Monsieur Georges Probst :
Une vie de cyclisme
Monsieur Probst
bonjour.
Bonjour.
Nous vous avons déjà accueilli dans nos
locaux à Bevaix, afin de parler de votre livre et de
votre fabuleux voyage de
Tout
à fait.
Vous êtes également connu pour d’autres
épopées, un
C’est
un amour, je pense, héréditaire. Ma mère avait onze frères qui ont tous
pratiqué le cyclisme d’amateur jusqu’à indépendant, à l’époque, puisque les
pros n’étaient pas encore développés comme dans le cyclisme actuel. Je pense
que c’est de là et aussi par obligation. Mon père étant malade, il avait un
régime spécial et il travaillait sur les chantiers. Tous les jours, depuis
l’âge de dix ans, je devais lui amener son repas à vélo. C’est peut-être là que
je me suis découvert… et c’est aussi une manière pour moi de m’exprimer. Je
suis assez solitaire, j’aime bien faire des choses par moi-même, autodidacte.
J’ai trouvé dans ce sport ma manière à moi de m’exprimer. Ce qui m’est venu
souvent dans mes analyses, dans ma rétrospection de toutes les activités que
j’ai faites là-dedans. C’est le partage qui est important ! J’ai gagné des
courses ou des choses comme ça, à la rigueur, c’est secondaire, mais d’avoir pu
partager cette passion avec d’autres, c’était quelque chose d’extraordinaire.
On peut dire que vous êtes allé un peu
au-delà, parce que vous ne vous êtes pas seulement contenté d’enfourcher un
vélo et pédaler. Vous avez fait un peu plus le tour de la question. Vous avez
eu un magasin. Vous avez fabriqué vos propres vélos. Vous faites encore
aujourd’hui des vélos sur mesure.
Quand
on voit le vélo, quand on voit quelqu’un pratiquer du vélo, on croit qu’on
achète un vélo, un rouge, un bleu, un vert, un jaune. Alors que, c’est vraiment
un équipement personnel. C’est la base. Comme vous l’avez signalé avant, quand
j’avais mon commerce, je vendais un vélo. Je ne vendais pas un vélo, mais
disons que là, je vendais « ton vélo ». Au début, cela surprenait un
petit peu les gens : « Comment ça, ton vélo, mon vélo ? »
Ces différents paramètres du corps humain qui vont nous déterminer la hauteur
du cadre, la longueur du cadre, la potence, la largeur du guidon, la longueur
des manivelles, etc. Quand on part dans ces détails-là, il y a des gens qui
sont, des fois, un peu surpris. « Tiens, je voulais un vélo vert »,
alors que le vert n’était pas du tout adapté à sa morphologie. Comme on le dit
parfois, on voit les gens qui ont l’impression d’être comme une grenouille sur
un goulot de fontaine ou qui se plaignent : « J’ai mal à la nuque,
j’ai mal au dos, j’ai mal au derrière ou ailleurs. » Simplement, c’est que,
déjà, la positon, à la base, n’est pas du tout adaptée.
C’est-à-dire que le vélo n’est pas adapté à la morphologie du cycliste. Ce sont
tous ces petits détails comme ça qui font pratiquer ce sport avec plaisir, avec
plus de facilité et surtout, c’est un sport un peu piégeur dans ce sens. Il y a
des clients qui me disaient : « Ah demain, je fais le tour du lac ! »
Je leur remboursais le prix du vélo avec cent francs de plus. Je leur
disais : « De toute façon, vous arrivez à Estavayer,
vous prenez le bateau, vous rentrez et vous ne remontez plus sur votre vélo ! »,
au lieu d’y aller progressivement. C’est un rodage comme une voiture. Voilà, c’est
toute cette passion que j’ai le plaisir de partager.
J’ai
la chance, ici dans mon petit local, d’avoir pu mettre un petit peu en valeurs
les différents maillots de mes ex-idoles, qui sont toujours des idoles, mais qui,
certains, ont pris de l’âge. Par exemple, ici on a le maillot de Tony Rominger,
qui était à l’époque l’une de mes idoles dans ce sport qui m’a beaucoup amené.
Ensuite ici, c’est un maillot qui me tient vraiment à cœur, le maillot de Steve
Zampieri, qui avait été le meilleur grimpeur du Tour de Suisse et du Tour de
Romandie la même année. Celui-ci, c’est un maillot du Tour de Suisse,
classement par points, avec différentes signatures dessus de grands champions
comme Andy Hampsten et Gianni Bugno.
D’ailleurs, c’est Bugno qui me l’avait remis.
Ça,
c’est le maillot de Cadel, Cadel
Evans quand il était numéro 1. Puisqu’on a encore son numéro 1 au niveau du
VTT, au niveau mondial. Son maillot dédicacé, qu’il m’a donné, en remerciement
de tout ce que j’avais fait pour lui, déjà à ses débuts en Europe, quand il est
arrivé encore tout jeune, à l’âge de 18 ans.
Cadel Evans,
c’est un peu votre protégé. Pouvez-vous nous raconter en fait comment vous
l’avez rencontré ?
Oui,
mon protégé. Lui, il me considère comme son père. Cela me fait toujours sourire
et ça me prend un petit peu à la gorge quand il dit ça, que je suis son père…
C’est vraiment par hasard. Je me rappelle, c’était au mois de janvier, il
faisait très froid. Il est arrivé un gars avec un jeune blond qui chiait de
froid, excusez le terme, mais vraiment, c’était le cas. C’était ce jeune, Cadel Evans, qui débarquait d’Australie et qui avait mon
adresse. Ils lui ont dit : « Si tu veux faire du vélo, tu vas en
Europe, voilà une adresse ! » Il était déjà en contact avec IMG à
l’époque et c’est l’un des employés d’IMG qui est
venu me le présenter et qui m’a dit : « Voilà, je te présente un
jeune futur cycliste ! » Tout de suite, j’ai eu un tilt avec lui, et
lui la même chose avec moi, parce que débarquant d’Australie à 40 degrés et
arrivant ici avec des températures au-dessous de zéro. Il débarque chez moi.
J’avais mis le maillot de l’équipe nationale de rugby australienne, contre les
murs, et comme toujours les maillots de vélo. J’avais la combinaison de Stephen
Hodge des Jeux olympiques de 1992 à Barcelone. Il
avait l’impression de se retrouver un petit peu chez lui et tout, alors qu’il
était complètement déraciné. Tout de suite, entre lui et moi, ça a passé. On a
eu un contact, je ne veux pas dire un coup de foudre, mais c’est presque ça.
Depuis ce jour-là, moi j’ai fait beaucoup pour lui, mais lui me l’a rendu, je
peux le dire au centuple. Ce n’est pas parce qu’il est devenu le champion qu’il
est ; il n’a absolument pas changé vis-à-vis de moi. C’est ce côté
simple ! Comme on dit : « Il n’a pas chopé la grosse tête »
et toujours quand il me téléphone, il me demande toujours : « Comment
ça va, comment va Marie-Claire (mon amie), etc. » Ce n’est pas pour
profiter, disons le mot, c’est vraiment un partage qu’on a entre les deux. Sur
les courses, il est toujours content de me voir. C’est pour ça que j’aime bien
être sur les courses avec lui. C’est pour ça, quand je travaille avec MAVIC, dépannage
neutre, je suis pour tous les coureurs, mais quand il est dans l’échappée, je
suis presque un petit peu moins neutre, j’espère toujours que…
Oui, d’ailleurs vous avez parcouru
Oui,
oui tout à fait, aussi un peu à l’insu de mon bon gré. Le matin avec l’équipe
MAVIC, on a fait une petite sortie pour se dégourdir les jambes, parce que les
journées entières dans la voiture, ce n’est pas l’idéal. Il m’a téléphoné et m’a
dit : « Viens à la réception ! » qu’il avait avec la presse.
Comme j’avais déjà fait
Là
aussi, on a un numéro 1. C’est un autre numéro 1. C’est-à-dire que c’est le
dossard de Lance Armstrong qu’il m’a remis lors du Tour de France 2004 avec sa
signature. Je suis content de l’avoir là en souvenir de ces tours que j’ai
faits derrière lui souvent en voiture pour le dépannage.
Là,
c’est le cheikh du Qatar, à l’occasion du premier tour du Qatar, quand j’étais
allé comme technicien pour le dépannage et il m’a remis ce certificat avec un
chèche, que malheureusement n’étant pas encore bédouin, je n’ai pas eu l’occasion
de trop le mettre. C’est un souvenir aussi, une découverte d’un pays et d’une
mentalité complètement, disons exotique pour le cyclisme, mais c’est devenu une
course au calendrier international.
Votre parcours de cycliste, que ce soit
au travers des voyages ou des courses pour lesquelles vous avez été assistant,
quel est votre meilleur souvenir ?
Question
piège, je dirais. Je demanderais presque le joker. J’ai tellement eu de
souvenirs extraordinaires. J’ai des gars par exemple, à part Cadel, je me rappelle toujours du premier Paris-Roubaix que j’ai fait, quand j’étais derrière Thomas Wegmüller, qui a fait 2ème, parce qu’il s’est
fait battre au sprint par Dirk De Wolf, avec le sac en plastique dans le
dérailleur. C’était des moments qui sont extraordinaires de plaisir et en même
temps de frustration, parce que je me dis que peut-être, il aurait pu gagner…
C’est des moments, toujours sur Paris-Roubaix (cette année,
je vais faire le 18ème Paris-Roubaix), j’avais
une idole, enfin sur cette course-là surtout, qui était un gars superbe, Johan Museeuw, quand il a gagné le dernier Paris-Roubaix,
pour la troisième fois, et après l’arrivée, il m’a remis son maillot encore
avec la boue, etc. Ce sont des moments superbes… C’est la mentalité du cyclisme
et ce qui est extraordinaire, même à l’époque en étant coureur, petit coureur
je dirais, sur le vélo jusque dans le final, on est copain. Le final de la
course se fait à couteaux tirés. On a des adversaires et dès que la ligne est
passée, on est à nouveau comme avant… Le cyclisme, ce qui m’a amené à ma
passion, c’est le plaisir, des moments de partage extraordinaires et des fois
des moments aussi de chagrin pour une chute ou voire de moments beaucoup plus
graves…
Aujourd’hui, vous avez fait quasiment le
Tour du monde à vélo, on peut dire ça comme ça. Vous avez côtoyé les plus
grands du cyclisme. Vous avez participé aux plus grandes manifestations, est-ce
que vous pensez que vous êtes arrivé à votre but, est-ce que vous êtes arrivé
au bout de vos rêves ? Est-ce que vous avez encore des choses à
accomplir ?
Moi,
je dis qu’il faut toujours avoir des rêves. C’est ce qui fait avancer. C’est un
fait que j’ai déjà fait beaucoup dans ce milieu de la petite reine. J’irai
peut-être, une fois, la voir la petite reine. C’est peut-être pour ça que
toujours, je me pose… je ne vais pas dire de nouveaux défis. J’ai toujours la
chance de rester dans ce milieu pour différentes épreuves qui me tiennent à
cœur comme le Tour de France par exemple. J’ai été responsable technique des
Jeux olympiques de Sydney qui a été une expérience extraordinaire de m’occuper
de ce service de dépannage pour le monde entier. C’est aussi le partage et la
découverte d’autres personnes, d’autres mentalités, d’autres cultures. Le
cyclisme, c’est vraiment comme je le dis toujours, c’est comme la vie… J’espère
encore découvrir d’autres choses.
C’est
un des maillots aussi que j’ai énormément de plaisir d’avoir, surtout avec les
parements de champion du monde, c’est le maillot de Laurent Jalabert,
qui était pour moi, un des grands monsieurs de ce
sport au niveau coureur, en tant qu’homme aussi. Vraiment, c’était un plaisir
quand il me l’a donné avec encore son dossard lors de l’arrivée finale du Tour
de Suisse. Pour moi, c’était vraiment un grand plaisir d’avoir son maillot
aussi dans ma petite collection. Le célèbre maillot à pois qui a connu ses
heures de gloire surtout avec notre ami Richard Virenque,
qui l’a gagné, je crois, six années de suite, qui a marqué le Tour de France de
son empreinte, pour ne pas dire plus…
Justement. Je voulais vous le demander
en fait. Que pensez-vous du cyclisme aujourd’hui, de son évolution ou du moment
où la première fois, vous avez mis les pieds sur un vélo à ce que vous voyez en
fait aujourd’hui, ce qui se passe un peu dans les courses, ces polémiques qu’il
y a autour du cyclisme ?
Le
cyclisme, il y a vraiment eu une incroyable évolution, quand je pense, au début,
quand je le pratiquais en amateur et autres. Je prends déjà sur le plan
national, on avait très peu de professionnels. Qu’est-ce que c’était un
professionnel ? On les prenait déjà pour des surhommes, alors que je me
rends compte que ce sont des gens tout à fait normaux, et tout… Il y a une
évolution, un petit peu comme la société, où cela a un petit peu changé. Il
fallait que ça change quand même. Il fallait qu’il y ait une évolution déjà au
niveau salarial, etc. Quand on compare avec les footballeurs, je peux dire
encore qu’actuellement, les cyclistes sont encore des parents pauvres. Mais
l’argent, ça fait quand même une certaine dérive. Le jeune peut se laisser
influencer ; il est facilement influençable si un gars de l’ancienne école
s’occupe de ses intérêts. Mais je pense quand même que le cyclisme, comme
d’autres sports je l’espère, est gentiment sur la bonne voie. Parce qu’avant,
on disait qu’il fallait être bête ou Belge pour faire du vélo, maintenant le
cyclisme est un sport… D’ailleurs, la preuve, il y a un mélange de mentalités.
Avant, on était que les Européens, tandis que maintenant, il y a des coureurs
du monde entier. Il y a une évolution qui doit se faire pour le bien de tout le
monde.
Pour vous aujourd’hui, on évolue dans le
bon sens ?
Oui,
je pense quand même qu’on évolue dans le bon sens. Les coureurs aussi se
rendent compte que certains avaient poussé le bouchon un peu trop loin et on ne
sait pas ce que réserve l’avenir. C’est-à-dire simplement au niveau de leur
santé…
Justement un cycliste, il est encore
maître de sa santé ? Il est encore maître de ses choix aujourd’hui dans
une course ?
Je
pense que oui. Il y a sûrement, comme partout, des pressions, mais le gars
intelligent et tout, il a quand même encore le choix de pouvoir, de savoir ce
qu’il veut, je dirais : « oui ou non ». C’est une question
d’intelligence et de personnalité. Mais je ne pense pas qu’on va obliger
quelqu’un à faire quelque chose contre son gré ! Mais des fois, c’est un
fait que cela peut les pousser. Comme je le disais tout à l’heure, avec l’argent,
les sponsors, c’est beaucoup plus médiatique, mais j’espère, je pense que comme
toute la société, spécialement pour moi, c’est ce qui me touche le plus dans le
cyclisme : que les gens commencent d’ouvrir leurs yeux et se rendent
compte qu’ils allaient droit dans le mur comme on le dit vulgairement… C’est
une question personnelle. C’est comme sur l’autoroute, on est à
Ce qui est bien dommage d’ailleurs,
parce qu’il subsiste toujours cet esprit de suspicion, de discrédit et on ne
peut pas toujours attribuer les résultats à l’homme. On se demande parfois à
qui il faut les attribuer ?
C’est
vrai que chaque fois qu’il y a un coureur, un exploit, on a toujours un petit
rictus, on se dit : « Est-ce que… ? » Mais le coureur
sérieux, il peut gagner des courses, des grandes courses, sans avoir cette
manière de prendre des produits interdits ! Comme on peut s’en rendre compte,
souvent, la médecine est plus avancée que les contrôles. Mais moi, je crois
quand même que le sport devient sain. Malheureusement, il y a toujours, des fois,
des petits doutes…
Très bien. On peut espérer en tout cas
que cela va aller dans le bon sens. M. Probst, je
vous remercie de nous avoir reçus et d’avoir partagé avec nous et nos
téléspectateurs, votre avis éclairé de connaisseur et de professionnel du monde
du cyclisme.
Je
vous remercie à vous. J’espère comme vous, c’est mon souhait, que le cyclisme
aille dans le bon sens et pas dans un sens interdit…
Interview réalisée par Fabrice Drapel
Texte retranscrit par Françoise Berthod