Monsieur Ivan Moscatelli : Artiste
peintre
C’est
mon père qui est venu à la fin des années 50, exactement en 1957. Il est venu à
Lugano d’abord, en 1958, dans le pays de Neuchâtel. Il était boulanger à
Moi,
je suis né en Italie. Je ne suis pas né ici dans le pays de Neuchâtel. Je suis
arrivé dans le pays de Neuchâtel au début de l’été 1958, il y a 51 ans. J’ai
découvert celui qui était prédestiné à devenir mon nouveau pays. J’ai rencontré
un amour d’adolescent, ma première petite bonne amie. Je suis vraiment tombé
amoureux de ce pays. Pour moi, c’était tout à coup très loin, pourtant je
venais juste de l’autre côté des Alpes, à vol d’oiseau environ
Ma
maman est d’origine vénitienne. Elle est née à quelques kilomètres de la lagune
de Venise, à 4 ou
J’avais
très exactement, je me souviens comme si c’était hier, c’était en 1965, j’avais
21 ans. J’étais boulanger-pâtissier diplômé chez JOWA à Saint-Blaise et on
habitait à Serrières. Je travaillais la nuit, donc le jour, je m’ennuyais.
J’avais 21 ans, j’étais père de famille. J’étais papa et voilà qu’un beau jour,
je me suis dit : « Vas t’acheter une boîte d’aquarelles. Quand tu
étais petit, tu savais bien dessiner, tu aimais faire ça, ça va t’occuper, ça
va te permettre de voyager dans ta tête et d’avoir cette évasion que tu ne peux
pas te permettre aujourd’hui, malgré tes 21 ans. Tu dois être d’abord, un bon mari,
un bon papa, un bon père de famille et ramener le salaire à la maison. »
C’était ça qui m’a fait commencer dans ces évasions virtuelles où grâce à la
peinture, j’avais le sentiment d’être devenu un prétendant candidat artiste…
Mon
papa finalement était très content que j’apprenne son métier, parce que
lui-même était boulanger et après, bien sûr il y a eu toute la grande
parenthèse de
Il
y a eu plusieurs thérapies dans ma vie. Il y a eu plusieurs thérapies,
psychothérapies. J’appellerais ça « existentio-thérapies ».
Il y a eu, bien sûr, à l’âge de 24 ans, une grosse, grosse prise de conscience
sur mon bégaiement. Pourquoi j’étais bègue ? Pourquoi les gens ont
tendance à prendre les bègues pour des demeurés quand on peut être bègue et
être néanmoins intelligent ? Et même parfois plus intelligent que des gens
qui ne bégaient pas ? Là, j’ai fait une psychothérapie pour découvrir le
pourquoi du bégaiement. J’ai découvert les causes, la timidité. La peinture a
été aussi une thérapie. À partir de 21 ans, j’ai commencé à peindre. À partir
de l’âge de 25 ans, j’ai choisi d’un commun accord avec ma première épouse de
travailler à mi-temps. On travaillait les deux à mi-temps pour avoir du temps
pour notre fille et pour notre épanouissement. À partir de 25 ans, j’ai
commencé à travailler à mi-temps pour exercer à mi-temps la peinture. Autre
thérapie importante, psychothérapie, le théâtre amateur. Le théâtre amateur m’a
pratiquement guéri ; il a commencé la guérison de mon bégaiement au-delà
des thérapies dues à des apprentissages. Je ne citerai pas le permis de
conduire, mais le permis moto. À 50 ans, on m’annonçait que j’avais un cancer
depuis quelques années, qu’il ne me restait pas trop d’années à vivre… J’ai
fait un permis moto gros cube. Je l’ai raté la première fois comme tout le
monde, à cause du freinage. Mais la deuxième fois, à cinquante balais, j’ai
réussi mon permis moto. Je me suis acheté une grosse moto. J’en ai fait pendant
une année ou deux. Le jour où je me suis rendu compte que c’était dangereux,
j’ai arrêté…
Autre
thérapie importante, la danse. Autant, quand j’avais vingt ans, c’était le
rock. À 47-48 ans, lorsque je résidais en Andalousie, j’avais un atelier
là-bas, j’ai assisté à l’arrivée en Europe de la salsa et je me suis passionné
de cette danse où l’on ne sautille pas, mais on patine… Je suis devenu un bon
danseur de salsa et c’est une vraie thérapie. En discutant avec d’autres
personnes, hommes, femmes, filles et garçons qui dansent la salsa, tous, on est
unanimes, la salsa est une thérapie. Quand vous êtes mal lunés, déprimés, vous
sortez le soir danser la salsa et ça va beaucoup mieux… Toute ma vie, j’ai eu
un ange gardien, si je peux l’appeler comme ça, qui m’a beaucoup aidé par ces
thérapies à survivre, malgré ce qu’on appellerait le prix de l’absurdité de la
condition humaine. Tout ne va pas toujours bien dans une vie… On en revient à
l’opacité et à la transparence.
Anne
Monnier qui est vraiment un pilier énorme dans ma vie professionnelle, dans mes
amitiés, ce petit bout de femme qui est toujours aussi dynamique, aussi
lumineuse dans son travail comme dans la vie, m’a poussé à commencer la
gravure. Elle m’a donné des conseils aussi. En tant qu’autodidacte, je n’ai
jamais pu fréquenter l’École d’Art. À l’époque, j’étais à
Quand
on exerce un métier, quatre ans d’apprentissage en tout, trois, quatre ans
d’exercices post-examen, mais c’est les années où le temps compte triple. Un
mois, quand j’avais vingt ans, ça équivaut à six mois de maintenant… C’est
toujours très important.
J’ai
eu un bon destin. On ne m’a pas démoli dès le départ. On a commencé à essayer
de m’atteindre, y compris dans mon honneur par des calomnies, à partir du
moment où j’ai eu du succès. J’ai créé des jalousies et quelques incompréhensions.
Là, je n’étais pas préparé à ça. Mais après, j’ai pris des cours. Mais c’est
vrai que je suis toujours reconnaissant à cette entité majeure qui nous gère un
peu tout et tous et qui a fait que j’ai une carrière, entre guillemets
professionnelle, qui me comble. Jamais, je n’aurais pensé réaliser des choses
comme ça. J’ai été invité à faire des expositions dans des musées en Amérique
latine, dans des grands musées ici en Suisse, au Palais de Rumine à Lausanne,
avec Berger quand il m’avait invité. Paul Cella, m’avait invité à faire une
grande exposition personnelle au Musée des Beaux-Arts à
J’ai
un parcours tout à fait banal. J’ai commencé par dessiner, « dessinoter ». Après, j’ai dessiné, j’ai peint de
manière académique. Très vite, je me suis tourné vers le non figuratif, parce
qu’il fallait que je rende plutôt une atmosphère, plus qu’une substance
concrète. Par le plus grand des hasards, peut-être aussi en travaillant aussi
beaucoup, j’ai eu du succès. Voilà que tout à coup dans les années 80, les
gens, le public, les directeurs de galerie, conservateurs de musée se sont
aperçus que j’existais, que je travaillais et j’ai été invité à exposer dans
des grandes galeries, des grands musées, ici en Suisse et en Amérique. Tout à
coup, je me suis senti enfermé et déjà à la fin des années 80, j’ai changé de
style. Je suis parti en Andalousie. Entretemps, ma vie avait changé. Il y a eu
un premier divorce, il y a eu l’annonce de la maladie. Je suis parti en
Andalousie vivre dix ans. J’avais une grande maison là-bas avec un grand
atelier et là, j’ai commencé à changer mon style. Du style « moscatellien » comme on l’appelait à l’époque, j’ai
commencé à faire « les lettres andalouses » où je parlais de ma
solitude là-bas. Une solitude très positive, très bien assumée, mes rencontres
là-bas, comment je voyais et les autochtones vrais, la culture andalouse qui
vient de plusieurs racines ou alors vu que c’était un endroit touristique, de
raconter un peu ces gens qui se déguisent pour partir en vacances… Il n’y a
rien de pire qu’un touriste pour être déguisé ! J’ai commencé comme ça et
après c’est devenu presque un besoin. En tout cas, quelque chose qui était très
important pour moi, de ne plus être enfermé dans un acquis. Je me souviens à
l’époque, j’avais dit une phrase qui a fait un peu le tour : « L’acte
le plus important pour un artiste, c’est de scier la branche sur laquelle il
est assis », parce qu’il ne faut pas s’y complaire. Il y a pas mal
d’artistes qui à partir du moment où ils ont acquis la crédibilité du public,
en tout cas des interlocuteurs, avec une calligraphie, avec un style, ils
réchauffent les mêmes choses jusqu’à la fin de leur vie, parce qu’ils sont
reconnus par ça. Cela sécurise tout le monde comme ça. Moi à un moment donné,
je me suis senti prisonnier de ça. Alors, j’ai opté d’avoir comme style, de ne
pas en avoir… Chaque expo que je fais, c’est un one-man-show, c’est un concept,
c’est une idée que je transpose dans une famille de peintures ou d’œuvres. Ca
peut être les paquets de cigarettes virtuels, ça peut être les tourtes
érotiques, ça peut être les tableaux minimalistes, ça peut être les peintures
fauves, ça peut être avec ma calligraphie qui vient de ma jeunesse. Mais en
tout cas, je change. Ça peut être des thèmes comme dernièrement
« Transparence et Opacité ». C’est le résultat d’une réflexion
toujours, même quand ça frôle l’humour, mais où j’ai envie de raconter une
histoire et j’ai envie de raconter quelque chose de substantiel. Il y a deux
ans, mon exposition « Venise intime et Venise retrouvée », c’était
pour raconter les trois étés de mon enfance à Venise, au sein de la famille qui
résidait à Dorsoduro, un des plus beaux quartiers de
Venise, qui est devenu très rupin maintenant. Maintenant, un appartement à Dorsoduro, c’est cher comme à Tokyo, si ce n’est pas plus…
Le résultat est que ça déstabilise, ça m’a créé quelques réactions chez les
consoeurs et les confrères, mais ça surprend chaque fois et généralement ça
surprend bien.
Des
fois, j’ai le sentiment qu’on m’a un peu volé mon enfance, de devoir quitter
mon vivarium comme je vous l’ai dit avant, de travailler très tôt, vraiment
survivre dans une précarité assez incroyable, je vous l’assure. Je n’exagère
pas. J’ai l’impression qu’on m’a volé, un peu, mon adolescence, de m’être marié
très jeune, d’avoir assumé des responsabilités tout à fait concrètes ;
j’ai le sentiment que la vie m’a volé un peu ma jeunesse. Le bégaiement m’a
volé le verbe. Combien de fois dans le passé, avant que je commence le théâtre
amateur, je n’osais pas prendre la parole à une table où il y avait deux
personnes. Commencer une conversation avec quelqu’un que je ne connaissais pas
était problématique. Aller acheter un billet au guichet à la gare était
problématique. Commander une bière au bistrot était problématique. J’ai
l’impression qu’on m’a volé et après bon, ce n’est pas pour regarder qui est
moins bien que nous. Il y a des personnes qui traversent une vie avec des
handicaps majeurs.
Si
on a le même handicap, c’est des frères. C’est-à-dire qu’il m’est arrivé de
rencontrer des jeunes bègues et de vraiment les prendre dans mes bras. En
Espagne, j’ai rencontré un jeune garçon dont la famille avait une maison aussi
près de chez moi. Un jeune Suédois qui était bègue. Je l’ai pris comme si
c’était le mien. Il avait 14 ans. Je lui ai appris à jouer du billard
américain, j’avais un billard américain dans mon atelier, il est devenu un
champion après. Je l’ai vraiment pris en mains et quelques années plus tard, il
parlait beaucoup, beaucoup mieux et quand on s’est revu, il m’a dit :
« Yvan, muchas graciàs me aprendicte hablar de manera sincera. » Il était Suédois, mais notre langue de communication
était quand même l’espagnol. J’étais heureux et si je peux faire quelque chose
aujourd’hui pour les bègues, je le fais de tout mon cœur. Les autres handicaps,
malheureusement, je ne connais pas. Je pense que cela doit être terrible d’être
non-voyant, d’être sourd, d’être sur un fauteuil roulant ou d’être atteint dans
sa santé mentale et tout ça. La santé physique, je connais, je fais avec. Mais
c’est vrai que les handicapés sont mes frères et mes sœurs. Il y a cinq ans, en
été 2003, je suis allé à Lourdes. Oui, je le dis toujours sans auto valorisation.
Je suis allé à Lourdes, aider pendant cinq jours des vrais handicapés. J’ai eu,
pendant cinq jours, un non-voyant et en plus je m’occupais d’autres handicapés
lourds comme on dit, les laver, les cocoler, les dorloter, les préparer pour
aller à la messe…
Interview réalisée par Jean-Pierre
Lambert
Texte retranscrit par Françoise Berthod