Monsieur Georges Probst : Une vie de cyclisme

 

 

Monsieur Probst bonjour.

Bonjour.

 

Nous vous avons déjà accueilli dans nos locaux à Bevaix, afin de parler de votre livre et de votre fabuleux voyage de 40 000 km de Sydney à Neuchâtel. Aujourd’hui, vous nous recevez chez vous dans votre musée, si on peut ainsi dire.

Tout à fait.

 

Vous êtes également connu pour d’autres épopées, un 6 000 km à travers les États-Unis, un Paris-Dakar à vélo. Vous avez également participé à de nombreuses courses, le Tour de France en tant qu’assistant et mécanicien. On peut dire que votre royaume, c’est celui de la petite reine. On aimerait bien que vous nous expliquiez à nous et à nos téléspectateurs, d’où vient cet amour pour le vélo ?

C’est un amour, je pense, héréditaire. Ma mère avait onze frères qui ont tous pratiqué le cyclisme d’amateur jusqu’à indépendant, à l’époque, puisque les pros n’étaient pas encore développés comme dans le cyclisme actuel. Je pense que c’est de là et aussi par obligation. Mon père étant malade, il avait un régime spécial et il travaillait sur les chantiers. Tous les jours, depuis l’âge de dix ans, je devais lui amener son repas à vélo. C’est peut-être là que je me suis découvert… et c’est aussi une manière pour moi de m’exprimer. Je suis assez solitaire, j’aime bien faire des choses par moi-même, autodidacte. J’ai trouvé dans ce sport ma manière à moi de m’exprimer. Ce qui m’est venu souvent dans mes analyses, dans ma rétrospection de toutes les activités que j’ai faites là-dedans. C’est le partage qui est important ! J’ai gagné des courses ou des choses comme ça, à la rigueur, c’est secondaire, mais d’avoir pu partager cette passion avec d’autres, c’était quelque chose d’extraordinaire.

 

On peut dire que vous êtes allé un peu au-delà, parce que vous ne vous êtes pas seulement contenté d’enfourcher un vélo et pédaler. Vous avez fait un peu plus le tour de la question. Vous avez eu un magasin. Vous avez fabriqué vos propres vélos. Vous faites encore aujourd’hui des vélos sur mesure.

Quand on voit le vélo, quand on voit quelqu’un pratiquer du vélo, on croit qu’on achète un vélo, un rouge, un bleu, un vert, un jaune. Alors que, c’est vraiment un équipement personnel. C’est la base. Comme vous l’avez signalé avant, quand j’avais mon commerce, je vendais un vélo. Je ne vendais pas un vélo, mais disons que là, je vendais « ton vélo ». Au début, cela surprenait un petit peu les gens : « Comment ça, ton vélo, mon vélo ? » Ces différents paramètres du corps humain qui vont nous déterminer la hauteur du cadre, la longueur du cadre, la potence, la largeur du guidon, la longueur des manivelles, etc. Quand on part dans ces détails-là, il y a des gens qui sont, des fois, un peu surpris. « Tiens, je voulais un vélo vert », alors que le vert n’était pas du tout adapté à sa morphologie. Comme on le dit parfois, on voit les gens qui ont l’impression d’être comme une grenouille sur un goulot de fontaine ou qui se plaignent : « J’ai mal à la nuque, j’ai mal au dos, j’ai mal au derrière ou ailleurs. » Simplement, c’est que, déjà, la positon, à la base, n’est pas du tout adaptée. C’est-à-dire que le vélo n’est pas adapté à la morphologie du cycliste. Ce sont tous ces petits détails comme ça qui font pratiquer ce sport avec plaisir, avec plus de facilité et surtout, c’est un sport un peu piégeur dans ce sens. Il y a des clients qui me disaient : « Ah demain, je fais le tour du lac ! » Je leur remboursais le prix du vélo avec cent francs de plus. Je leur disais : « De toute façon, vous arrivez à Estavayer, vous prenez le bateau, vous rentrez et vous ne remontez plus sur votre vélo ! », au lieu d’y aller progressivement. C’est un rodage comme une voiture. Voilà, c’est toute cette passion que j’ai le plaisir de partager.

 

J’ai la chance, ici dans mon petit local, d’avoir pu mettre un petit peu en valeurs les différents maillots de mes ex-idoles, qui sont toujours des idoles, mais qui, certains, ont pris de l’âge. Par exemple, ici on a le maillot de Tony Rominger, qui était à l’époque l’une de mes idoles dans ce sport qui m’a beaucoup amené. Ensuite ici, c’est un maillot qui me tient vraiment à cœur, le maillot de Steve Zampieri, qui avait été le meilleur grimpeur du Tour de Suisse et du Tour de Romandie la même année. Celui-ci, c’est un maillot du Tour de Suisse, classement par points, avec différentes signatures dessus de grands champions comme Andy Hampsten et Gianni Bugno. D’ailleurs, c’est Bugno qui me l’avait remis.

 

Ça, c’est le maillot de Cadel, Cadel Evans quand il était numéro 1. Puisqu’on a encore son numéro 1 au niveau du VTT, au niveau mondial. Son maillot dédicacé, qu’il m’a donné, en remerciement de tout ce que j’avais fait pour lui, déjà à ses débuts en Europe, quand il est arrivé encore tout jeune, à l’âge de 18 ans.

 

Cadel Evans, c’est un peu votre protégé. Pouvez-vous nous raconter en fait comment vous l’avez rencontré ?

Oui, mon protégé. Lui, il me considère comme son père. Cela me fait toujours sourire et ça me prend un petit peu à la gorge quand il dit ça, que je suis son père… C’est vraiment par hasard. Je me rappelle, c’était au mois de janvier, il faisait très froid. Il est arrivé un gars avec un jeune blond qui chiait de froid, excusez le terme, mais vraiment, c’était le cas. C’était ce jeune, Cadel Evans, qui débarquait d’Australie et qui avait mon adresse. Ils lui ont dit : « Si tu veux faire du vélo, tu vas en Europe, voilà une adresse ! » Il était déjà en contact avec IMG à l’époque et c’est l’un des employés d’IMG qui est venu me le présenter et qui m’a dit : « Voilà, je te présente un jeune futur cycliste ! » Tout de suite, j’ai eu un tilt avec lui, et lui la même chose avec moi, parce que débarquant d’Australie à 40 degrés et arrivant ici avec des températures au-dessous de zéro. Il débarque chez moi. J’avais mis le maillot de l’équipe nationale de rugby australienne, contre les murs, et comme toujours les maillots de vélo. J’avais la combinaison de Stephen Hodge des Jeux olympiques de 1992 à Barcelone. Il avait l’impression de se retrouver un petit peu chez lui et tout, alors qu’il était complètement déraciné. Tout de suite, entre lui et moi, ça a passé. On a eu un contact, je ne veux pas dire un coup de foudre, mais c’est presque ça. Depuis ce jour-là, moi j’ai fait beaucoup pour lui, mais lui me l’a rendu, je peux le dire au centuple. Ce n’est pas parce qu’il est devenu le champion qu’il est ; il n’a absolument pas changé vis-à-vis de moi. C’est ce côté simple ! Comme on dit : « Il n’a pas chopé la grosse tête » et toujours quand il me téléphone, il me demande toujours : « Comment ça va, comment va Marie-Claire (mon amie), etc. » Ce n’est pas pour profiter, disons le mot, c’est vraiment un partage qu’on a entre les deux. Sur les courses, il est toujours content de me voir. C’est pour ça que j’aime bien être sur les courses avec lui. C’est pour ça, quand je travaille avec MAVIC, dépannage neutre, je suis pour tous les coureurs, mais quand il est dans l’échappée, je suis presque un petit peu moins neutre, j’espère toujours que…

 

Oui, d’ailleurs vous avez parcouru 160 km durant une journée de repos pour aller boire le champagne avec lui ?

Oui, oui tout à fait, aussi un peu à l’insu de mon bon gré. Le matin avec l’équipe MAVIC, on a fait une petite sortie pour se dégourdir les jambes, parce que les journées entières dans la voiture, ce n’est pas l’idéal. Il m’a téléphoné et m’a dit : « Viens à la réception ! » qu’il avait avec la presse. Comme j’avais déjà fait 100 km le matin, j’ai fait 60 km l’après-midi pour aller à cette réception et je dois dire que là, il m’a mis dans une situation qui m’a laissé un souvenir incroyable quand il m’a présenté à toute la presse mondiale en disant que lui, c’était un rigolo et que moi, j’étais un champion, son héros. C’était à moi qu’il fallait que le journaliste me pose des questions. Je dois dire que quand je suis rentré, j’avais la larme à l’œil pendant les 30 km qui me restaient pour rentrer jusqu’à mon hôtel.

 

Là aussi, on a un numéro 1. C’est un autre numéro 1. C’est-à-dire que c’est le dossard de Lance Armstrong qu’il m’a remis lors du Tour de France 2004 avec sa signature. Je suis content de l’avoir là en souvenir de ces tours que j’ai faits derrière lui souvent en voiture pour le dépannage.

 

Là, c’est le cheikh du Qatar, à l’occasion du premier tour du Qatar, quand j’étais allé comme technicien pour le dépannage et il m’a remis ce certificat avec un chèche, que malheureusement n’étant pas encore bédouin, je n’ai pas eu l’occasion de trop le mettre. C’est un souvenir aussi, une découverte d’un pays et d’une mentalité complètement, disons exotique pour le cyclisme, mais c’est devenu une course au calendrier international.

 

Votre parcours de cycliste, que ce soit au travers des voyages ou des courses pour lesquelles vous avez été assistant, quel est votre meilleur souvenir ?

Question piège, je dirais. Je demanderais presque le joker. J’ai tellement eu de souvenirs extraordinaires. J’ai des gars par exemple, à part Cadel, je me rappelle toujours du premier Paris-Roubaix que j’ai fait, quand j’étais derrière Thomas Wegmüller, qui a fait 2ème, parce qu’il s’est fait battre au sprint par Dirk De Wolf, avec le sac en plastique dans le dérailleur. C’était des moments qui sont extraordinaires de plaisir et en même temps de frustration, parce que je me dis que peut-être, il aurait pu gagner… C’est des moments, toujours sur Paris-Roubaix (cette année, je vais faire le 18ème Paris-Roubaix), j’avais une idole, enfin sur cette course-là surtout, qui était un gars superbe, Johan Museeuw, quand il a gagné le dernier Paris-Roubaix, pour la troisième fois, et après l’arrivée, il m’a remis son maillot encore avec la boue, etc. Ce sont des moments superbes… C’est la mentalité du cyclisme et ce qui est extraordinaire, même à l’époque en étant coureur, petit coureur je dirais, sur le vélo jusque dans le final, on est copain. Le final de la course se fait à couteaux tirés. On a des adversaires et dès que la ligne est passée, on est à nouveau comme avant… Le cyclisme, ce qui m’a amené à ma passion, c’est le plaisir, des moments de partage extraordinaires et des fois des moments aussi de chagrin pour une chute ou voire de moments beaucoup plus graves…

 

Aujourd’hui, vous avez fait quasiment le Tour du monde à vélo, on peut dire ça comme ça. Vous avez côtoyé les plus grands du cyclisme. Vous avez participé aux plus grandes manifestations, est-ce que vous pensez que vous êtes arrivé à votre but, est-ce que vous êtes arrivé au bout de vos rêves ? Est-ce que vous avez encore des choses à accomplir ?

Moi, je dis qu’il faut toujours avoir des rêves. C’est ce qui fait avancer. C’est un fait que j’ai déjà fait beaucoup dans ce milieu de la petite reine. J’irai peut-être, une fois, la voir la petite reine. C’est peut-être pour ça que toujours, je me pose… je ne vais pas dire de nouveaux défis. J’ai toujours la chance de rester dans ce milieu pour différentes épreuves qui me tiennent à cœur comme le Tour de France par exemple. J’ai été responsable technique des Jeux olympiques de Sydney qui a été une expérience extraordinaire de m’occuper de ce service de dépannage pour le monde entier. C’est aussi le partage et la découverte d’autres personnes, d’autres mentalités, d’autres cultures. Le cyclisme, c’est vraiment comme je le dis toujours, c’est comme la vie… J’espère encore découvrir d’autres choses.

 

C’est un des maillots aussi que j’ai énormément de plaisir d’avoir, surtout avec les parements de champion du monde, c’est le maillot de Laurent Jalabert, qui était pour moi, un des grands monsieurs de ce sport au niveau coureur, en tant qu’homme aussi. Vraiment, c’était un plaisir quand il me l’a donné avec encore son dossard lors de l’arrivée finale du Tour de Suisse. Pour moi, c’était vraiment un grand plaisir d’avoir son maillot aussi dans ma petite collection. Le célèbre maillot à pois qui a connu ses heures de gloire surtout avec notre ami Richard Virenque, qui l’a gagné, je crois, six années de suite, qui a marqué le Tour de France de son empreinte, pour ne pas dire plus…

 

Justement. Je voulais vous le demander en fait. Que pensez-vous du cyclisme aujourd’hui, de son évolution ou du moment où la première fois, vous avez mis les pieds sur un vélo à ce que vous voyez en fait aujourd’hui, ce qui se passe un peu dans les courses, ces polémiques qu’il y a autour du cyclisme ?

Le cyclisme, il y a vraiment eu une incroyable évolution, quand je pense, au début, quand je le pratiquais en amateur et autres. Je prends déjà sur le plan national, on avait très peu de professionnels. Qu’est-ce que c’était un professionnel ? On les prenait déjà pour des surhommes, alors que je me rends compte que ce sont des gens tout à fait normaux, et tout… Il y a une évolution, un petit peu comme la société, où cela a un petit peu changé. Il fallait que ça change quand même. Il fallait qu’il y ait une évolution déjà au niveau salarial, etc. Quand on compare avec les footballeurs, je peux dire encore qu’actuellement, les cyclistes sont encore des parents pauvres. Mais l’argent, ça fait quand même une certaine dérive. Le jeune peut se laisser influencer ; il est facilement influençable si un gars de l’ancienne école s’occupe de ses intérêts. Mais je pense quand même que le cyclisme, comme d’autres sports je l’espère, est gentiment sur la bonne voie. Parce qu’avant, on disait qu’il fallait être bête ou Belge pour faire du vélo, maintenant le cyclisme est un sport… D’ailleurs, la preuve, il y a un mélange de mentalités. Avant, on était que les Européens, tandis que maintenant, il y a des coureurs du monde entier. Il y a une évolution qui doit se faire pour le bien de tout le monde.

 

Pour vous aujourd’hui, on évolue dans le bon sens ?

Oui, je pense quand même qu’on évolue dans le bon sens. Les coureurs aussi se rendent compte que certains avaient poussé le bouchon un peu trop loin et on ne sait pas ce que réserve l’avenir. C’est-à-dire simplement au niveau de leur santé…

 

Justement un cycliste, il est encore maître de sa santé ? Il est encore maître de ses choix aujourd’hui dans une course ?

Je pense que oui. Il y a sûrement, comme partout, des pressions, mais le gars intelligent et tout, il a quand même encore le choix de pouvoir, de savoir ce qu’il veut, je dirais : « oui ou non ». C’est une question d’intelligence et de personnalité. Mais je ne pense pas qu’on va obliger quelqu’un à faire quelque chose contre son gré ! Mais des fois, c’est un fait que cela peut les pousser. Comme je le disais tout à l’heure, avec l’argent, les sponsors, c’est beaucoup plus médiatique, mais j’espère, je pense que comme toute la société, spécialement pour moi, c’est ce qui me touche le plus dans le cyclisme : que les gens commencent d’ouvrir leurs yeux et se rendent compte qu’ils allaient droit dans le mur comme on le dit vulgairement… C’est une question personnelle. C’est comme sur l’autoroute, on est à 120 km/h, on se fait dépasser, on prend des risques. Il y en aura toujours… Éradiquer malheureusement, il ne faut pas rêver ! Mais la plupart…

 

Ce qui est bien dommage d’ailleurs, parce qu’il subsiste toujours cet esprit de suspicion, de discrédit et on ne peut pas toujours attribuer les résultats à l’homme. On se demande parfois à qui il faut les attribuer ?

C’est vrai que chaque fois qu’il y a un coureur, un exploit, on a toujours un petit rictus, on se dit : « Est-ce que… ? » Mais le coureur sérieux, il peut gagner des courses, des grandes courses, sans avoir cette manière de prendre des produits interdits ! Comme on peut s’en rendre compte, souvent, la médecine est plus avancée que les contrôles. Mais moi, je crois quand même que le sport devient sain. Malheureusement, il y a toujours, des fois, des petits doutes…

 

Très bien. On peut espérer en tout cas que cela va aller dans le bon sens. M. Probst, je vous remercie de nous avoir reçus et d’avoir partagé avec nous et nos téléspectateurs, votre avis éclairé de connaisseur et de professionnel du monde du cyclisme.

Je vous remercie à vous. J’espère comme vous, c’est mon souhait, que le cyclisme aille dans le bon sens et pas dans un sens interdit…

 

 

Interview réalisée par Fabrice Drapel

Texte retranscrit par Françoise Berthod