Bernard Brünisholz : Visiteur de prison

 

 

Bonjour Bernard Brünisholz.

Bonjour.

 

Vous êtes visiteur de prison, dans quel pénitencier ?

Ce n’est pas un pénitencier. C’est la prison préventive de La Chaux-de-Fonds. Le pénitencier, c’est pour celui qui est déjà condamné et qui purge sa peine. La prison préventive, ce sont des gens qui sont mis là en attendant d’être jugés pour le bien de l’enquête, pour protéger la société ou pour que l’enquête puisse se faire le plus librement possible, on a des gens en prison préventive.

 

Et pourquoi devient-on visiteur de prison ?

Je crois que dans un premier temps, on le devient parce qu’on a un intérêt pour ceux qui vivent quelque chose de différent, quelque chose de difficile. Un passage qui est difficile dans leur vie. On a à cœur ces gens-là et on a envie peut-être de mieux les rencontrer, de mieux apprendre à les connaître, peut-être de faire un bout de chemin avec eux.

 

Est-ce que tout le monde peut devenir visiteur de prison ?

Dans certaines régions, oui. En France, particulièrement, il y a des services de visiteurs de prison où tous ceux qui veulent peuvent demander pour aller faire des visites en prison. Chez nous, c’est un petit peu plus difficile. C’est un peu plus fermé à ce point de vue-là. Il faut faire des demandes. Je sais que dans le canton de Vaud, il y a aussi une association de visiteurs de prison, mais pas tellement dans le canton de Neuchâtel, à part ma fonction, où je suis soutenu par une association, l’Association « J’étais en prison… » Je ne connais pas officiellement d’autres visiteurs de prison.

 

Est-ce que c’est une fonction bénévole ou vous êtes rémunéré pour faire cela ?

Moi, je suis soutenu par une association financièrement aussi, à raison d’un 20 %.

 

Une participation de 20 %...

Financièrement. Je vais tous les vendredis matin à la prison préventive de La Chaux-de-Fonds, ça c’est régulier. À côté de cela, quand des prévenus, ce n’est pas des détenus, de La Chaux-de-Fonds quand ils sont condamnés ou ils sont transférés dans un autre pénitencier, s’ils ont envie qu’on continue à se voir, ils me demandent et là je vais les voir où ils sont. Je vais justement à Gorgier, à Bellechasse, à Bochuz ou dans les autres prisons de Suisse romande en général. On continue d’avoir une relation dans ce cadre-là.

 

Lors du premier contact, ça se passe comment, est-ce que c’est eux qui demandent à vous voir ou… ?

Il y a la liste de ceux… des personnes que j’ai déjà vues que je veux revoir ce jour-là. Sinon, les prévenus eux-mêmes, ils apprennent par un gardien ou par d’autres prévenus qu’il y a un visiteur qui est là, qui est disponible et ils s’inscrivent, eux-mêmes, pour me voir. De temps en temps, je demande au gardien qui s’occupe de moi et qui va chercher les prévenus pour me les amener, je lui dis : « Est-ce qu’il y a quelqu’un aujourd’hui qui aurait besoin de voir quelqu’un pour discuter, pour se changer les idées ? » Cela dépend des surveillants, souvent ils sont très collaborants. Ils me disent : « Ah oui, tu pourrais voir celui-ci, celui-là ! » et je les mets sur ma liste.

 

Et leur réaction en général lors de ce premier contact. Ils s’attendent à quoi ou vous, vous attendez à quoi ?

Moi je m’attends à pas grand-chose, si ce n’est une rencontre. C’est déjà beaucoup. Faire la rencontre de quelqu’un et essayer de se rencontrer là où on n’en est chacun, faire connaissance et si ça se passe bien, c’est un peu le but, si ça se passe bien la première fois, on se dit que la prochaine fois ou dans deux vendredis, on se revoit un moment.

 

Ça ne marche pas forcément avec chaque personne ?

Non, tout le monde ne veut pas. C’est arrivé une ou deux fois où quelqu’un arrivait et on m’a dit : « Qu’est-ce que vous me voulez, vous ? » J’ai dit : « Je viens faire une visite. » J’en n’ai pas besoin. C’est arrivé quelques fois, mais c’est rare.

 

Les entretiens, ça se déroulent comment normalement ? C’est dans une salle privée ?

Il y a un parloir. C’est une cellule qui est aménagée en parloir. Il y a une table et quelques chaises. Parfois, même souvent, parce que j’aime bien aller là, c’est le parloir qui sert de bibliothèque. Il y a une paroi où il y a des livres. On ne les utilise pas, mais cela fait un peu plus habillé, un peu moins prison. Un peu plus convivial. Si je peux choisir, je demande à aller dans ce parloir-là. Quand j’arrive en prison, le surveillant qui s’occupe de moi m’amène dans ce parloir et après il va chercher la personne à visiter. Il l’amène et il referme la porte. On a un petit moment ensemble, un quart d’heure, vingt minutes, une demi-heure, une heure, ça dépend, même des fois deux heures. Une fois que c’est fini, on sonne et le surveillant revient chercher la personne visitée, il la ramène dans sa cellule.

 

Il y a quand même une certaine intimité, il n’y a pas le gardien qui est juste là, à côté ?

Non, non. On est vraiment seul à seul. C’est vraiment une relation de seul à seul. C’est une des premières choses que je dis. Je n’ai rien à voir avec la justice, la police, les services officiels. Je ne suis même pas payé par eux. Il faut vraiment qu’on puisse avoir une relation de personne à personne.

 

Et le rapport avec le personnel de prison, avec les gardiens, ça se passe bien aussi ?

Ça se passe bien en général. C’est vraiment des gens qui sont ouverts, ouverts au partage, à la problématique du détenu ou du prévenu. Souvent, ils ont quand même à cœur que ça se passe le moins mal possible en prison. Ils font tout pour que les prévenus puissent vivre leur séjour, si je peux dire, d’une manière, je ne veux pas dire agréable, parce que ce n’est jamais agréable, mais la plus humaine possible.

 

Mais souvent ce sont quand même des détenus étrangers, est-ce que vous avez aussi des contacts avec ces gens-là, est-ce que c’est plus difficile avec ces personnes-là ?

Ce qui peut être difficile, c’est la langue. S’ils ne parlent pas le français ou moi, si je ne parle pas leur langue ou pas bien leur langue, c’est vrai que les contacts sont difficiles ou parfois quasi impossibles. C’est vrai qu’il y a beaucoup d’étrangers en prison. C’est vrai que c’est une problématique. C’est aussi parce qu’on les garde un peu plus longtemps que les autres certainement. En général, j’ai un bon contact avec eux. On a même de très bons contacts.

 

Une fois qu’ils sont sortis de prison, vous avez aussi des contacts ?

Avec certains, il n’y a plus rien du tout. Avec d’autres, il se passe quelque chose. On se voit, on se voit de temps en temps, plus ou moins souvent, plus ou moins régulièrement, avec certains, on continue le suivi. Mais c’est vrai que pour beaucoup, même s’il se passe, entre nous dans la relation, il se passe quelque chose de bien, quand on sort de prison, on a envie d’oublier ce qu’il y a eu derrière. On oublie tout, on met de côté toutes les relations aussi. On met tout de côté, on veut repartir dans quelque chose de nouveau. C’est quelque chose qui est compréhensible. La personne a envie d’oublier cette période qui n’était peut-être pas trop glorieuse et envie de repartir de manière un peu différente. Dans ce sens-là, il y a beaucoup de relations qu’on oublie ou qu’on ne voit plus. C’est vrai que parfois, il y a des séries où je vois pas mal de monde. Une fois qu’ils sont sortis, on continue à se voir. On continue d’écouter, de partager, parce que pour beaucoup, le moment le plus difficile, ce n’est pas le séjour en prison, ce n’est pas facile, un moment très difficile, c’est la sortie. La sortie ou qu’est-ce qu’il va se passer ? Depuis le moment où l’on est entré en prison jusqu’au moment où l’on est sorti, il y a rien qui n’a été réglé, à part peut-être deux ou trois problèmes de justice, à part ça, il n’y a rien qui a été réglé. On ressort et tous nos problèmes nous reviennent dessus.

 

On ressort avec beaucoup de questions ?

On ressort aussi avec beaucoup de questions, même encore plus remonté ou révolté contre la société, contre le système. C’est vrai que la prison n’aide pas toujours à régler ces problèmes-là. Au contraire, ça sert souvent à les accentuer…

 

Pour vous, est-ce que c’est une démarche gratifiante d’aller rendre visite à ces détenus, qu’est-ce que cela vous apporte à vous ?

Moi, ça m’apporte beaucoup. On pourrait dire, je vais en prison pour apporter quelque chose. C’est vrai, j’apporte une présence humaine. Mais la présence humaine que je reçois en prison, c’est aussi riche, c’est aussi gratifiant. Je crois que des gens qui ont vécu des moments difficiles dans leur vie, qui sont en prison pour des raisons X ou Y, on arrive plus ou moins, je ne veux pas dire à justifier ou à banaliser, on n’arrive pas à banaliser ce qui s’est passé, mais on arrive à comprendre à travers leur vécu, à travers leur parcours, à travers leur expérience de vie, leur regard sur la vie. Je crois que ça apporte beaucoup aussi concernant notre propre vie à nous, concernant notre manière de voir les choses, notre petit bobo quotidien, ça amène beaucoup. La relation, pour moi ce qui est important, c’est de rencontrer des gens différents, des gens qui ont vécu des choses différentes que moi et c’est une richesse. Cela apporte beaucoup ! Cela remet en question aussi nos valeurs, notre manière de voir les choses, de voir la vie et dans ce sens, ça apporte beaucoup…

 

Quand vous allez rendre visite à ces détenus, est-ce que vous êtes fouillé ? Est-ce que vous pouvez leur amener des choses ou est-ce qu’ils peuvent vous transmettre des choses à amener dehors ?

Maintenant, cela fait cinq ans que je vais régulièrement à La Chaux-de-Fonds. On commence à se connaître. Il n’y a jamais eu d’histoires. C’est vrai qu’on ne me fouille pas systématiquement ; c’est comme si j’allais faire une visite le dimanche après-midi pour un bon copain. Dans ce sens-là, il y a un climat de confiance qui s’établit. Maintenant, qu’est-ce que je peux amener ou qu’est-ce que j’amène ? Moi, j’ai toujours avec moi des plaques de chocolat. C’est une personne qui faisait déjà des visites avant moi qui faisait comme ça et je continue un peu cette tradition. J’amène toujours des plaques de chocolat. De temps en temps, j’amène des cigarettes ou un peu de tabac. Mais c’est surtout le chocolat… Là, je peux l’entrer sans problèmes, il n’y a aucun problème. Maintenant, parfois des prévenus me demandent de leur amener quelque chose de particulier. Alors à ce moment-là, je demande au surveillant en sortant : « Est-ce que la prochaine fois, je pourrais amener ça pour… ? » On me dit : « Oui, oui, il n’y a pas de problèmes, ça joue. » On me dit : « Non, c’est un peu risqué. » Par exemple, une fois j’avais amené une guitare et je n’ai pas pu la rentrer, parce que la guitare a des cordes et en prison, il y a souvent le danger, quand même, du suicide. C’est dangereux de laisser une guitare dans une cellule. Là, je n’ai pas pu entrer la guitare.

 

Et question de lettres, des communications même verbales, est-ce que l’on vous pose cette question ?

C’est la préventive. C’est une période où il y a une enquête et, si possible, les informations ne doivent pas sortir de prison ou entrer. C’est surtout des informations qui peuvent avoir un lien avec l’affaire. C’est des choses qu’il faut éviter. Il faut être très prudent par rapport à ça. Cela m’est arrivé de sortir des lettres, mais je les ai soumises au surveillant en sortant. J’ai dit : « Voilà, j’ai une lettre de M. untel, est-ce que je peux la sortir ? » La plupart du temps, on m’a dit, il n’y a pas de problèmes. De temps en temps, ils ont voulu voir dedans ce qu’il y avait. En général, ça joue. Il n’y a jamais eu de problèmes. Je pense que si c’est quelqu’un qui a une enquête, qu’ils sont vraiment dans le gros de l’enquête, la lettre devrait peut-être passer entre les mains du juge. Souvent quand on est en préventive… de toute façon, en préventive, tout doit passer dans les mains du juge ou son greffier. Là, c’est un peu la même chose.

 

En tant que visiteur de prison, êtes-vous prêt à rencontrer n’importe quel détenu en préventive ? Selon le crime qu’il a commis, est-ce que vous, vous êtes prêt à le voir, même si c’est une personne qui est pédophile ou qui a commis des délits graves ? Est-ce que cela vous pose un problème à vous ?

Dans un premier temps, ça ne me pose pas de problèmes, parce que je ne suis pas censé savoir pourquoi la personne est en prison. Quand je vois quelqu’un, je ne sais pas ce qu’il a fait. Si je le sais, c’est parce qu’elle me le dit. Moi, mon job, ce n’est pas de savoir ce que la personne a fait, c’est de rencontrer un être humain qui a peut-être fait des bêtises, qui a des problèmes maintenant et de faire un bout de chemin avec. Il y a des gens que je vois, je ne sais pas ce qu’ils ont fait. Ils sont peut-être pédophiles. Ils ont peut-être tué quelqu’un. C’est sûr ! Après, quand j’apprends, souvent quand la relation fait un bout de chemin, la personne finit par dire, voilà on m’accuse de ça. J’ai eu rencontré des pédophiles, des assassins. Au début, ça fait drôle, c’est vrai. Petit à petit, on se rend compte… Je crois qu’on arrive à faire un travail ou on arrive à voir une personne humaine, un être humain comme moi qui fait des bêtises comme je fais des bêtises et des fois, qui va peut-être un petit peu plus loin qu’il aurait dû aller, même beaucoup trop loin, mais c’est un être humain… C’est un être humain qui mérite d’être rencontré, qui mérite d’être mis en valeur. Peut-être s’il a fait aussi des bêtises, c’est qu’il n’a jamais eu l’occasion d’être vraiment mis en valeur. C’est aussi peut-être l’une des raisons.

 

Est-ce qu’il vous arrive d’établir par exemple un lien avec la famille de la personne qui est en préventive ?

Oui, mais je le dis entre guillemets, parce que ce n’est pas évident d’avoir un lien qui soit correct et qui ne soit pas un pont judiciaire entre le prévenu et la famille, puisque l’enquête est en cours. Il n’y a pas d’informations qui doivent passer. Mais cela m’est arrivé d’avoir des contacts ou de demander à quelqu’un de téléphoner à l’avocat ou simplement des choses assez simples ou, des fois, sachant qu’il y avait une famille dans la détresse, parce que le père ou le mari est en prison, à ce moment-là, je me suis approché d’eux pour voir si on pouvait faire quelque chose pour eux. Parce qu’une famille qui a un membre qui est en prison souffre tout autant, si ce n’est plus, que celui qui est en prison…et surtout par rapport au regard extérieur. Quand on est en prison, on est un peu protégé des regards extérieurs. On ne sait pas, on ne voit pas le regard que les autres ont sur nous. Mais ceux qui sont dehors, les enfants qui vont à l’école, l’épouse qui va au travail, tous les jours, ils ont l’impression que les gens les regardent, leur disent ou pensent : « Toi, tu es la femme de tel et tel ou tu es la femme de celui qui a fait ci ou le fils de celui qui a fait ça » et ce n’est pas évident.

 

Il y a détresse psychologique.

Les familles qui ont un membre qui est en prison, ils vivent souvent la détresse morale. Il y a quelqu’un qu’on aime, qui n’est pas là. Au niveau social, de la société, on a toujours l’impression que les gens nous regardent avec un regard réprobateur, alors que nous, on n’a rien fait et aussi, souvent, il y a une détresse financière. Souvent, ce n’est déjà pas des familles qui sont à l’aise au niveau des finances. Il suffit d’une sale histoire comme ça pour plonger toute la famille dans une certaine misère quand même.

 

Il y a une certaine culpabilité chez la famille du fait qu’un membre proche de la famille est en prison ?

Je ne sais pas si c’est une culpabilité, mais une souffrance en tout cas. Mon boulot, si je me mets en contact avec eux justement, ce n’est pas tellement de mettre en lien celui qui est en prison avec la famille qui est en dehors, c’est plutôt d’apporter mon soutien. Le soutien que je peux apporter à cette famille qui est là et une aide concrète si on peut l’apporter.

 

À part vous, est-ce qu’il existe des associations qui peuvent aider ces familles ?

Dans la région, je connais peu de choses. Je sais que dans le canton de Genève en tout cas, il y a une association qui est assez solide par rapport à cela. Nous, dans le cadre de l’association en prison, ça arrive qu’on fasse une chose ou l’autre où on voit que quelqu’un a besoin d’aide, on fait quelque chose, on cherche du monde qui pourrait donner un coup de main ou aller surveiller les enfants quand la maman travaille ou des choses comme ça. On le fait, mais on ne le fait pas systématiquement. On le fait de temps en temps, quand on a vraiment l’impression qu’il y a quelque chose à faire. En plus, si on a quelqu’un à disposition qui va bien dans cette aide-là.

 

Que pouvez-vous nous dire sur cette association « J’étais en prison… » ?

L’association « J’étais en prison… » est une association chrétienne issue des milieux évangéliques. Elle tire son nom d’un verset biblique dans Matthieu 25. C’est Jésus qui parle, qui dit : « J’étais en prison et vous êtes venus me visiter. » Cette association a à cœur de suivre cette invitation de Jésus, aller visiter ou aller rencontrer ceux qui sont mis en marge, qui se mettent en marge de la société ou qui sont mis en marge de la société, aller les rencontrer, parce que c’est des êtres humains comme nous et qui ont besoin aussi de relation humaine. Pas seulement une relation policière ou judiciaire, mais une relation humaine… On a à cœur cette notion de les rencontrer là où ils sont.

 

Bernard, je vous remercie pour toutes ces actions sociales que vous donnez à cette société. Je trouve ça très courageux de votre part et à bientôt.

Merci de m’avoir accueilli.

 

 

Interview réalisée par François Gombàs

Texte retranscrit par Françoise Berthod