Steve Jeanneret : Forgeron

 

 

Monsieur Steve Jeanneret, bonjour.

Bonjour.

 

Vous êtes diabétique et vous avez entrepris un long voyage.

Tout à fait.

 

Dans un pays où il est difficile de vivre et étant diabétique avec des conséquences encore plus difficiles ? Comment avez-vous géré votre maladie lors de ce froid ?

Simplement en s’organisant. Avec l’insuline, faire attention à ne pas qu’elle gèle et tout ce qui est batteries pour les testeurs, il faut les mettre au chaud, dormir avec. Ça, c’est des choses importantes. Avoir assez de sucre avec soi et contrôler un peu plus souvent aussi et de gérer le paramètre froid qui est aussi pour les gens, pas diabétiques, un problème. On doit continuellement reprendre des fruits secs ou des choses en montagne pour combler en fait le manque de sucre.

 

Vous l’avez dit au départ, vous êtes parti avec des porteurs ?

Tout à fait. Ils étaient au courant et lors de ma préparation de mon voyage, j’ai laissé de l’insuline à différents points. Comme j’ai voyagé sur un long terme, j’ai laissé du matériel et j’avais de la réserve avec moi.

 

Est-ce que vous avez eu des problèmes par rapport à ça ?

Simplement une grande hypo due au froid. Mon docteur m’avait dit qu’effectivement ça me faisait descendre le sucre, mais je ne pensais pas à un tel point. Pendant un jour complet, j’ai dû reprendre du sucre et après, j’ai « rediminué » mon insuline pour compenser l’effort physique, parce qu’on marchait entre quatre et huit heures par jour. On a toujours la même alimentation. Par contre, l’effort physique, d’un jour à l’autre, n’était pas le même, donc je gérais mon insuline en fonction de ce que les porteurs me disaient, si on faisait, plus ou moins, une petite ou grande journée.

 

L’effort physique, vous vous êtes entraînés avant ou pas du tout ?

Pas du tout, non. J’ai fait un mois de voyage au Népal et je suis monté faire un col à 5400 mètres, le tour des Annapurna. Là, lors de la montée en fait, l’adaptation, etc. j’ai fait des paliers par mille mètres où là, j’avais des sensations de tord-boyau, maux de tête. On allait à notre rythme et j’ai adapté mon physique comme ça. C’est après, plus tard, au mois de janvier, deux mois après, que j’ai fait le voyage sur la barrière gelée. J’avais déjà accumulé un certain physique.

 

Comment avez-vous décidé un tel voyage, comment avez-vous prévu ça ?

Un jour, j’en ai eu un peu marre de cette vie de stress et autres. J’ai eu envie de couper et je me suis dis, je vais partir… Je n’avais pas forcément les moyens, mais je me les suis donnés en trouvant des petites combines, des billets d’avion bon marché, en voyageant avec des « locaux ». Essayer d’avoir des prix bon marché, de vivre vraiment avec les gens sur place, d’avoir des chambres à petit prix.

 

Chez l’habitant ?

Oui, tout en étant diabétique, on arrive à gérer nos finances, à n’avoir aucun luxe particulier mais de vivre avec les gens du pays, à l’aventure.

 

Quelle étape avez-vous trouvé la plus belle ?

Je dirais, les Annapurna, à côté de l’Himalaya, c’est quelque chose d’extraordinaire mais ce qui m’a le plus touché, je dirais, c’est quand je suis allé au nord de l’Inde et c’est en arrivant en avion sur toute cette chaîne himalayenne que là, je me suis carrément mis à pleurer, tellement c’était beau. Cela m’a pris émotionnellement. C’était vraiment comme un drap plissé blanc avec quelques sommets qui dépassaient. C’était quelque chose de vraiment grandiose. Là, la nature, la grandeur qu’elle a, c’est quelque chose qui m’a énormément marqué.

 

Et pourquoi un tel voyage ?

Une recherche de moi-même, apprendre à me connaître, à être seul avec soi-même. C’est comme si on apprenait à découvrir quelqu’un d’autre finalement et au bout du compte, on se retrouve. Mais c’était vraiment comme si je n’étais pas moi en partant d’ici. En arrivant là-bas, j’avais l’impression d’avoir une deuxième personne à côté de moi. Finalement, c’était mon moi intérieur.

 

Vous n’avez pas eu peur certaines fois, dans certains cas ?

Non, si ce n’est des problèmes de vide, de hauteur, des chemins qui étaient gelés. Quand on marchait ou quand on grimpait, il fallait être conscient du risque. Ce n’était pas une peur, disons à laquelle je rêvais…

 

Et par rapport aux gens, vous n’avez pas eu d’ennuis ? C’est quand même des pays… avec tout ce qu’il se passe.

Lors de mon tour des Annapurna, j’ai refusé de payer la taxe des maoïstes, des rebelles en montagne et là, on s’est battu. Moi, j’ai été blessé à la jambe et à la tête. On a pu s’enfuir avec mon porteur. J’ai fait la une des journaux au Népal pendant trois jours. Cela a même passé ici sur RTN. J’ai appris ça par hasard après. C’était une expérience tout à fait sympa, parce qu’il n’y a pas eu de grandes conséquences, simplement qu’après le gouvernement a un petit peu utilisé ça…

 

Pour faire de la pub. Autrement, quelles régions avez-vous encore visité, d’autres pays aussi ?

Lors de ma vie, oui. J’ai visité l’Australie. J’ai visité Madagascar. J’ai été pendant deux semaines en pirogue à Madagascar. J’ai été en Libye pour le travail. Là, plutôt dans des conditions de chaud. Je dirais que pour le diabète, pour moi, c’était plus difficile.

 

Plus difficile le chaud que le froid ?

Oui. Cela a été plus difficile de gérer le chaud, parce que l’insuline réagit moins bien et l’on sent moins quand on n’a plus assez de sucre ou trop de sucre. Moi, je suis quelqu’un, par rapport au diabète, qui préfère le froid que le chaud.

 

Vous rêviez du Tibet, mais vous n’y êtes pas allé, pourquoi ?

C’était ma motivation principale, mais j’avais un peu peur en allant au Tibet, en rencontrant les Tibétains, qu’il y ait des soucis avec la police chinoise. Je suis quelqu’un d’assez caractériel et je sais que si je prenais contact avec les locaux, je pense que la police chinoise n’aurait pas apprécié… J’ai plutôt préféré aller sur le Népal. On m’a aussi conseillé d’aller plutôt sur le Népal, vu que c’était un pays assez stable. Là, j’ai pu justement faire connaissance de différents Tibétains. Ils m’ont aussi raconté un peu leur périple pour traverser la chaîne himalayenne pour arriver sur l’Inde. Au mois de janvier de l’année passée, entre les fêtes, je suis monté à Dharamsala, je suis allé voir le temple du Dalaï Lama. C’était aussi pour moi, j’avais envie de découvrir le bouddhisme pour vraiment découvrir cette simplicité des Tibétains, etc.

 

C’est une autre culture.

Tout à fait. Beaucoup de respect. C’est des gens qui ont beaucoup de respect.

 

C’est ce que vous cherchiez, le partage ? Le partage, peut-être moins, mais le respect ?

Pas forcément, c’est ce que j’ai appris là-bas, dans toute l’Inde, c’est partout comme ça. Les gens se respectent énormément.

 

Par rapport à votre métier, j’ai lu que vous aviez travaillé là-bas ?

Je suis allé un petit peu au Rajasthan en attendant de monter sur le Nord et là je me suis approché des forgerons, parce qu’à la base, je suis serrurier et j’ai fait un apprentissage de serrurier chez un maréchal-forgeron. Ma passion est de créer et de forger. De par ma passion, je me suis approché de ces gens-là. J’ai rencontré des forgerons dans la rue. Je me suis approché d’eux. On a forgé ensemble et le comble de tout, c’est que c’est les « locaux » qui venaient voir le touriste forger. C’était la petite histoire. C’était super sympa. On a passé des après-midi avec des « locaux » qui étaient vraiment extraordinaires. D’ailleurs, j’ai gardé contact avec un forgeron du Rajasthan qui m’écrit régulièrement. On se donne des tuyaux, on se passe des journaux, etc.

 

Parce que vous pratiquez encore ?

Tout à fait. J’ai ma propre forge. Je donne des cours. Je fais des démonstrations et j’ai un site Internet ou je crée des pièces pour des mariages, des anniversaires, rénovations, etc.

 

Quels conseils donneriez-vous à d’autres personnes qui sont aussi diabétiques ?

Simplement de ne pas se donner de limites, mais d’être conscient de ce qu’ils font, de ce qu’ils veulent faire et de bien se préparer simplement avant et en fonction de ça. Après, on vit comme une personne normale. C’est comme si simplement on part en voyage, on prend sa brosse à dents. Moi je prends ma brosse à dents et mon insuline. Il faut juste se dire qu’on a la possibilité de le faire.

 

N’importe quel sport ?

Moi, j’étais maître de sports. J’ai fait ça pendant quinze ans. J’étais professeur d’athlétisme. J’en ai fait moi-même. Je n’ai jamais eu de soucis à ce niveau-là, je dirais. Cela ne m’a pas empêché. Je ne me suis jamais mis de limites par rapport au diabète.

 

Vous avez d’autres projets ?

Mon projet s’est réalisé. C’était de devenir indépendant. Je suis indépendant serrurier depuis le 1er septembre 2008 et mon futur projet de voyage, ça serait d’aller au Pérou, en Équateur faire des treks. Là, c’est un peu la question financière qui coince et j’aime bien aussi digérer, pendant quelques années, mes précédents voyages, vu que c’est des voyages sur trois mois, avant de reprendre quelque chose. Il faut vraiment que tout d’un coup je me dise, il faut que je parte, que je fasse quelque chose. C’est ça que j’aimerais faire.

 

Vous le prévoyez passablement à l’avance financièrement ?

Pas forcément, non. C’est en quelques mois. Tout à coup, je me dis : « Hop, je veux partir et je m’en vais… »

 

Sans sponsors, sans rien. Vous êtes parti seul ?

Tout à fait.

 

Sans aide. Et vous faites des conférences ?

Suite à mon voyage sur la Rivière gelée, comme c’était quelque chose de particulier, j’ai eu beaucoup de demandes de personnes qui voulaient voir mes photos. J’ai eu l’idée de faire des conférences. J’ai été contacté par le Salon du livre d’Arolla, où j’ai donné une conférence. J’ai eu 40 personnes. J’ai donné une conférence pour moi-même au Val-de-Ruz, où j’ai eu 80 personnes et dernièrement à Vercorin, j’ai eu une soixantaine de personnes. C’est des gens qui aiment bien la montagne, qui sont un petit peu intéressés ou qui ont entendu parler de la Rivière gelée, qui sont venus voir et qui ont eu beaucoup de plaisir. J’ai réussi à leur apporter un peu d’émotion, un peu de rêves et de plaisir.

 

Ce n’est pas la même chose la montagne en Suisse dans les Alpes ou l’Himalaya ?

On ne peut pas vraiment comparer, parce que là-bas, on n’a pas tout ce qui est secours. On n’a pas d’hôtels, de restaurants. Il n’y a pas de télécabines. C’est vraiment la montagne à l’état pur. Pout tout ce que vous entreprenez, il n’y a pas de cartologie précise. C’est vraiment assez précaire.

 

C’est pour ça qu’il faut des porteurs, quelqu’un qui vous guide.

Des porteurs oui, parce que les chemins ne sont pas forcément… ils sont assez dangereux. Nous, sur la rivière, on avait pris tout avec nous : les réchauds, le kérosène, à manger, pour vraiment partir pendant vingt jours, nourriture comprise. Sacs de couchage, on a dormi dehors, dans des grottes. C’est vraiment une base, vraiment sans grand luxe…

 

Vous avez une particularité qui est rare, vous aimez apporter du bonheur aux autres.

Tout à fait. Moi, de par mes voyages, de par mes expériences, j’aime faire partager les autres pour leur apporter de la joie ou les aider tout simplement. Parce que c’est vrai, qu’actuellement dans le monde où l’on vit, les gens sont très solitaires et l’on remarque que d’être ensemble, de partager, de leur apporter quelque chose, c’est bien. Moi, simplement si je peux créer quelque chose, par exemple à la forge, et l’offrir à quelqu’un et de le voir sourire et content… moi, je me nourris de ça. C’est quelque chose pour moi d’extraordinaire. C’est plus valorisant que de recevoir de l’argent. Ce n’est pas forcément logique, mais pour moi ça l’est. Parce que c’est ça qui est vraiment la vraie vie… L’un à l’autre, c’est s’apporter du bonheur et de la joie.

 

Merci beaucoup et bonne chance pour le futur.

Merci. Merci de m’avoir invité, ça m’a fait très plaisir.

 

Merci.

 

 

Interview réalisée par Françoise Berthod

Texte retranscrit par Françoise Berthod