Pedro Meca :
Prêtre dominicain
Compagnon de la première heure de l’abbé
Pierre, le père Pedro Meca vit en permanence aux
côtés des pauvres et des marginalisés. Il sait, non seulement, les écouter,
mais il sait aussi très bien en parler.
Un
jour à Roubaix, je travaillais avec un pédiatre extraordinaire et il avait
réuni dans une maison plusieurs familles, personne ne voulait de ces familles.
Ils se sont réunis dans cet immeuble. Il y avait un enfant qui allait à l’école
avec tout le monde et un jour il m’a dit : « Tu sais Pedro, les
gamins à l’école, c’est des pauvres ! ». Ah bon. C’est des pauvres. « Ils
ne pensent qu’à l’argent. » Et lui, n’avait rien. Il pensait autre chose.
Moi je crois que c’est vrai. Il ne faut pas non plus dire que tout le monde est
pauvre de quelque chose. « Donne, on est tous égaux ! » Non, la
pauvreté matérielle compte. Mais ce qui est terrible et beaucoup plus
difficile, c’est la pauvreté ailleurs que dans ce milieu de pauvreté
matérielle. Il y a une quinzaine d’années au moins, un groupe de jeunes de la
société, beaucoup avec des noms à rallonges –,pour
moi, cela ne veut rien dire. Mais pour eux, ça voulait dire quelque chose. Des
familles d’argent qui sont venues me voir pour me dire : « Pedro, on aimerait
s’occuper des pauvres. On aimerait travailler dans le milieu. » J’ai
dit : « Vous voulez vous occuper des pauvres, je vous donne un
conseil. Ne quittez pas votre milieu. Essayez de voir la pauvreté dans votre
milieu. » C’est une association qui marche très bien maintenant au niveau
national. Ils ont trouvé que dans des familles riches, il y avait des enfants
qui vivaient cachés, que les parents les tenaient là, à cause des maladies ou
des gamins aussi dans les hôpitaux que personne ne venait voir. Eux, ils ont
commencé à travailler, à libérer les parents, le week-end. Ils prenaient
l’enfant avec eux et comme ça les parents riches étaient libérés, parce que
tout le temps, tout le temps s’en occuper… C’est donc de la pauvreté, on peut
la trouver partout, partout et surtout moi, je trouve que la quête de l’argent
mène souvent à une pauvreté spirituelle, je ne parle pas religieuse, une
pauvreté d’esprit énorme, obsédée par l’argent ou par les choses. Et là, c’est
très pauvre aussi… Mais au moins, quand même, ils peuvent manger bien.
Tu parles de l’argent, de la pauvreté,
de la relation avec l’argent. Je me souviens d’une conférence que tu avais
donnée où quelqu’un te demandait Pedro, comment est-ce que tu te comportes face
à un clochard ? Est-ce que tu donnes de l’argent au clochard dans la
rue ?
Non !
Moi, je ne suis pas partisan du don, parce qu’il ne faut pas oublier que la
main qui donne, elle est toujours au-dessus de la main qui reçoit. Le don te
permet d’être au-dessus. Le père Joseph Wresinski,
fondateur d’ATD Quart Monde, dit : « On se
penche sur les pauvres, mais on se penche tellement qu’on risque de tomber
dessus et de les écraser. » Le don peut écraser. Il est difficile de
donner, mais il est beaucoup plus difficile de recevoir. Moi, j’aime bien
établir plutôt des situations d’égalité où l’on soit à égalité. Une rencontre
par exemple je ne donnerai pas, je ne vais pas payer un sandwich, mais je vais
payer un verre à boire. Je vais payer un café ou un demi. Mais d’abord, on
négocie et elle ou lui paye la première tournée. Moi, la deuxième. On s’invite.
Ce n’est pas pareil de donner que de s’inviter, parce que quand on est comme
ça, on est beaucoup plus libre l’un, l’autre. Je n’aime pas donner, peut-être
parce que je mendiais étant petit. Ce n’est pas beau de tendre la main.
Quand tu vois un mendiant dans la rue,
c’est plutôt toi qui lui demande de te payer un verre ?
On
négocie. Je ne le lui demande pas comme ça. On le raconte vite, vite, mais en
réalité, c’est un peu ça. C’est ce qui m’a motivé aussi à créer dans
l’association des Compagnons de
Ça, c’est la plus grande des pauvretés.
Tu
n’existes pas. Si tu n’existes pas pour quelqu’un et grâce à quelqu’un,
qu’est-ce que tu as à regarder si tu n’as pas regardé ? S’il n’y a pas de
regard amoureux vers toi, tu ne sais pas regarder avec amour… C’est dans la
relation. Il y a quelqu’un qui t’attend, qui va t’attendre. Un jour, un gars,
il avait passé trois mois à l’hôpital, il était tout esquinté, autour des 35 ans.
Je suis allé le voir deux ou trois jours avant qu’il sorte. « Dis-donc, on t’a bien retapé ! » On lui avait
même mis des dents. « Maintenant, tu peux sourire, on voit tes dents
blanches. » Avant, on voyait un trou. La bouche était très esquintée. Je
lui dis : « Maintenant, tu vas sourire, tu vas être un tombeur. Les
filles, tu vas les avoir tant que tu veux. » Il me dit : « Bof,
quand je vais sortir, personne ne m’attend. » J’ai dit : « Non,
c’est faux. Moi, je t’attendrai ! » Et c’est vrai. D’ailleurs,
on se voit toujours. C’est pour dire que je crois que si on existe, on existe
par et pour les autres. Si on existe pour soi, on est des cadavres ambulants.
Si on existe par les autres et pour les autres, on peut être des cadavres
déficients, des personnes déficientes en beaucoup de choses, mais on existe.
C’est-à-dire qu’on a une relation qui nous permet de vivre. Une bonne relation
nous permet de vivre bien.
Voilà pourquoi les gens du Centre de
Vis-à-vis
des gamins de Kaboul ?
Par exemple, oui.
Mais
vis-à-vis de tout. Je crois que l’important pour moi…
Ils ne font pas que ça, d’ailleurs.
Non
maintenant, on fait notre truc avec des gars, depuis l’été dernier, c’est en
route. J’aime bien les choses en route, parce qu’une fois qu’elles marchent,
moi je m’en vais. C’est aller passer dix, quinze, vingt jours dans une maison à
la campagne, près de Cahors sur la route de Saint Jacques de Compostelle et le
matin, de neuf heures à midi, on sort sur la route. On met quelques caisses, il
y a quelques chaises en plastique qu’on sort. On met du café, du jus de fruits
ou quelques fruits, du raisin, des tranches de melon, comme ça et on l’offre
aux pèlerins. Tous les matins, il y en a une quarantaine qui passent.
C’est extraordinaire, les rencontres. C’est extraordinaire à double sens. Pour
les gars de la rue, là, ils sont en train de donner. C’est leur procurer
l’occasion de donner et pour les gars qui d’habitude peuvent donner, c’est
l’occasion de recevoir. Il y a un échange extraordinaire… Moi j’aime beaucoup
mettre les gens en position, je dirais humaine, d’échange.
Les gens, il ne faut pas les assister.
Il faut les aider.
Il
faut, il y a des situations où il faut assister un petit peu, quand ils crèvent
là, il faut l’assister. Autre chose, c’est fabriquer l’assistanat. Et moi je
crois que c’est très dangereux l’utilisation qu’on peut faire dans le travail
social. Je parle pour
Mais pourtant le mot charité est un mot
d’église !
La
charité, je la vomis. Je préfère le respect. Charité réduit à un acte de donner
et de faire l’aumône, parce que c’est ça. Ce n’est pas un mot d’église. On a
gardé le mot moteur, la charité. Pour moi, la charité, c’est la vie de l’amour.
C’est l’amour gratuit de Dieu. C’est la vie de Dieu à nous. Et l’amour, c’est
comme un moteur de vie et non pas réduit à un acte. C’est comme on disait d’un
chauffeur, d’un conducteur de formule 1, au bout de quelques années, on lui
donne les clefs et voilà, il court… On a réduit la conduite à avoir la clef
pour ouvrir. Non, c’est la clef, la charité. On ne peut pas la réduire à la
clef. C’est ce qui anime, ce qui déclenche. Quand on réduit la charité au don, ça
non, je suis contre. D’ailleurs, je suis contre la solidarité réduite
simplement à donner des choses. Être solidaire, pour être un peu responsable,
ça vient de solide, solidaire aussi. C’est un terme juridique. C’est être fort
pour l’autre, puisque tu es faible, je vais être fort pour toi pour que tu
deviennes fort. Non, pas pour que tu restes faible. Moi, je ne peux pas être
solidaire de la situation de pauvreté des gens. Je ne suis pas solidaire d’un
pauvre. Je suis solidaire des ressources qu’il a en lui, que l’on va découvrir
et qu’on va mettre en avant pour s’en sortir d’une situation de soumission ou
d’esclavage. L’homme, il faut qu’il soit debout. Je suis solidaire de ses
envies et de sa dynamique de se mettre debout. Je ne peux pas être solidaire de
celui qui veut faire la sieste…
Chaque personne a au fond de lui le
moyen de s’en sortir, tu crois ?
S’en
sortir d’où ? Pour aller où ? Le moyen de s’en sortir, ça dépend. Un
gars, à qui il manque une jambe, il n’a pas le moyen de courir un cent mètres
en dix secondes. Il pourra courir en pas mal de temps. Il pourra courir, il
s’en sortira d’une situation ou une autre. Moi, je crois que tout le monde a le
moyen de vivre. Mais celui qui manque de quelque chose, il faut l’aider. C’est
ça la différence, je dirais, entre les humains et les animaux. Un animal, si un
chat naît avec une patte en moins ou a un accident, le train qui passe lui
coupe une patte, les autres chats ne vont pas lui coudre une patte, tandis que
l’homme, par la tête, lui peut faire en sorte de remplacer la jambe, de
remplacer un rein, de remplacer le cœur. On pourrait transplanter le cœur de
généreux à des types égoïstes. Il faudrait faire des transplantations. Mais ça,
on ne peut pas le transplanter. Mais l’homme peut faire en sorte qu’il peut
combler ses déficiences de la nature, au moins en partie, et les déficiences
des actions des hommes.
Tu as dû en rencontrer des gens dans ta
vie, importants, ça je le sais, même des ministres, des gens aussi moins
connus. Tu as connu l’abbé Pierre, tu as connu un premier ministre en France,
comment tu analyses un petit peu tout ça maintenant ?
D’abord,
des gens importants, oui. Mais pas parce qu’ils sont ministres, ça c’est très
relatif et c’est précaire. C’est vrai que pendant ma vie, j’ai eu la joie et parfois
pas la joie de rencontrer des grands personnages ou personnalités, de très
grandes personnalités. Certaines très connues, mais j’ai rencontré, pour moi
ceux qui m’ont le plus marqués, c’est les gens souvent inconnus. Chaque fois
que je parle en public, pour moi, c’est un truc très important de savoir dire
merci à ceux qui t’apportent quelque chose. Aux gars de la rue qui me racontent
une histoire, qui me disent quelque chose, je leur dis merci. Ça, je ne savais
pas remercier. Pour moi, l’importance des gens n’est pas dans le rôle qu’ils
jouent, parce que ce n’est qu’un rôle et ils peuvent être très, très forts.
Mais ce qu’il y a, c’est que ma formation de dominicain m’a donné un certain
niveau de culture. Ça aide. Ce n’est pas tout, mais cela te permet quand même
d’avoir accès à des rencontres où tu peux parler sans trop dire de bêtises. C’est-à-dire
qu’il faut oublier le journal, si tu ne veux pas dire de bêtises. Si tu as une
certaine culture, pour moi, c’est le travail essentiel avec les gens en difficultés,
c’est la culture aussi, parce que c’est ça qui te permet d’avoir un passeport
pour la vie et qui est beaucoup plus important souvent que le logement. Je ne
dis pas que manger et boire, parce que tu crèves, le logement, le travail,
c’est secondaire par rapport à te cultiver de l’intérieur. La culture, ce n’est
pas simplement les connaissances, c’est te cultiver, pousser de l’intérieur.
Là, ça m’a permis de parler avec tout ce monde-là, souvent des grands de ce
monde comme on dit et ce qui les embêtait toujours, certains, s’ils ne
l’étaient pas, c’est que j’étais un homme libre, ou assez libéré. Libre ça
dépend ce que c’est, mais libéré, ce qui induit au respect, c’est rencontrer
quelqu’un qui soit libre. Tu as de l’argent, tu crois que tu peux faire, tu as
l’expérience, tu crois que tu peux faire tout, acheter tout. Dire à quelqu’un
qui a des millions : « Je t’emmerde », ce n’est pas avec ça que
tu vas acheter ce que je ne suis pas, ce que je ne vends pas. Là, c’est ça que
j’aime, la liberté. Je crois que c’est ce dont on a besoin aujourd’hui, c’est
des hommes libres plus que jamais. Et le bonheur d’être libre, tu t’en
contentes, parce que tu réduis les liens. Une des recettes d’être libre pour
moi, être libéré, c’est de réduire ta vie à l’élémentaire. On n’a pas besoin de
tellement de choses et on peut en jouir. Je suis très heureux dans un bel
appartement comme je suis très heureux dans un bidonville… Pareil, sauf que les
difficultés ne sont pas les mêmes. L’important, ce n’est pas dans l’avoir et on
insiste aujourd’hui trop sur l’avoir au lieu d’une manière d’être. Je crois que
le secret pour s’en sortir de là, c’est, pour moi, quitter la dépendance des
choses qu’on a ou qu’on désire tellement avoir, dont on est esclave, pour
arriver à la dépendance des personnes. C’est-à-dire être dépendant, non pas
indépendant… Je crois qu’il faut reconnaître que l’autre, et c’est ça la vraie
relation, reconnaître que l’autre : « Tu peux m’apporter toi. Tu ne
vaux rien mais tu peux m’apporter quelque chose. Par là, tu vaux beaucoup. »
Tout le monde peut apporter quelque chose et on peut s’enrichir mutuellement.
Ça pour moi, choisir des morceaux de liberté qui sont partout, c’est autre
chose que de choisir des morceaux de ce qu’ils pensent être la liberté, parce
qu’ils ont des choses. On confond trop les prix et la valeur.
Pour toi, c’est ça la recette du
bonheur ?
Du
bonheur, je ne sais pas s’il y a une recette. Il faut être heureux, je suis
heureux, mais pas content ! Pas content, parce qu’il y a trop de misères,
trop d’injustices autour de moi.
Tu es un homme heureux, mais en colère.
Pas
content ! L’abbé Pierre, parce que je le fréquentais beaucoup me
disait : « Une des vertus, qu’il faut garder, c’est la colère. »
Si on ne se met pas en colère face à l’oppression, des gamins qui sont
maltraités, torturés, qui sont abandonnés… si on ne se met pas en colère, c’est
qu’on ne les aime pas. L’amour exige de la colère, sans s’emporter, casser
n’importe quoi. Ça, c’est autre chose. Mais la colère, elle est saine. Si les situations
du monde d’aujourd’hui ne nous mettent pas en colère, il vaut mieux qu’elle
meure.
Avant de terminer cet entretien, je suis
presque obligé de te demander : « Et Dieu dans tout ça dans ta vie,
quelle place a-t-il pris ? »
Je
me demande pourquoi tu me poses la question, parce que je suis curé ?
Parce que tu es curé, oui.
Ce
n’est pas à un curé qu’il faut poser cette question, c’est à un chrétien, à un
croyant. Je peux fonctionner comme un curé et ça c’est la question en
définitive d’un croyant à un croyant. Dieu là-dedans. Je dirais :
« Il n’y a pas de Dieu en-dehors de ça. Il n’y a pas de Dieu en-dehors. »
C’est là-dedans, c’est-à-dire moi je crois à un Dieu, celui qui est chrétien, à
un Dieu qui est droit. C’est les mathématiques de Dieu. Je crois en un Dieu
Père, Fils, Esprit. C’est un mystère, Foi, Mystère. Le mystère trinitaire,
c’est le mystère de la relation à l’intérieur d’un, il y a une relation Père
Fils qui est tellement forte qu’il n’y a qu’une personne, l’Esprit. Pour moi,
dans mon quotidien, quand j’ai ouvert
En tout cas, nous, on espère que tu
vives encore longtemps, parce qu’on a eu beaucoup, beaucoup de plaisir à te
rencontrer.
Et
moi, j’ai le plaisir de venir te rendre visite, parce que tu sais ma théorie
sur la visite… Une visite, ça fait toujours plaisir. Toujours ! Soit en
arrivant, soit en partant…
Merci.
Interview réalisée par Jean-Pierre
Lambert
Texte retranscrit par Françoise Berthod