Monsieur François Vuilleumier :
Artiste peintre
Je
me souviens que j’ai toujours dessiné, j’ai toujours peint. J’ai toujours aimé
les images et j’ai toujours été entouré de livres, d’images, de bandes
dessinées. J’avais la chance d’avoir un grand frère qui avait des
encyclopédies. J’étais toujours plongé là-dedans. Après, j’ai toujours dessiné
pour moi. A l’école, je dessinais aussi, déjà. Bien avant l’école, tout le
temps. Je n’ai jamais vraiment arrêté. J’ai fait quelques expositions, je me
souviens de Bienne. J’ai fait quelques expositions dans la région, dans les
années 80. Après, j’ai arrêté. J’ai eu une librairie pendant dix ans. Là,
c’était une période, au point de vue de la création, qui était assez creuse.
Pendant les années 80, je faisais du théâtre, de la peinture, plein de choses
comme ça. Je travaillais à différents endroits. Après, la librairie ça m’a
demandé beaucoup de choses. C’était une période difficile. J’ai tout arrêté.
Là
maintenant, j’ai repris depuis quelques années, j’ai découvert l’aquarelle,
grâce à Danièle Carrel qui m’a redonné le goût de faire quelque chose. Voilà le
résultat de ces quelques années, ces nouvelles expériences d’aquarelles et je
dois dire que cela me convient bien les couleurs. J’aime bien les possibilités
d’expression de l’aquarelle. L’aquarelle, c’est venu comme ça parce que tout à
coup, j’ai rencontré Danièle. Elle faisait de l’aquarelle. Je me disais, je
veux commencer par ça, parce que cela a l’air bien. Plus j’en faisais, plus je
trouvais que c’était intéressant. J’ai essayé des tas de choses. Là tout à
coup, j’ai trouvé un moyen avec le papier, les couleurs, les pigments, tout ça,
ça jouait bien. Cela correspond à ce que j’aime faire maintenant. Je ne sais
pas plus tard, mais actuellement, vraiment je suis à l’aise là-dedans, dans les
couleurs. J’aime bien aussi, parce que ça permet, à la fois d’avoir des flous,
des passages d’un élément à l’autre, d’une couleur à l’autre entre le foncé, le
clair. Tout ça permet des grandes nuances et en même temps, on peut être très
précis. Cela va assez vite. Cela veut dire que pendant qu’on est dans le
travail, on ne peut pas arrêter, parce que c’est mouillé et moi je travaille
vraiment sur une feuille complètement mouillée. Je dois travailler jusqu’au
bout. Dès qu’elle est sèche, je dois arrêter. Je dois repasser à autre chose.
C’est une technique, actuellement, qui me convient vraiment bien parce que je
ne reprends pas, je recommence. Si ça ne va pas, je mets de côté et je fais
autre chose…
Je
me promène toujours avec un carnet. Je fais des dessins, des esquisses. Là, je
suis venu en train. Dans le train, j’ai dessiné deux ou trois personnes. Je
trouve rigolo. Après, je reprends ces esquisses et il y a un passage dans une
esquisse, un dessin, une ombre qui me convient. Je la prends, je fais deux,
trois traits sur le papier au crayon et après je démarre avec des couleurs. Des
fois, on reconnaît l’esquisse de départ et des fois pas du tout. Cela dépend. À
partir d’un moment donné, il y a un dialogue qui se fait entre le papier et
moi. Je rajoute ou j’enlève des choses en fonction de ce qui se passe. C’est
vraiment en partie, je dirais, du hasard dans le sens où il se passe des choses
que je n’ai pas voulu. Mais si elles ne me conviennent pas, je les enlève et si
ça joue, j’essaie de les conserver. Il faut savoir que cela bouge tout le
temps, ça travaille tout le temps, l’aquarelle. Il faut surveiller tout ça. Je
ne saurais pas qualifier ce que je fais, mais je peins, c’est un coup par coup.
Je peins sur le moment ce qui vient, c’est vraiment le moment présent. C’est-à-dire
que dès le moment où j’entre dans la peinture, dès le moment où il se passe le
déclic, ce n’est plus l’esquisse qui était là, mais c’est autre chose qui se
passe. C’est un autre monde. Il n’y a plus rien d’autre qui existe. Tout à
coup, il y a la peinture qui est là et je suis dedans avec elle. C’est un
contact, je ne sais pas comment on peut appeler ça, on pourrait dire une espèce
de communion ou de fusion. Un rapport très fusionnel si on veut, à un moment
donné, en tout cas très privilégié où la peinture, elle est complètement
présente. Souvent je mets de la musique, je choisis un morceau de musique qui
convient bien au moment, à un état d’esprit du moment et à partir du moment où
ça marche bien, à partir de l’instant où je suis dedans, je n’écoute plus la
musique. Je fais partie que de la peinture. Pendant un moment, je suis tout
seul ou je ne suis plus là. Enfin, je ne sais pas comment dire. Tout à coup, il
se passe quelque chose de magique, je ne suis plus moi-même ! J’arrive à
partir complètement dans le tableau, à faire partie du tableau. Je ne sais plus
dire si c’est le tableau qui est moi ou si c’est moi qui suis le tableau…
C’est
vraiment comme la nourriture physique, la peinture pour moi, c’est de la nourriture
émotionnelle, sensible. Je suis naturellement très curieux de plein de sortes
de choses. Si je pars dans ces mondes-là, c’est vraiment parce que j’ai besoin
d’aller dans ces mondes-là. J’ai besoin de ça pour vivre. C’est quelque chose
qui me nourrit. Je ne pense pas que c’est une fuite ou une échappatoire ou un
moyen de faire une parenthèse. Je crois que c’est plus fort que ça. C’est
l’inverse. Pour moi, c’est ça qui est important. C’est d’être là-dedans. Le
moyen qu’on a de s’exprimer, c’est de le faire, de s’exprimer, d’arriver à
quelque chose, de dire qu’on a envie de montrer quelque chose. Alors le
théâtre, c’est un moyen ; la peinture, c’est un moyen ; la musique,
c’est un moyen ; la danse, c’est un moyen.
Je
pense que si l’on fait de l’expression, de l’art, quelque chose comme ça, on a
besoin d’un public. C’est évident qu’on ne fait pas ça juste pour soi-même.
Mais je trouve que ce qui est important, c’est le rapport qu’on a, moi en tout
cas que j’ai avec le public, c’est un rapport sincère. J’aime mieux que
quelqu’un me dise qu’il n’aime pas ce que je fais plutôt que quelqu’un qui
dise : « Ouais, ouais, ce n’est pas mal ». Parce que quand
quelqu’un dit vraiment ce qu’il pense, on a une vraie communication. Il se
passe quelque chose. On peut entrer en matière, on peut entrer en relation. La
relation, elle passe aussi par ça, par celui qui dit qu’il n’aime pas, il
s’expose aussi comme moi je m’expose quand je fais des peintures. Quelqu’un a
le droit de ne pas aimer, de dire : « Là, tu as raté… je n’aurais pas
fait ça comme ça » et ça me ramène à moi. Si je l’ai fait comme ça, c’est
qu’il y avait peut-être une raison. Ça me permet, moi-même, de revenir à ce que
j’ai fait et de dire : « Si, c’était quand même comme ça que je le
voulais, c’est quand même comme ça que ça doit », même si cela ne plaît
pas à une ou deux personnes. Les choses qui m’ont fait le plus plaisir, je
crois que c’est les gens qui sont venus voir ce que je faisais et qui m’ont
dit sincèrement ce qu’ils en pensaient. Des gens que je n’aurais jamais
imaginé venir dans une galerie. Je crois que c’est cela qui m’a fait le plus
plaisir, parce que tout à coup je vois des gens que je n’aurais jamais imaginé voir
venir faire l’effort de voir ce que je fais. Là, j’ai vu, il y a des gens qui
sont venus de Bienne, ça aussi cela me fait plaisir, je ne les ai pas vus, ils
ont juste écrit un petit mot, mais c’est ce genre de choses qui me touchent.
Interview réalisée par Jean-Pierre
Lambert
Texte retranscrit par Françoise Berthod