont concernées par votre association ?

Actuellement, nous sommes plus de 70 bénévoles et nous avons à peu près 140 auditeurs et auditrices.

 

Vous travaillez sur tout le canton de Neuchâtel ?

Oui sur tout le canton.

 

Quelles régions en particulier ?

Les Montagnes, tous les districts, indifféremment selon les demandes.

 

Comment choisissez-vous les ouvrages, vous discutez avec vos auditeurs ?

Cela dépend. Par exemple le groupe ici, je fais des propositions. Je leur amène plusieurs livres et on discute ensemble et c’est en groupe qu’on choisit le livre. Des fois, quand on fait des lectures individuelles, l’auditeur ou l’auditrice a envie de réécouter un livre qu’il a lu quand il était jeune. Des fois, il n’a pas d’idées et c’est le lecteur, la lectrice qui propose. Pour chaque cas, c’est un peu différent.

 

Et pour vous, qu’est-ce qui est le plus important ?

C’est aussi l’échange, parce que je lis toujours le livre avant de le lire en groupe. Quand je le lis en groupe, il me semble que je lis un nouveau livre. Ce n’est pas le même. Il y a ce regard des autres personnes qui va me changer le livre, qui va me changer l’histoire.

 

Les thèmes changent à mesure que vous en dialoguez, en discutez avec les autres personnes ?

Oui exactement.

 

Je vois que vous avez beaucoup d’auditrices, est-ce qu’il y a beaucoup d’hommes présents aussi ?

Il y a moins d’auditeurs que d’auditrices. Malheureusement, les hommes ont une espérance de vie moins élevée que les femmes. On a moins d’auditeurs et les hommes sont généralement plus timides dans la demande. C’est plus difficile pour eux de dire : « J’aimerais avoir la visite de quelqu’un qui me raconte les histoires. »

 

Vous pensez qu’ils sont plus gênés ?

Plus gênés et ils ont moins l’habitude de faire des demandes de ce type-là.

 

Quant aux bénévoles ?

Maintenant les bénévoles hommes arrivent. On a une quinzaine de messieurs dans l’association.

 

Est-ce qu’il y a un âge particulier ?

On est quand même une majorité de lecteurs, lectrices à la retraite. On a quelques jeunes femmes. On a deux étudiantes en lettres qui viennent lire et des femmes plus jeunes, des femmes de 40, 45 ans. Mais la majorité, on est à la retraite…

 

Et vous vous réunissez toujours dans un lieu public ?

Non. Je crois que moi je suis la seule où on se réunit ici dans un restaurant. C’était le désir de ces dames, alors pour quelles raisons ? C’est un lieu qui vit. Beaucoup de dames ne sortent plus seules. Par exemple, Georgette qui a 90 ans, elle ne sort plus toute seule. Il y a une autre dame qui n’est pas là, qui a des béquilles et qui elle ne peut jamais sortir toute seule. Une fois de pouvoir se trouver dans un restaurant où il y a un peu de la vie, où il y a des gens qui passent, c’est un plaisir pour elle.

 

Cela brise le quotidien.

Exactement. Il y a d’autres groupes qui se réunissent chez les uns chez les autres.

 

Et vous allez aussi chez des gens seuls ?

À domicile, on fait de la lecture à domicile individuelle. La majorité de nos auditeurs sont à domicile.

 

 

Georgette Matile

 

Bonjour Madame.

Bonjour Monsieur.

 

J’aimerais savoir pourquoi venez-vous en tant qu’auditrice à Lecture et Compagnie ?

Parce que j’ai toujours beaucoup aimé lire. J’ai beaucoup lu aussi et je pensais que c’est très agréable de me retrouver avec des personnes qui aiment lire et que l’on parle de ces lectures.

 

Vous avez donc toujours été une grande lectrice ?

Oui toutes les fois que j’ai pu. Pas quand j’ai eu des petits enfants, là, j’ai dû m’en occuper. Mais après oui, j’ai beaucoup lu.

 

Et pour vous quel est l’aspect le plus important de ces réunions ?

D’abord le fait d’être avec d’autres personnes qui ont les mêmes idées, qui se tournent vers les mêmes choses qu’on aime.

 

Le partage ?

Le partage, oui.

 

Et les souvenirs que ça suscitent, les émotions ?

Il n’y a pas beaucoup d’émotions personnelles, c’est plutôt des émotions de groupe quand on lit une chose qui nous frappe tous. Mais personnellement, je ne crois pas qu’on ait des grandes émotions.

 

À part les réunions que vous avez ici, est-ce que vous avez l’occasion de sortir ?

Très peu depuis le décès de mon mari.

 

Donc pour vous, c’est aussi un aspect très important ?

Tout à fait.

 

Est-ce que vous vous déplacez seule ou on vient vous chercher ?

En général, maintenant on me déplace plutôt en voiture, parce que je suis en-dehors de ville et je suis dans un quartier périphérique, c’est plus difficile.

 

Et en dehors de ça, que faites-vous de vos journées ?

Oh je fais du travail de femme et jusqu’à très peu de temps, j’allais voir mon mari tous les jours, maintenant je ne peux plus, il n’est plus là. Mais, j’ai toujours quelque chose à faire et je lis quand j’ai du temps. Je suis étonnée du temps que j’ai pour lire, parce qu’avant je n’avais jamais le temps. Je n’arrivais jamais au bout. Tandis que maintenant, j’ai du temps, et c’est très agréable.

 

Pouvez-vous nous citer l’un des derniers livres que vous avez lu ?

« Le vieil homme et l’amour » de Monsieur Comtesse.

 

M. Jean-Paul Comtesse ?

Oui, M. Jean-Paul Comtesse.

 

C’est un écrivain…

Neuchâtelois, mais qui écrit fort bien et d’un très beau français, très clair, choisi.

 

Je vous remercie Madame.

Je vous en prie.

 

 

Francine Zaugg

 

Qu’est-ce que cela vous apporte à vous en tant que lectrice ?

D’abord, cela m’apporte de la chaleur humaine, de l’amitié, de la complicité et aussi des connaissances. Avant Noël par exemple, c’était génial. On a parlé des coutumes dans différents pays. Il y a Agripina qui nous a parlé comment il préparait Noël près de Madrid. Il y avait Cécile qui vient de Toulouse. Elle nous a parlé comment c’était dans son pays. Georgette, elle vient de La Chaux-de-Fonds. Il y avait encore d’autres personnes qui viennent de Neuchâtel. Toutes ces manières de parler comment on prépare Noël, c’est aussi une manière de voyager sans quitter son petit coin.

 

Est-ce que vous avez des besoins particuliers pour votre association ?

On a des cours, on a de la formation. On a une formation sur l’écoute. On a une formation de diction et on a un groupe d’échanges deux fois par année où l’on se retrouve avec un professionnel pour un petit peu discuter de ce qu’on vit dans le cadre de nos échanges de lecture.

 

Et qu’envisagez-vous à l’avenir, des nouveaux projets ou étendre vos activités le plus possible ?

Des petits groupes comme ça, on aimerait bien en avoir un peu plus, parce qu’on croit vraiment en cette qualité d’échanges. Il n’y a pas que l’échange, moi avec le groupe, mais entre elles aussi. Entre elles, elles se téléphonent. Agripina, elle téléphone à Cécile. On a eu une auditrice qui malheureusement est décédée, elle téléphonait à une autre personne qui était malade. Les liens se tissent de nouveau.

 

Cela crée des amitiés, un réseau que ces personnes n’auraient pas. Elles seraient enfermées la plupart du temps ?

Oui parce que souvent avec l’âge ou le handicap ou si on n’est pas du pays, les liens deviennent un peu plus distants avec les autres.

 

 

Agripina Blandenier

 

Vous êtes auditrice avec Lecture et Compagnie, cela fait combien de temps ?

Je suis venue cinq fois. Ça me plaît bien.

 

Cinq fois. Votre langue maternelle n’est pas le français, est-ce que cela vous pose un problème ?

Des fois.

 

Pour l’écoute ?

Pour tout et pour parler, parce que je me gêne, parce que je parle mal.

 

Le principal aspect pour vous de venir à ces rencontres, c’est de rencontrer des gens ?

Oui. Je m’enrichis de choses qu’avant je n’avais pas.

 

Vous n’aviez pas accès avant aux histoires ? Aujourd’hui, vous vous enrichissez encore de ces témoignages, de ces histoires ?

Ils lisent tellement bien que je le vis.

 

Est-ce que vous lisiez beaucoup en espagnol auparavant ?

Oui des fois. J’ai mon livre Agripina, la mère de Néron.

 

La mère de Néron, c’est au temps des Romains. Vous êtes seule à la maison ?

Je m’ennuie beaucoup.

 

Vous vous ennuyez beaucoup et c’est ça qui est le plus dur ?

C’est dur. La solitude, c’est dure. Vivre quarante ans avec une personne, ça fait un coup.

 

Un choc terrible, une séparation, un vide ?

Cela fait un vide, ma foi…

 

Vous êtes issue d’une grande famille en Espagne ?

Oui 15.

 

Quinze enfants ?

Oui.

 

Combien de garçons, combien de filles ?

Ils sont tous décédés. Il reste quatre sœurs.

 

Personne en Suisse ?

Non. La sœur que j’avais en Suisse est décédée.

 

Est-ce que vous retournez encore en Espagne ?

Toutes les années deux fois en juin et en octobre. Maintenant, je ne me sens pas capable d’y aller.

 

Je vous remercie Agripina.

Merci à vous.

 

 

Francine Zaugg

 

Est-ce que vous auriez des demandes spéciales à nos téléspectateurs ?

De nous appeler s’ils connaissent des personnes qui souffrent de solitude. Souvent les personnes, elles n’ont pas l’énergie d’elles-mêmes de téléphoner. Cela demande beaucoup d’énergie de téléphoner de dire : « Écoutez, moi je suis toute seule, j’aimerais bien faire ça. » Alors, si on connaît des personnes qui sont dans cette situation, de nous téléphoner et nous, on va prendre contact avec la personne pour lui offrir nos services.

 

C’est vrai que la solitude est toujours dure à affronter ? Plus on reste dans cet engrenage, moins on va avoir de volonté, comme vous le dites, pour essayer de sortir de là. Vous invitez nos téléspectateurs à sortir ces personnes de chez eux, de vous téléphoner.

Voilà, oui et de nous expliquer le cas et d’en parler à la personne aussi. Souvent, d’eux-mêmes c’est difficile.

 

Et c’est vrai qu’en groupe, on peut échanger beaucoup de choses, du point de vue culturel comme vous l’avez dit, au point de vue d’idées et quoi d’autres ?

Les souvenirs, tout ce qu’on a vécu. Le groupe a une richesse de souvenirs extraordinaire.

 

Je pense que cela suscite aussi de nouvelles émotions chez ces personnes ?

Oui tout à fait et les partager surtout.

 

 

Cécile Bielser

 

Bonjour Madame.

Bonjour Monsieur.

 

Vous êtes auditrice avec Lecture et Compagnie, depuis combien de temps ?

Oui. Une année et demie quelque chose comme ça.

 

Comment avez-vous découvert Lecture et Compagnie ?

Une fois dans ma boîte aux lettres, j’ai vu une petite réclame. Je ne savais pas exactement ce que c’était. J’ai téléphoné et c’est Mme Zaugg qui m’a répondu et on a discuté. Elle venait à la maison si je le désirais. J’ai dit non, j’aime mieux en compagnie, parce que je suis seule. Mon mari est décédé et je souffre beaucoup de solitude. J’ai dit que j’aimerais mieux un petit groupe et c’est comme ça que j’ai continué. Je m’en suis bien trouvée. Premièrement, parce que j’aime la compagnie et deuxièmement je ne peux plus lire. J’ai les yeux, j’ai eu un grave accident et depuis j’ai un œil qui est complètement fichu. Cela me permet d’écouter des beaux romans, de belles biographies, vraiment comme Mme Zaugg a dit, elle regarde d’abord ce qui est très intéressant et effectivement jusqu’à maintenant, il n’y a pas eu de problèmes.

 

Est-ce que vous étiez une grande lectrice ou pas ?

Oui beaucoup. C’est la chose qui me manquait le plus maintenant. J’ouvre le journal, je le referme tout de suite. Je ne peux même pas lire les plus gros titres.

 

Pour vous, c’est un grand avantage non seulement de rencontrer les gens, mais de pouvoir…

Écouter ce que j’aurais voulu lire et que je ne peux pas lire.

 

Est-ce que vous avez des ouvrages préférés ?

Oh non. Je me fie à Madame. J’ai lu beaucoup d’ouvrages que j’ai vu dans la bibliothèque et maintenant je ne lis plus et je ne me rappelle plus du tout ce que j’ai lu ! Mon mari travaillait et moi je travaillais un petit peu. Je faisais beaucoup de couture. Après quand il n’y avait plus de mari, ni couture, ni les yeux, je suis venue ici.

 

Et pour les déplacements, vous faites comment ?

Les bus sont juste en face, les trolleys près de la Coudre. Je descends en trolleybus et je remonte en trolleybus, il s’arrête à la même place.

 

Que faites-vous de vos journées ?

Je vais beaucoup marcher. Je fais beaucoup de marche, de promenades. Maintenant un peu moins, parce que j’ai 85 ans et l’hiver… Enfin, je sors tous les jours, parce que si je ne sors pas, il me semble que je suis enfermée complètement. Vous savez, le contact est tellement difficile actuellement si on a une maison où on est tous chacun pour soi. Moi je vois, quand on est allé habiter là, j’ai invité tout le monde pour faire connaissance il y a vingt-cinq ans que je suis dans la maison. Il y a deux ou trois personnes qui sont venues et c’est tout.

 

Les voisins ne discutent plus avec vous ?

Non. Maintenant encore, ils disent bonjour et au revoir. Il y en a quelques-uns qui me demandent comment ça va et je réponds deux ou trois mots comme ça.

 

Du superflu ?

Du superflu et ça, c’est triste…

 

J’imagine, ça doit être…

C’est triste.

 

Être seule et habiter dans une grande maison ?

Oui, oui. J’ai deux filles, elles ne sont pas très loin. L’une à Saint-Blaise et l’autre dans le haut de la ville. Mais, elles ont leur travail.

 

Elles ont leur vie ?

Leur vie, leur travail et elles viennent me voir de temps en temps et je vais les voir. C’est leur vie, quoi.

 

Ce groupe vous apporte beaucoup ?

Beaucoup. Deux choses, la solitude et la voyance. Je ne peux pas voir et je n’aime pas être seule. J’aime beaucoup la compagnie.

 

Et les discussions sont toujours intéressantes ?

Oui très intéressantes et comme vient de le dire Madame, on s’arrête un petit peu au milieu pour discuter. Chacune dit son opinion. Comme ça, c’est très intéressant.

 

Je vous remercie Madame.

Mais je vous en prie Monsieur.

 

 

Francine Zaugg

 

On a le projet de mettre par écrit les souvenirs des personnes. C’est deux lectrices qui sont en train de créer ce projet pour pouvoir écrire les souvenirs des personnes âgées, parce que souvent on se dit qu’il y a des témoignages qui vont se perdre, des idées qui vont se perdre et ce projet, on espère pouvoir le réaliser dans le courant de l’année, de mettre par écrit les souvenirs des personnes âgées qui seront d’accord de nous les confier.

 

C’est comme un patrimoine culturel.

Oui, c’est notre prochain projet.

 

Merci Mme Zaugg.

 

 

Interview réalisée par François Gombàs

Texte retranscrit par Françoise Berthod