Olivier Guéniat : Chef de la police judiciaire

 

 

Olivier Guéniat est le chef de la police judiciaire du canton de Neuchâtel depuis 1997. En 1991, il obtient le diplôme de police scientifique et en 2001, il reçoit le titre de docteur à l’Université de Lausanne.

 

 

Bonjour M. Guéniat.

Bonjour Mme Fischer.

 

D’abord je voulais vous demander, quelle était votre motivation de faire cette profession ?

Si j’ai choisi la police scientifique et la criminologie, c’est parce que c’est un panel d’études qui était unique dans le mesure où l’on étudiait des sciences humaines avec le droit pénal, avec la psychologie, avec la psychiatrie légale, avec la criminologie et des sciences dites exactes avec la chimie, les mathématiques, la physique. Et toute la science du microscopique liée à la justice et aux éléments de preuve. J’ai étudié ça avec une grande passion. C’est « Les experts » actuels qui sont très regardés à la télévision. Cela s’est énormément démocratisé et par la suite, je suis entré dans la police, parce que c’est une voie naturelle quand on a fait ce métier. Je suis entré dans la police scientifique dans le canton du Jura au service scientifique et ensuite, il y a une place qui était vacante pour la police judiciaire et là, j’ai quitté le monde scientifique pour m’intéresser au monde des enquêtes. C’est un métier passionnant, parce qu’on voit la société. On est au premier rang, témoin de ce qu’il se passe.

 

Depuis 2002 environ, on a commencé à faire de la pression en ce qui concerne la violence et la délinquance chez les jeunes. D’ailleurs, c’était un des sujets d’un livre. Que pensez-vous de ce sujet-là ?

C’est un sujet important et difficile. Aujourd’hui, il est beaucoup plus difficile de s’exprimer sur ce sujet que lorsque j’ai écrit le livre sur la délinquance des jeunes. En fait, tout a commencé en 2002 comme vous le disiez, mais on en parlait déjà bien avant. Des problèmes, il y en a, mais en 2002, il y a eu les présidentielles françaises et là, le thème de l’insécurité a été le thème de la campagne présidentielle en France et on a parlé que de l’insécurité. On a « surparlé » de l’insécurité en France, dans une forme d’abus, puisqu’on parlait comme si l’insécurité était partout en France, ce qui n’était pas vrai ! Elle existait dans des quartiers difficiles et parce que ces quartiers sont un environnement qui est difficile où la mixité sociale a disparu, on n’a que la classe défavorisée avec une forte concentration de populations qui n’ont aucun avenir, aucun horizon socioprofessionnel. Donc, ils se développent des formes de délinquance, de criminalité qui sont très importantes.

 

Comment considérez-vous la responsabilité des adultes envers la jeunesse ?

Par rapport aux adultes, j’ai regardé quelle était l’évolution de la criminalité, les infractions avec une norme de violence chez les mineurs, moins de 18 ans et comment ça évolue depuis vingt-cinq ans. J’ai vu que ça évoluait en augmentant. J’ai regardé pour les adultes comment ça évolue et j’ai vu exactement la même augmentation. C’est marrant, tiens, parce que dans le discours actuel, les adultes, c’est nous qui tenons le discours par rapport aux médias, aux politiciens et aux spécialistes. On focalise, on montre du doigt que l’augmentation de la violence des jeunes, mais chez les adultes, elle est exactement la même. Donc, il y a des vases communicants. Je prétends aujourd’hui que pour résoudre la violence des mineurs, il faut commencer par résoudre la violence des adultes, parce que ça me rappelle la théorie de l’exemplarité. Si nous ne nous comportons pas de manière pacifiante, il y a de fortes chances que derrière nous, la génération suivante ne se comporte pas non plus de manière pacifiante.

 

Chez les jeunes surtout, l’interdiction ne crée pas une certaine attirance, une curiosité ?

Mais depuis toujours. Relisez « La guerre des boutons ». J’ai repris le roman de « La guerre des boutons », certains ont vu le film, vraisemblablement. Je l’ai repris avec le code pénal. Il y a plus d’une centaine d’infractions qui sont commises dans cette merveilleuse histoire et personne ne se demande que fait la justice là-dedans ? Il y a une violence, une délinquance dite ordinaire, parce que quand on est jeune, on se confronte aux règles, on les transgresse. On l’a tous fait. On a tous été jeune, on a tous commis un certain nombre d’infractions, même de violences. Comme garçons, on les voit, ils vont se battre à un moment donné. Ils vont chaparder quelque chose, ils vont commettre des dommages à la propriété, on a tous passé par là. Ce n’est pas dire qu’elle est acceptable, mais elle ne doit pas être complètement judiciarisée ! Or, je note une tendance dans notre société à vouloir évoluer de manière rigoureuse vers un monde meilleur, une société meilleure, une société beaucoup plus pacifique. Notre seuil de la tolérance, à mon avis, a énormément diminué en un demi-siècle, par rapport à ce qu’on accepte ou ce qu’on n’accepte pas, donc, quelque part, qu’on judiciarise ou pas et là, il y a une influence aussi sur l’évolution, notre confrontation avec les adolescents en particulier dans le monde professionnel judiciaire.

 

Si on parle après des adolescents, ils sont jugés différemment et il y a certainement quelques-uns qui sortent et après des gens qui restent et le travail du policier qui travaille dans la rue, qui est confronté avec ces gens-là ?

Vous savez, la connaissance du droit pénal par la population, du mécanisme, de la fixation de la peine est en parfait décalage dans la tête du citoyen par rapport au fonctionnement des tribunaux. Les gens sont immensément plus sévères que les tribunaux, parce que c’est des grosses déclarations. Quand on condamne quelqu’un à sept ans pour un viol, il y a énormément de gens qui disent : « C’est rien, sept ans ». Mais sept ans de prison, c’est immense et même deux ans, je veux dire. C’est quelque chose. Pensez à vos deux dernières années, tout ce que vous avez mis en œuvre, fait, réussi en bien ou en mal, finalement. Toute votre histoire des deux dernières années, si elle se résumait uniquement à être entre quatre murs. Vous imaginez que deux ans, c’est long. Il y a ce décalage qui existe. Ensuite, il y a pour nous policiers, un certain nombre de frustrations notamment avec les mineurs, parce qu’on n’a pas un code pénal. On ne va pas simplement enfermer les gens. On sait que ça ne marche pas. Ce code pénal des mineurs, il a évolué vers des mesures éducatives, parce qu’on sait que c’est le système qui fonctionne le mieux pour détourner le jeune de la délinquance. En ultima ratio, avec le parcours du délinquant qui ne comprend pas, où c’est un échec à chacune des mesures, travail d’intérêt général ou autres, qu’on lui impose, il continue dans la délinquance. Il va finir entre quatre murs, bien entendu. Pour une durée, combien on va le garder ? Dix ans ? Pour pacifier la société ? Mais non, ce sont des courtes peines. On a augmenté la sévérité, on est passé d’un an maximum à quatre ans maximum au 1er janvier 2007. Mais le gendarme qui a à faire à ces jeunes qu’on appelle des tyrans en sociologie, parce qu’on a un petit noyau de 10 % des mineurs qu’on dénonce qui ont commis plus de 50 % des infractions. C’est un noyau d’individus suractifs et contre ceux-là, il est très, très difficile de prendre des mesures qui fonctionnent sur un plan répressif, parce qu’il faut qu’ils recouvrent, à un moment donné, la liberté et comme ils sont suractifs, ils recommencent leur activité de délinquant et c’est terriblement frustrant d’avoir l’impression d’avoir toujours à faire aux mêmes personnes… On se dit que le système ne fonctionne pas. Mais il ne fonctionne pas, pourquoi ? Pas, parce qu’on n’est pas assez sévère, parce que ces jeunes sont systématiquement sans avenir socioprofessionnel. Ils ont eu des carences éducatives majeures. Ils n’ont pas l’intellect. On n’a pas investi dans le savoir avec eux. Ils ont été en échec scolaire. Ils n’ont pas pu suivre d’apprentissage pour pouvoir gagner leur vie et s’insérer dans nos normes et nos codes. Ils sont en marge et dans cette marge se trouve la suractivité de délinquance. Si on investissait là-dedans, on diminue directement de manière significative la criminalité !

 

Quels rôles prennent les statistiques dans la criminalité en Suisse ?

Il y a différentes statistiques. Ce sont des instruments de mesure pour suivre l’évolution du nombre quantitatif de délits. Grosso modo, c’est que chaque fois qu’on constate une infraction, qu’on la dénonce à l’autorité de justice, on met une coche. On met une coche par type de délits, c’est-à-dire lésions corporelles, on met une coche sur lésions corporelles. Si c’est un vol, on met une coche sur vol et en fin d’année, on fait l’addition et on compare aux années passées. On a une statistique qui existe depuis 1982 pour la police. On a une révision de cette statistique pour augmenter sa qualité avec le nombre de critères enregistrés qui va entrer en vigueur en 2010. On en saura immensément plus à partir de 2010 sur la criminalité. Le problème avec les statistiques de police, de justice aussi, puisque les choses qu’on dénonce vont être jugées, vont réapparaître dans la statistique de justice, c’est que toute l’activité délictueuse ne nous est simplement pas annoncée. Il y a des délits qui sont des excellents indicateurs, les vols par effraction. On nous les annonce à plus de 90 % à 95 % dans les villas et appartements. On a un indicateur fiable, pas cher, qui fonctionne merveilleusement bien. Mais les indicateurs de violence, on nous annonce à peu près le dixième, voire le centième, voire le millième selon le type de délits de ce qui se passe réellement dans la population. On a des indicateurs absolument médiocres. On a besoin d’autres instruments. Quels sont les autres instruments ? Ce sont les sondages de victimisation où les criminologues prennent un échantillonnage de populations et demandent à ces citoyens s’ils ont été victimes d’un délit dans les douze derniers mois. Quels délits ? Etc. Au fur et à mesure des questions, ils arrivent à reconstituer, à approximer au mieux la réalité de ce que vivent les gens. C’est là qu’on se rend compte que dans un parcours de vie, 25 % des femmes ont été victimes de violences physiques et sexuelles. Quand vous allez voir dans les statistiques de police, on est au millième de ça. Vous voyez que si l’on calculait le phénomène, on essayait de suivre le phénomène de la violence commise sur les femmes dans les statistiques de police, on se dirait, elles n’existent pas en Suisse. Et quand on va le mesurer véritablement avec le bon outil dans la réalité, on se rend compte que c’est une problématique grave et importante. Ce n’est qu’un exemple, mais il y en a bien d’autres évidemment. C’est un instrument de mesure et il nous est terriblement précieux. Il faut savoir bien de quoi on parle, de quels délits, quels délits représentent un bon indicateur.

 

Quels délits prenez-vous comme bon indicateur ?

Le délit le plus annoncé, c’est le vol et c’est le délit le plus commis en plus. C’est un bon baromètre de la criminalité actuellement et ça les gens ne s’en rendent pas compte, mais par rapport aux années 90 et depuis les années 2000, on a diminué de plus de mille cambriolages en moins dans ce canton. Il y en avait plus de 2100 dans les années 90. Aujourd’hui, on est à peu près à 1100 vols par effraction. C’est un véritable succès. Cela veut dire trois vols par effraction en moins chaque jour dans ce canton, ça sécurise finalement les gens. Les vols de portemonnaies ont aussi diminué, les vols à la tire en particulier. C’est un succès sur un plan de la sécurité.

 

Vous croyez que ça pourrait aussi être lié à la toxicomanie ou aux gens qui prennent des drogues ?

Par rapport aux années 80, certainement ! Aux années 90, un peu moins ! Mais c’est vrai que depuis que l’encadrement, la politique des quatre piliers en particulier, s’est mise en place, il y a eu un encadrement des toxicomanes par rapport aux besoins de soins, mais aussi par rapport à la distribution de méthadone, mais aussi par rapport à la distribution d’héroïne. Aujourd’hui, pour certains cantons, par rapport à des prestations sociales qui leur sont données. On a fait diminuer le nombre de vols de manière extrêmement significative. Il y en a encore quelques-uns qui sont des locaux, qui sont dans une déchéance, qui n’ont pas encore réussi à émerger malgré tout le cadre, qui commettent un certain nombre de délits, mais ça a immensément diminué depuis qu’il y a une prise en charge, bien entendu. Aujourd’hui, les nouveaux maux. J’ai l’impression aussi qu’il y a une augmentation de consommation d’alcool ou de besoins en alcool, une augmentation par exemple de vols par effraction dans les caves. On voit, on a mis des objectifs à La Chaux-de-Fonds et à Neuchâtel en particulier, parce qu’il y avait une augmentation de ces vols-là. On s’est rendu compte que c’est des gens qui étaient dans un désarroi financier dans la toxicomanie et autres qui allaient se servir en quelque sorte… C’est des petites pointes comme ça. On arrive à contenir ce genre de phénomènes.

 

Il y a beaucoup de fois où l’on culpabilise les étrangers. C’est vraiment réel qu’ils font beaucoup plus d’infractions ?

Vraisemblablement, ils se trouvent dans des conditions cadres qui font qu’ils commettent plus d’infractions que des gens qui sont dits autochtones ou depuis plusieurs générations en Suisse. Pourquoi ? Parce qu’il existe quatre grands groupes, 170 variables qui expliquent, en criminologie, le passage à l’acte, le fait de commettre un délit. Quatre grands groupes, c’est « Qui je suis ? Quelle est ma famille, quels sont mes appuis ? Quel est mon parcours scolaire et dans quel environnement, je vis ? » Quiconque, qu’on soit inuit, jurassien, africain, originaire des Balkans, de Laponie ou d’où vous voulez. Si je suis un mâle entre 16 et 18 ans, parce que c’est une délinquance d’hommes à plus de 80 % ; les femmes sont très, très sages, que mes parents ne parlent pas le français, ne peuvent pas comprendre, m’aider dans mon parcours scolaire, que je suis en échec scolaire et que je vis dans un quartier où la mixité sociale a disparu à haute densité de populations, il y a plus de 85 % de chances que je commette des délits, quelle que soit ma couleur ou ma génétique ou la couleur de mon passeport ! Forcément, on va retrouver les derniers migrants dans cette situation-là. De facto, ce n’est pas possible autrement. Si je suis un jeune venant de Pristina, âgé de douze ans et je viens avec ma famille qui ne parle pas un mot de français et on me met à l’école secondaire, vous imaginez que je ne vais pas pouvoir suivre. Je vais être en échec scolaire et à cet âge-là, c’est déterminant. Je n’ai aucun avenir scolaire, socioprofessionnel. Il y a de fortes chances que je bascule. J’habiterai dans un quartier forcément défavorisé, dans un environnement qui n’est pas propice à être bien intégré. Par contre, les enfants des enfants de cette famille-là seront à égalité de chances d’autochtones de plusieurs siècles, de familles qui sont là depuis plusieurs siècles. Vous voyez comment ça fonctionne ? C’est ça le vrai débat. Toute autre considération est réductrice et est une discussion soit de populisme politique, soit digne de discussion de bistrot. La vérité scientifique, c’est le savoir qui forme l’opinion, la meilleure opinion. Elle est démontrée depuis maintenant… Attendez, moi je vous parle d’études qui ont démarré début 1900, ça fait… Quand il y a eu les grandes migrations aux Etats-Unis. C’était exactement les mêmes mécanismes qu’on a connu à Chicago pendant toutes ces migrations. On les a vérifiées à travers les siècles dans tous les pays qui ont connu les grandes vagues de migrations. Aujourd’hui, on les a connues avec les Italiens, les Espagnols, les Portugais dans les dernières cinquante années et aujourd’hui on les découvre avec d’autres émigrants venus d’ailleurs, d’Afrique et des pays de l’Est depuis le démantèlement de l’URSS. Rien de surprenant, on ne fait que vérifier la même chose et aujourd’hui les Italiens, ce sont les enfants des enfants des premiers arrivants qui sont là sur les bancs d’école, toujours avec leur nom italien, mais surtout pas dans la délinquance.

 

 

En principe, on peut dire que la criminalité et la délinquance, c’est une responsabilité de toute la société.

Alors absolument. Mais après, comment agir sur ces facteurs pour diminuer la criminalité ? C’est une ambition qui n’est plus seulement de toute la société, mais qui doit s’inscrire dans un projet gouvernemental. Il faut qu’il y ait une inertie derrière, parce qu’il faut de l’argent. Je vous cite un exemple. Bâle dans un quartier difficile, parce que la mixité sociale avait disparu. On n’avait qu’une classe défavorisée avec des problèmes de criminalité qui allaient croissants. Qu’est-ce qu’a fait la ville de manière pilote dans un projet pilote ? Elle a racheté des appartements, elle les a transformés en luxueux, semi-luxueux pour réintroduire la classe moyenne et la classe moyenne supérieure dans ces quartiers, ce qu’elle a réussi à faire. Tiens, tiens… Chute de plus de la moitié de la criminalité des problèmes dès les trois premiers mois.

 

Je vous remercie beaucoup M. Guéniat pour toutes vos explications et peut-être à une prochaine fois.

Mais volontiers, quel bonheur. Merci à vous.

 

 

Interview réalisée par Linda Fischer

Texte retranscrit par Françoise Berthod