Monsieur Georges Probst : Walkabut

 

 

Ce cycliste de l’extrême a accompli son rite de passage. Il a chevauché le vélo qu’il a lui-même construit à travers 4 continents et 26 pays. Il a affronté tous les climats et tous les périls d’un monde de plus en plus en proie à l’incertitude. Sa devise est une citation de Che Guevara : « Je préfère mourir debout, que de vivre à genoux ! » Mais quelles sont les motivations qui ont poussé cet homme extraordinaire à entreprendre une telle expédition ?

 

 

Monsieur Probst bonjour, merci d’avoir accepté notre invitation.

C’est moi qui vous remercie de m’avoir invité. C’est avec plaisir que je vais partager avec vos téléspectateurs une partie de mon aventure, une aventure de la vie.

 

Oui justement quelles sont les motivations qui vous poussent à faire de tels exploits ?

À l’école déjà, je m’intéressais toujours à la géographie et comme on était cinq classes dans la même salle, quand il y avait la géographie des grands, j’écoutais religieusement et je voulais toujours aller à la découverte. Déjà ma mère, quand elle me cherchait, elle allait tout simplement à la gare, elle savait que j’y étais.

 

Mais de là, à partir en vélo ?

De là, à partir en vélo, pour moi, le vélo, c’est ma manière de m’exprimer. Je n’ai pas l’habitude de beaucoup parler. Je suis assez individualiste et je croyais que je pouvais être vraiment seul, solitaire. Mais je me suis rendu compte en vélo, que sans l’autre, on n’existe pas… En même temps le vélo, c’est comme dans la vie, c’est lutter et j’enregistre, c’est-à-dire les odeurs, les difficultés du parcours et ce qui est extraordinaire justement, c’est les rencontres qu’on voit, que je fais au bord de la route. Je découvre l’autre en me découvrant moi-même.

 

Justement, vous avez fait Sydney-Neuchâtel ?

J’ai fait Sydney-Neuchâtel. Pourquoi Sydney-Neuchâtel ? Pour mes 50 ans, j’avais fait le tour du continent australien. J’avais fini à Sydney et depuis 1988, déjà avant, je suis membre d’honneur de la Fédération Australienne de Cyclisme. J’étais, un petit peu, la connexion de tous les mordus australiens du cyclisme de compétition et j’en ai eu une bonne vingtaine qui ont passé par chez moi. En Australie, si un jeune Aussie, comme on les appelle, a envie de faire du vélo, je crois que tout le monde lui donne un petit bout de papier avec mon nom et lui dit : « Tu vas en Suisse, tu vas chez Georges, tu verras, il va te trouver… » et comme ça, j’ai eu un grand contact avec ce continent, avec surtout l’esprit australien. Après avoir fait le tour de l’Australie, après avoir fait l’Amérique, Paris-Dakar, etc., je me suis dit que pour continuer mon tour du monde effectif, je veux faire 40 000 km pour relier Sydney à Neuchâtel, en espérant, c’était une de mes grandes espérances, amener l’esprit australien chez nous, c’est-à-dire un petit peu moins carré !

 

Vous avez passé par des moments très difficiles ?

Si je dis qu’il n’y a pas eu de moments difficiles, je serais un menteur. Je peux vous le dire, souvent j’ai pleuré, mais je prenais la chose disons…

 

Du bon côté ?

Voilà. Premièrement, cela me faisait du bien et deuxièmement je me disais que ça me nettoyait les yeux de la poussière que je reprenais chaque jour. Le vélo, pour moi, représente donc les efforts, la vie. Je dis : « On peut y aller à son rythme. » Il y a les coureurs, il y a la compétition. Mais même, quelqu’un qui veut faire simplement du vélo, il faut déjà qu’il monte sur son vélo. Il faut qu’il appuie sur les pédales pour tenir l’équilibre. Justement, c’est ce contact et l’effort qui nous permettent d’enregistrer ; c’est ça qui me plaît, de m’exprimer. Et en vélo, ce qu’il y a de bien, pour moi je trouve, dans l’expédition que j’ai faite en solitaire, l’avantage c’est de rouler à son rythme, de s’arrêter où l’on veut. Voilà pourquoi je m’embarque un petit peu dans des expéditions un peu folles…

 

Vous faites un plan par semaine, ou vous y allez vraiment chaque jour comme vous le voulez ?

La préparation de cette expédition-là « Walkabut » m’a pris quatre ans. J’avais fait un fil rouge. J’avais des intérêts en cours de route, des visites, différents sujets ou choses qui m’intéressaient, surtout la géopolitique. Pendant l’expédition, je n’avais pas de programme. Un jour, j’ai fait 285 km, plutôt une nuit, en Australie pour éviter la chaleur, le vent contraire et surtout…

 

Les camions ?

Les camions, oui, mais ces longs bouts droits infinis où je vous dis, comme on le dit en anglais, c’est vraiment « boring », en français, « chiant ». Si on regarde devant soi, on a l’impression de pédaler pendant 10 à 12 heures toujours sur place avec le paysage qui ne change pas beaucoup.

 

Et vos meilleurs souvenirs ?

Mes meilleurs souvenirs, ce sont surtout les rencontres que j’ai faites. Même sans parler la langue simplement le fait, de, moi, m’arrêter. Le regard que j’avais avec l’indigène que je rencontrais au bord de la route, ça c’était des moments extraordinaires. Surtout en Chine, ça m’a beaucoup marqué. Je suis tombé sur des zombies. Déjà avant de les rencontrer, je les sentais. Tout à coup, je voyais sur le bas côté, même pas sur le bord de la route, sur le bas côté dans le caniveau, une espèce d’homme, des fois je me demandais si c’était un homme ou une femme qui marchaient avec un baluchon sur le dos et quand je m’arrêtais vers lui, j’avais l’impression d’avoir un fauve devant moi. Il fallait absolument que je leur donne quelque chose et là, ce qui était extraordinaire, c’était quand je leur tendais quelque chose, il prenait et il y avait un blocage qui se faisait à environ une vingtaine de centimètres de l’objet que je leur donnais. Et je faisais signe qu’il fallait qu’il le prenne. Quand il prenait ce que je leur donnais, le regard changeait complètement. Quand je les quittais, cela m’est arrivé plusieurs fois, de pleurer parce que je me disais, je ne m’imaginais pas qu’un être humain pouvait vivre de la sorte aujourd’hui au XXIème siècle. C’étaient des moments extraordinaires. D’autres moments, entre parenthèses, extraordinaires, c’étaient souvent les passages de douane.

 

Vous n’avez pas eu de problèmes avec les papiers ?

Oui. J’en ai eu déjà un au Vietnam ! C’est-à-dire qu’en rentrant au Vietnam, je me suis dit, déjà pour avoir le visa, cela a été assez difficile, assez strict, et quand j’ai passé la frontière, ils m’ont donné une pile de papiers, de formulaires et tout, dont un formulaire jaune que malheureusement j’ai perdu. Quand je suis sorti du Vietnam, on me l’a réclamé. J’ai joué au bobet comme on dit et leur disant : « Écoutez, je l’ai sûrement perdu, je ne sais pas où il est ? » Je me suis vraiment fait insulter par un douanier qui devait faire 1,47 m avec des talons compensés, qui pendant environ vingt minutes, m’a tout dit, en anglais avec un accent vietnamien. Je n’ai rien compris, mais j’ai bien vu qu’il ne me félicitait pas. Tout d’un coup, il s’est calmé, il m’a retendu mon passeport et il m’a simplement dit que : « Si je voulais revenir dans son pays, il fallait que je m’adapte aux lois, sinon je n’avais qu’à rester chez moi ! » En catimini, sans me retourner, je suis arrivé à la frontière chinoise distante d’une dizaine de mètres… Là, les douaniers ont observé mon passeport et l’on trouvé super. Ils m’ont fait une petite remarque, j’ai senti que mon visa chinois n’avait pas l’air d’être 100 % ok. J’ai pu entrer en Chine sans problèmes et arrivé à Shandou, je me suis présenté à la police presque la police secrète. Quand ils ont vu le visa que j’avais, ils ont voulu m’expulser, parce que mon visa n’était pas valable et surtout en plus, la route qui m’amenait sur le Tibet était impraticable. Il aurait fallu que je fasse des détours, etc. etc. J’ai d’abord cru que c’était des chinoiseries, qu’on voulait m’empêcher d’entrer au Tibet et je me suis informé. Je me suis informé dans Shandou où je suis tombé sur d’autres touristes qui ont eu la même réponse, le même problème que moi. On s’est informé dans des agences de voyages, je dirais neutres, qui nous ont vraiment informés que c’était le cas, que les chemins étaient impraticables. La seule solution pour ne pas être expulsé, c’est de prendre un billet d’avion. On est allé prendre un billet d’avion pour nous amener à Lhassa. Je me suis représenté, les autres touristes ont fait la même chose, à la police. Ils m’ont octroyé un nouveau visa. J’ai dû payer deux fois le visa pour la Chine. C’était un petit peu des chinoiseries…

Autrement, un autre passage assez marrant, c’était le passage entre le Pakistan et l’Iran où avant mon départ, comme je l’ai dit tout à l’heure, j’ai fait quatre ans de préparation, j’ai écrit à Mme Calmy-Rey qui m’a envoyé un dossier, épais au moins comme ceci, avec tout ce qu’il fallait faire et surtout ne pas faire ! J’en ai parlé à un ami, qui voyage beaucoup, qui m’a dit : « Georges, ne le lis pas, tu ne pars pas ! » J’ai quand même pris des informations dessus. Pour entrer en Iran, il ne faut pas plus de mille dollars américains, datant d’avant 1999, pas trop pliés, etc. Je trouvais que c’était un peu juste, alors j’ai caché un peu d’argent dans mes pneus. J’en ai mis dans la tige de selle et là, on est arrivé environ 150 personnes. J’étais le seul avec les cheveux blancs, tous les autres, des barbus, plutôt allure de talibans, et je me suis dit : « Laisse-les passer !» Un gars en civil est venu et m’a demandé ma nationalité. « Suisse ? Suivez-moi ! » Et sur 200 je crois, j’étais le premier en Iran. Un accueil extraordinaire, alors que je m’étais fait toute une histoire en pensant que pour entrer en Iran… C’est un pays extraordinaire.

 

Les vélos, cela n’a pas posé de problèmes. Jamais, ils ont fouillé votre vélo ou posé des questions, tel poids, il n’était pas léger, il paraît ?

Non. Le vélo pour ne pas avoir de problèmes comme vous dites, déjà étant bien connu dans le milieu du vélo, tout le monde voulait me sponsoriser. Tous les fabricants me donnaient des vélos en aluminium que je ne voulais pas. Je voulais un vélo en acier. Premièrement, c’est déjà plus confortable pour rouler et surtout le problème technique. S’il m’arrivait un pépin, c’est-à-dire un bri de cadre et autres, n’importe quel bricoleur peut me le réparer. Mais trouver quelqu’un qui soude de l’aluminium, c’est beaucoup plus difficile. Le vélo, je l’ai fait moi-même avec la collaboration d’un petit artisan en Suisse alémanique. Le matériel que j’ai mis dessus, c’est tout du matériel disons neuf, pas récent et hyper résistant. Le vélo nu, sans bagages, faisait 17 kg. Complètement chargé, quand j’avais de l’eau, le ravitaillement pour les étapes, quand je roulais dans les zones non habitées, le vélo pesait jusqu’à 70 kg. Comme ennui technique sur le vélo, j’ai eu une seule et unique crevaison. À la sortie de Katmandou, j’ai dû m’écarter de la route, parce qu’un camion m’arrivait dessus et j’ai passé dans des bris de verre. C’était vraiment la poisse… J’ai changé huit fois les pneus, huit fois la chaîne, la cassette. J’avais préparé là aussi une sorte de « pit stop » avant mon départ. Huit paquets qui contenaient des pièces de rechange pour le vélo, l’équipement qui me correspondait d’après le climat. Je me suis quand même une ou deux fois planté comme on dit. En Chine, par exemple, je pensais que c’était plat et qu’il faisait beau. Au contraire, il faisait maximum trois, quatre degrés, très gris, alors que j’avais des maillots courtes manches et des cuissards. En Chine heureusement, ça ne coûte pas très cher. Pour cinq francs suisses, je me suis équipé de caleçons et de camisoles et des bas de football, une imitation des bas de Manchester United. J’avais plutôt l’air d’un gardien de football à l’entraînement que d’un cycliste… Dans les douanes, non ! Autrement, au niveau du vélo et tout, on ne m’a pas posé de questions, de problèmes.

 

Vous ne vous êtes jamais senti en danger ?

Si, déjà le danger sur la route ! L’Indonésie, je risquais ma vie, je peux vous dire, dix fois par jour. Un mot m’est resté : « Ati, ati ! » ce qui veut dire danger. Vraiment, il y a du danger. L’avantage, c’est le trafic qui venait en face. Je le voyais arriver, je les voyais arriver surtout les camions, les bus et là, ce que je devais faire, c’était carrément sauter de la route… Où je ne me suis pas senti à l’aise du tout, c’est en Inde où l’on m’a tapé dessus. On m’a donné des coups de poing dans le dos, on m’a lancé des pierres et des coups de pied. En plus, je n’avais pas de roupies indiennes pendant trois jours. Je suis tombé sur un week-end et là personne ne voulait accepter les vingt dollars américains que j’avais, alors que pour un dollar, j’aurais pu, par exemple, passer la nuit. Pendant trois jours, à quarante degrés, j’ai vécu avec un litre et demi d’eau. C’est pendant cette période-là que j’ai perdu dix kilos. Arrivé à Agrâ, en bon touriste, j’ai été visiter le Taj Mahal et j’ai fait la connaissance d’un gars extraordinaire, père de dix enfants, qui parlait un français parfait, qui m’a bien expliqué, un petit peu, ce qui se passait en Inde. Le pourquoi du comment, alors que j’avais une idée préconçue de l’Inde. Je me suis dit, je vais arriver dans un pays comme la Suisse. Ils s’occupent des ordinateurs. Ils ont la bombe atomique, etc. Je me suis dit : « C’est un pays développé ! » et, malheureusement, cette région-là est l’une des plus pauvres. On m’a dit après, pour continuer sur Delhi : « Tu as meilleur temps de prendre l’autoroute ! » L’avantage : je ne passais pas dans les petits villages où les gens étaient très, très agressifs avec moi. Et je peux vous dire, quand je suis arrivé à Delhi, l’un des points de l’expédition, c’était de me rendre sur le mausolée du Mahatma Gandhi. Ce jour-là, dix kilos de moins, un petit peu le physique de Gandhi. La seule différence, pas la même couleur de peau et pas les petites lunettes qu’il avait. C’est là que j’étais le plus léger de l’expédition.

 

Dans votre livre, il y a une photo où l’on voit votre visage. Vous êtes terriblement marqué, que s’est-il passé ?

J’ai eu des étapes très, très difficiles. Entre autre, une étape qui m’est restée en travers, façon de parler. C’était la première étape à travers le Cambodge, sur des pistes incroyables, dans dix centimètres de poussière avec des ponts quand ils existaient encore en partie. Certains, j’ai dû passer en poussant le vélo sur une poutrelle et marcher sur l’autre. Là, j’étais au moins recouvert d’un centimètre de poussière. Une étape aussi incroyable, je pense pour moi la plus dure, ça a été le jour de Pâques 2006, où j’ai dû affronter un col qui n’était pas du tout prévu sur ma carte. J’étais parti à 2 heures du matin et là, j’ai eu un problème. On m’a dit que c’était un début d’œdème pulmonaire. Je ne pouvais plus du tout reprendre mon souffle et là, dans la montée de ce col, à 5200 mètres, j’ai fait neuf heures pour 11 km ! En avançant 50 m par 50 m et je dois dire quand je suis arrivé à l’étape le soir et quand je me suis vu, je me suis fait peur…

 

Vous n’avez pas eu d’ennuis de santé autrement ?

Non. J’ai eu deux ennuis de santé qu’on appelle la « turista », c’est-à-dire chaque fois que je mangeais… j’ai mangé deux fois des pâtes bolognaises dans un restaurant, j’ai attrapé la « turista ». J’ai dû me faire une opération, peut-être qu’avec la chaleur, comme au Pakistan où j’ai eu la température la plus haute, 53 degrés avec mon cuissard, peut-être un peu mal mis, je me suis blessé à l’entrejambe et j’ai attrapé un durillon de la grandeur de mon pouce. Au bout d’un moment, c’était insupportable et avec un couteau suisse qu’un ami m’avait offert, je me suis fait l’opération. Quand j’ai coupé, ça a été. Mais quand j’ai mis après le désinfectant, là, j’étais accompagné par l’armée pakistanaise, ils se demandaient ce que j’avais de danser la yutz carrément autour de mon vélo. L’accident le plus drôle, le plus incroyable, quand j’ai averti mon fils qu’il m’arrivait un petit accident, c’était à Tabriz en Iran, capitale du tapis. J’avais une chambre ; j’étais chez l’habitant dans une chambre d’hôtes et il y avait une moquette, une moquette à deux balles ! Malheureusement, je me suis encoublé et je me suis blessé à la hanche. Depuis ce jour-là, j’ai un problème. Je n’ai plus de sensations sous le pied. Quand j’ai dit : « En Iran sur un tapis, je me suis encoublé », c’était l’accident le plus bête qui pouvait m’arriver.

 

Vous dormiez chaque fois chez l’habitant. Vous avez trouvé facilement des gens qui vous accueillaient ou c’était difficile ?

Non, c’est très agréable et l’avantage d’être seul aussi en vélo. Je cherchais aussi ce contact-là pour pouvoir communiquer avec eux. J’ai dormi sous tente une seule fois. D’ailleurs, j’ai monté la tente, mais j’ai dormi à l’extérieur à cause de la chaleur. J’ai dormi à même la nature comme ça. Mais, j’essayais surtout de dormir chez l’habitant, chambre d’hôtes comme ça pour avoir ce contact avec les gens. Ce qui était très facile, parce qu’eux aussi avaient de l’intérêt. Malheureusement pour eux, ces gens sont opprimés, sont laissés un peu dans l’ignorance et sont tout contents de pouvoir communiquer avec un étranger. Et à certaines places, je crois qu’il y avait longtemps qu’ils n’avaient pas vu passer un étranger.

 

Vous avez pédalé pendant 40 000 km, mais pas pour rien, pour un but, une œuvre caritative ?

Non, pas pour rien. J’avais justement l’idée de faire quelque chose aussi pour les autres. Moi ce qui est important, je me suis rendu compte dans la vie, c’est le partage, de partager quelque chose, partager un moment comme on le partage maintenant avec vos téléspectateurs, auditeurs, etc. Moi, lors de la dernière compétition que j’ai faite en tant que technicien, c’était le Tour de France en 2005. Quinze jours avant mon départ, j’ai fait la connaissance d’un industriel français que j’avais comme invité dans ma voiture, qui parraine un orphelinat au Vietnam. Il m’a dit : « Écoute Georges, si jamais, cela leur ferait vraiment plaisir, en passant d’aller leur dire bonjour ! » C’est ce que j’ai fait. Je vous dis franchement que c’était une journée extraordinaire, que j’ai partagée avec Sœur Chantal et ses quatre collaboratrices, de voir le travail extraordinaire qu’elle faisait dans cet orphelinat qui compte plus de 500 enfants.

 

Handicapés beaucoup ?

Non, pas handicapés, mais souvent sans parents ou que les parents ont abandonné. Parce que la pire chose qui peut arriver à une fille au Vietnam, comme partout je pense, mais surtout au Vietnam, c’est d’être fille mère. Pour ainsi dire, chaque matin, ils retrouvent un bébé devant la porte de l’orphelinat. Ces Sœurs avaient construit cinq bâtiments et le gouvernement vietnamien leur en a confisqué trois… Tout ce qu’elles font, c’est du bénévolat. C’est de l’argent que les gens veulent bien leur verser. Là, j’ai décidé et je me suis dit : « Georges, tu vas faire quelque chose pour elles, pour eux. » Depuis là, depuis Hué, les gens qui me supportaient pendant mon voyage, soit sur le site, soient mes amis, mes connaissances en Suisse, etc. ont versé de l’argent que mon amie a transmis à cette fondation en France. Parce que si l’on envoie de l’argent liquide, c’est-à-dire de l’argent…

 

Ça n’arrive pas !

Ça n’arrive pas ! Donc, on a récolté de l’argent pour subvenir justement à ce travail extraordinaire. Un exemple : avec 20 francs suisses, les Sœurs là-bas arrivent à éduquer les enfants et surtout à installer l’eau courante dans les maisons, entre parenthèses, de leurs parents. Après cette visite qui m’a vraiment marqué beaucoup, dans le sens que moi je me disais, ce que je subis, ce que je m’impose, personne ne me l’impose. C’est moi ! J’ai envie de découvrir le monde ; j’ai envie peut-être de souffrir des fois ; je suis peut-être un peu maso. Mais je me disais qu’eux, ces pauvres enfants, eux le subissaient. Et quand j’avais des moments difficiles, ça m’arrivait souvent, je pensais à eux et là, je me disais que je me foutais carrément des pieds au cul, qu’on me traitait de tous les noms d’oiseaux. Ces pauvres enfants, eux… J’espérais aussi arriver de retour chez moi, retrouver les miens, retrouver l’eau chaude et l’électricité. J’espérais toujours : « Espérons que ces jeunes, ces enfants aient aussi un avenir le plus radieux possible ! » Mais je savais qu’ils étaient mal engagés. Moi, je savais où j’allais. Mais eux, je pense qu’ils étaient complètement dans l’ignorance et ça pourquoi ? C’est des questions que je me posais pour moi comme pour eux pour ne pas penser que je pédale. Pourquoi moi ? J’ai eu la chance, nous avons la chance de vivre dans un pays civilisé, dans un pays où l’on a tout et on n’est jamais content. Pourquoi eux naissent dans des conditions comme ça ? Je ne sais pas ce que la vie va leur réserver, mais il faut être optimiste en pensant quand même qu’il y aura une évolution positive pour eux. Là, je remercie déjà tous les gens, tous mes amis qui ont participé à cette œuvre pour soutenir cet extraordinaire travail de Sœur Chantal et de son équipe pour l’orphelinat de Saint-Paul à Hué.

 

Monsieur Probst, merci beaucoup de nous avoir raconté toutes ces histoires.

C’est un grand plaisir pour moi, je dois vous le dire aussi, de pouvoir le partager. Ce que j’ai fait, c’était tout seul et maintenant mon grand plaisir, c’est de pouvoir aussi le partager avec d’autres qui n’ont pas eu la chance que j’ai eue.

 

J’espère que vous viendrez nous conter un nouveau voyage.

J’espère aussi.

 

Merci beaucoup.

Merci.

 

 

Interview réalisée par Françoise Berthod

Texte retranscrit par Françoise Berthod