Monsieur Ivan Moscatelli : Artiste peintre

 

 

C’est mon père qui est venu à la fin des années 50, exactement en 1957. Il est venu à Lugano d’abord, en 1958, dans le pays de Neuchâtel. Il était boulanger à la Coopérative de Boudry et il est resté définitivement.

Moi, je suis né en Italie. Je ne suis pas né ici dans le pays de Neuchâtel. Je suis arrivé dans le pays de Neuchâtel au début de l’été 1958, il y a 51 ans. J’ai découvert celui qui était prédestiné à devenir mon nouveau pays. J’ai rencontré un amour d’adolescent, ma première petite bonne amie. Je suis vraiment tombé amoureux de ce pays. Pour moi, c’était tout à coup très loin, pourtant je venais juste de l’autre côté des Alpes, à vol d’oiseau environ 380 km.

 

Ma maman est d’origine vénitienne. Elle est née à quelques kilomètres de la lagune de Venise, à 4 ou 5 km de la ville de Chioggia, qui est une ville magnifique, qui est une petite Venise peuplée de pêcheurs. Encore aujourd’hui, c’est très authentique Chioggia. À l’âge de treize ans, elle a aussi émigré de sa Vénétie natale et elle s’est retrouvée avec sa famille. C’était après la Première Guerre mondiale. Il faut dire que c’était une région qui avait souffert de la Première Guerre mondiale. Ils sont venus au Piémont et à treize ans, ma maman, elle est allée comme jeune ouvrière travailler dans une usine, une manufacture de laine dans la ville où je suis né.

 

J’avais très exactement, je me souviens comme si c’était hier, c’était en 1965, j’avais 21 ans. J’étais boulanger-pâtissier diplômé chez JOWA à Saint-Blaise et on habitait à Serrières. Je travaillais la nuit, donc le jour, je m’ennuyais. J’avais 21 ans, j’étais père de famille. J’étais papa et voilà qu’un beau jour, je me suis dit : « Vas t’acheter une boîte d’aquarelles. Quand tu étais petit, tu savais bien dessiner, tu aimais faire ça, ça va t’occuper, ça va te permettre de voyager dans ta tête et d’avoir cette évasion que tu ne peux pas te permettre aujourd’hui, malgré tes 21 ans. Tu dois être d’abord, un bon mari, un bon papa, un bon père de famille et ramener le salaire à la maison. » C’était ça qui m’a fait commencer dans ces évasions virtuelles où grâce à la peinture, j’avais le sentiment d’être devenu un prétendant candidat artiste…

 

Mon papa finalement était très content que j’apprenne son métier, parce que lui-même était boulanger et après, bien sûr il y a eu toute la grande parenthèse de la Deuxième Guerre mondiale, de la Résistance. Il est parti dans les montagnes faire le partisan, combattre, prendre les armes pour la démocratie. Après la guerre, il s’est lancé un peu dans le commerce. Il n’était pas fait pour ça. Cela n’a pas bien joué. Un beau jour, voilà gros drame familial, mon père et ma maman se sont séparés. Mon père a choisi de venir en Suisse comme émigrant pour exercer son ancien métier. Il a recommencé sa vie, ici en Suisse, en tant que boulanger. Et moi, j’étais coupé de mes études en Italie et dans l’impossibilité d’entrer à l’École d’Art à La Chaux-de-Fonds, parce qu’à l’époque, il fallait payer un écolage. J’ai eu des débuts pas faciles ici en Suisse. J’étais sans papiers, j’étais clandestin, hyper exploité par des gens qui exploitaient ces gens-là, à l’époque. Je ne vous cache pas qu’à l’âge de 15 ans et demi, je travaillais cinquante heures par semaine. Je lavais des assiettes dans un hôtel à La Chaux-de-Fonds. Cinquante heures par semaine pour cent francs par mois ! Après, je suis allé livrer le pain au Locle chez un patron boulanger qui me faisait lever à trois heures du matin. Je livrais le pain à partir de sept heures. Là aussi, une soixantaine d’heures par semaine pour cent francs par mois ! Je suis… tout à cent francs... ce qui fait que pour moi, c’était mon université. Mais c’est vrai que si les débuts étaient difficiles, l’apprentissage de boulanger-pâtissier reste un bon souvenir, parce que j’ai eu la chance de faire cet apprentissage dans une entreprise où il y avait beaucoup d’ouvriers. Les heures supplémentaires étaient plus ou moins compensées. J’avais cent-vingt francs par mois. J’apprenais un métier et mon père m’avait bien dit : « Apprendre un métier, c’est pour la vie. » Et l’âge jouait aussi. J’avais 16, 17 ans. Je commençais à sortir, premières amourettes. Je découvrais le rock, le twist. J’aimais la vie, bien sûr, bien qu’on ait fait de moi, une sorte de bête de somme. On m’a inculqué la notion du travail qui m’est restée encore aujourd’hui. Encore aujourd’hui, j’aime travailler vite, bien, proprement, dans un endroit ordré, qui sent bon le propre, comme on dit ; ça m’est resté de toutes ces années passées dans l’alimentation.

 

Il y a eu plusieurs thérapies dans ma vie. Il y a eu plusieurs thérapies, psychothérapies. J’appellerais ça « existentio-thérapies ». Il y a eu, bien sûr, à l’âge de 24 ans, une grosse, grosse prise de conscience sur mon bégaiement. Pourquoi j’étais bègue ? Pourquoi les gens ont tendance à prendre les bègues pour des demeurés quand on peut être bègue et être néanmoins intelligent ? Et même parfois plus intelligent que des gens qui ne bégaient pas ? Là, j’ai fait une psychothérapie pour découvrir le pourquoi du bégaiement. J’ai découvert les causes, la timidité. La peinture a été aussi une thérapie. À partir de 21 ans, j’ai commencé à peindre. À partir de l’âge de 25 ans, j’ai choisi d’un commun accord avec ma première épouse de travailler à mi-temps. On travaillait les deux à mi-temps pour avoir du temps pour notre fille et pour notre épanouissement. À partir de 25 ans, j’ai commencé à travailler à mi-temps pour exercer à mi-temps la peinture. Autre thérapie importante, psychothérapie, le théâtre amateur. Le théâtre amateur m’a pratiquement guéri ; il a commencé la guérison de mon bégaiement au-delà des thérapies dues à des apprentissages. Je ne citerai pas le permis de conduire, mais le permis moto. À 50 ans, on m’annonçait que j’avais un cancer depuis quelques années, qu’il ne me restait pas trop d’années à vivre… J’ai fait un permis moto gros cube. Je l’ai raté la première fois comme tout le monde, à cause du freinage. Mais la deuxième fois, à cinquante balais, j’ai réussi mon permis moto. Je me suis acheté une grosse moto. J’en ai fait pendant une année ou deux. Le jour où je me suis rendu compte que c’était dangereux, j’ai arrêté…

 

Autre thérapie importante, la danse. Autant, quand j’avais vingt ans, c’était le rock. À 47-48 ans, lorsque je résidais en Andalousie, j’avais un atelier là-bas, j’ai assisté à l’arrivée en Europe de la salsa et je me suis passionné de cette danse où l’on ne sautille pas, mais on patine… Je suis devenu un bon danseur de salsa et c’est une vraie thérapie. En discutant avec d’autres personnes, hommes, femmes, filles et garçons qui dansent la salsa, tous, on est unanimes, la salsa est une thérapie. Quand vous êtes mal lunés, déprimés, vous sortez le soir danser la salsa et ça va beaucoup mieux… Toute ma vie, j’ai eu un ange gardien, si je peux l’appeler comme ça, qui m’a beaucoup aidé par ces thérapies à survivre, malgré ce qu’on appellerait le prix de l’absurdité de la condition humaine. Tout ne va pas toujours bien dans une vie… On en revient à l’opacité et à la transparence.

 

Anne Monnier qui est vraiment un pilier énorme dans ma vie professionnelle, dans mes amitiés, ce petit bout de femme qui est toujours aussi dynamique, aussi lumineuse dans son travail comme dans la vie, m’a poussé à commencer la gravure. Elle m’a donné des conseils aussi. En tant qu’autodidacte, je n’ai jamais pu fréquenter l’École d’Art. À l’époque, j’étais à La Chaux-de-Fonds, j’aurais pu fréquenter l’École d’Art de La Chaux-de-Fonds, mais en tant qu’émigré, il fallait payer un écolage et il était très cher. Mon papa ne gagnait pas très bien sa vie à l’époque. C’est pour ça que j’ai fait un apprentissage de boulanger-pâtissier en lui disant : « L’art, ça sera pour après. » Anne Monnier a beaucoup contribué par des conseils. Elle a été un stimulant. Elle a très bien compris mon statut. Moi, j’étais toujours marié avec ma première épouse. J’avais une petite fille qui grandissait. Je cherchais à m’épanouir au-travers de ces choses que j’avais à dire, avec un peu de prétention, à laisser, parce que vous savez quand on fait dans la boulangerie-pâtisserie, on est condamné entre guillemets à créer des choses qui sont mangées le lendemain. Moi j’avais envie de laisser quelque chose qui dure un petit plus longtemps… moins périssable !

 

Quand on exerce un métier, quatre ans d’apprentissage en tout, trois, quatre ans d’exercices post-examen, mais c’est les années où le temps compte triple. Un mois, quand j’avais vingt ans, ça équivaut à six mois de maintenant… C’est toujours très important.

 

J’ai eu un bon destin. On ne m’a pas démoli dès le départ. On a commencé à essayer de m’atteindre, y compris dans mon honneur par des calomnies, à partir du moment où j’ai eu du succès. J’ai créé des jalousies et quelques incompréhensions. Là, je n’étais pas préparé à ça. Mais après, j’ai pris des cours. Mais c’est vrai que je suis toujours reconnaissant à cette entité majeure qui nous gère un peu tout et tous et qui a fait que j’ai une carrière, entre guillemets professionnelle, qui me comble. Jamais, je n’aurais pensé réaliser des choses comme ça. J’ai été invité à faire des expositions dans des musées en Amérique latine, dans des grands musées ici en Suisse, au Palais de Rumine à Lausanne, avec Berger quand il m’avait invité. Paul Cella, m’avait invité à faire une grande exposition personnelle au Musée des Beaux-Arts à La Chaux-de-Fonds, ce qui n’est pas rien. Une invitation à faire une grande exposition en 2000 à l’Abbatiale de Bellelay. C’est toutes ces choses, bon pour l’ego, comme on dit. Pour moi, l’ego n’est pas démesuré. Pour moi, l’ego, permettez-moi un jeu de mots, c’est un peu Lego. C’est emboîté des petites pièces qui font qu’on a réussi un parcours.

 

J’ai un parcours tout à fait banal. J’ai commencé par dessiner, « dessinoter ». Après, j’ai dessiné, j’ai peint de manière académique. Très vite, je me suis tourné vers le non figuratif, parce qu’il fallait que je rende plutôt une atmosphère, plus qu’une substance concrète. Par le plus grand des hasards, peut-être aussi en travaillant aussi beaucoup, j’ai eu du succès. Voilà que tout à coup dans les années 80, les gens, le public, les directeurs de galerie, conservateurs de musée se sont aperçus que j’existais, que je travaillais et j’ai été invité à exposer dans des grandes galeries, des grands musées, ici en Suisse et en Amérique. Tout à coup, je me suis senti enfermé et déjà à la fin des années 80, j’ai changé de style. Je suis parti en Andalousie. Entretemps, ma vie avait changé. Il y a eu un premier divorce, il y a eu l’annonce de la maladie. Je suis parti en Andalousie vivre dix ans. J’avais une grande maison là-bas avec un grand atelier et là, j’ai commencé à changer mon style. Du style « moscatellien » comme on l’appelait à l’époque, j’ai commencé à faire « les lettres andalouses » où je parlais de ma solitude là-bas. Une solitude très positive, très bien assumée, mes rencontres là-bas, comment je voyais et les autochtones vrais, la culture andalouse qui vient de plusieurs racines ou alors vu que c’était un endroit touristique, de raconter un peu ces gens qui se déguisent pour partir en vacances… Il n’y a rien de pire qu’un touriste pour être déguisé ! J’ai commencé comme ça et après c’est devenu presque un besoin. En tout cas, quelque chose qui était très important pour moi, de ne plus être enfermé dans un acquis. Je me souviens à l’époque, j’avais dit une phrase qui a fait un peu le tour : « L’acte le plus important pour un artiste, c’est de scier la branche sur laquelle il est assis », parce qu’il ne faut pas s’y complaire. Il y a pas mal d’artistes qui à partir du moment où ils ont acquis la crédibilité du public, en tout cas des interlocuteurs, avec une calligraphie, avec un style, ils réchauffent les mêmes choses jusqu’à la fin de leur vie, parce qu’ils sont reconnus par ça. Cela sécurise tout le monde comme ça. Moi à un moment donné, je me suis senti prisonnier de ça. Alors, j’ai opté d’avoir comme style, de ne pas en avoir… Chaque expo que je fais, c’est un one-man-show, c’est un concept, c’est une idée que je transpose dans une famille de peintures ou d’œuvres. Ca peut être les paquets de cigarettes virtuels, ça peut être les tourtes érotiques, ça peut être les tableaux minimalistes, ça peut être les peintures fauves, ça peut être avec ma calligraphie qui vient de ma jeunesse. Mais en tout cas, je change. Ça peut être des thèmes comme dernièrement « Transparence et Opacité ». C’est le résultat d’une réflexion toujours, même quand ça frôle l’humour, mais où j’ai envie de raconter une histoire et j’ai envie de raconter quelque chose de substantiel. Il y a deux ans, mon exposition « Venise intime et Venise retrouvée », c’était pour raconter les trois étés de mon enfance à Venise, au sein de la famille qui résidait à Dorsoduro, un des plus beaux quartiers de Venise, qui est devenu très rupin maintenant. Maintenant, un appartement à Dorsoduro, c’est cher comme à Tokyo, si ce n’est pas plus… Le résultat est que ça déstabilise, ça m’a créé quelques réactions chez les consoeurs et les confrères, mais ça surprend chaque fois et généralement ça surprend bien.

 

Des fois, j’ai le sentiment qu’on m’a un peu volé mon enfance, de devoir quitter mon vivarium comme je vous l’ai dit avant, de travailler très tôt, vraiment survivre dans une précarité assez incroyable, je vous l’assure. Je n’exagère pas. J’ai l’impression qu’on m’a volé, un peu, mon adolescence, de m’être marié très jeune, d’avoir assumé des responsabilités tout à fait concrètes ; j’ai le sentiment que la vie m’a volé un peu ma jeunesse. Le bégaiement m’a volé le verbe. Combien de fois dans le passé, avant que je commence le théâtre amateur, je n’osais pas prendre la parole à une table où il y avait deux personnes. Commencer une conversation avec quelqu’un que je ne connaissais pas était problématique. Aller acheter un billet au guichet à la gare était problématique. Commander une bière au bistrot était problématique. J’ai l’impression qu’on m’a volé et après bon, ce n’est pas pour regarder qui est moins bien que nous. Il y a des personnes qui traversent une vie avec des handicaps majeurs.

 

Si on a le même handicap, c’est des frères. C’est-à-dire qu’il m’est arrivé de rencontrer des jeunes bègues et de vraiment les prendre dans mes bras. En Espagne, j’ai rencontré un jeune garçon dont la famille avait une maison aussi près de chez moi. Un jeune Suédois qui était bègue. Je l’ai pris comme si c’était le mien. Il avait 14 ans. Je lui ai appris à jouer du billard américain, j’avais un billard américain dans mon atelier, il est devenu un champion après. Je l’ai vraiment pris en mains et quelques années plus tard, il parlait beaucoup, beaucoup mieux et quand on s’est revu, il m’a dit : « Yvan, muchas graciàs me aprendicte hablar de manera sincera. » Il était Suédois, mais notre langue de communication était quand même l’espagnol. J’étais heureux et si je peux faire quelque chose aujourd’hui pour les bègues, je le fais de tout mon cœur. Les autres handicaps, malheureusement, je ne connais pas. Je pense que cela doit être terrible d’être non-voyant, d’être sourd, d’être sur un fauteuil roulant ou d’être atteint dans sa santé mentale et tout ça. La santé physique, je connais, je fais avec. Mais c’est vrai que les handicapés sont mes frères et mes sœurs. Il y a cinq ans, en été 2003, je suis allé à Lourdes. Oui, je le dis toujours sans auto valorisation. Je suis allé à Lourdes, aider pendant cinq jours des vrais handicapés. J’ai eu, pendant cinq jours, un non-voyant et en plus je m’occupais d’autres handicapés lourds comme on dit, les laver, les cocoler, les dorloter, les préparer pour aller à la messe…

 

 

Interview réalisée par Jean-Pierre Lambert

Texte retranscrit par Françoise Berthod