Daniel Bena

 

 

Daniel Bena, bonjour.

Bonjour.

 

Bienvenue chez TOR.

Merci.

 

Vous venez nous rendre visite pour faire un témoignage de vie. Vous participez actuellement au Tour du canton et vous avez été victime en fait en 1984, d’une grave maladie et on aimerait bien que vous nous parliez un peu de ce que vous avez vécu. Vous avez fait aussi beaucoup de sport et on aimerait savoir un peu comment vous avez combattu votre maladie ?

Effectivement, j’ai été victime d’une grave maladie. Cette grave maladie, c’est un signe du zodiaque, c’était le cancer. Au début de novembre 1984, un soir, j’ai commencé à cracher du sang. C’est clair que ce n’est pas un signe très réjouissant. Je me suis inquiété. Je me suis rendu chez mon médecin qui a fait certaines analyses. Mais lui, ce soir-là, ne s’est pas rendu compte, ne savait pas exactement de quoi il s’agissait. Quelques jours après, je me suis rendu chez un médecin à Neuchâtel. Il m’a ausculté et lui, il a tout de suite remarqué de quoi il s’agissait. Il ne me l’a pas dit tout de suite. Il l’a dit quelques heures plus tard à ma maman qui s’est effondrée. Mais qui, elle, stoïquement ne m’a rien dit…

C’est en fin d’après-midi que le docteur Pierre Siegenthaler à l’hôpital des Cadolles m’a dit comme ça : « Mon cher Monsieur, vous avez une affection oncologique. » Je l’ai regardé et je lui ai dit : « Une affection oncologique, c’est un cancer ! » Il m’a dit : « Oui, Monsieur vous avez un cancer des testicules. » Quand il m’a dit cela, dans le langage de la boxe, je me suis pris un uppercut en pleine figure. Ça été un choc de quelques secondes, mais comme je l’ai dit tout à l’heure, je lui ai dit : « Mais on peut guérir, on peut le soigner, on peut le traiter ?» Il m’a dit : « Oui, oui, on va faire le nécessaire. » Mais mon premier souci de survie aussi, ça été de donner la vie plus loin : « Est-ce que je pourrai quand même avoir des enfants ? » Il m’a dit : « Ne vous en faites pas, on en a deux, les hommes, on a deux testicules, la deuxième va faire le travail, va prendre la relève. Effectivement, ça a commencé comme ça. Première opération, le 9 novembre 1984, on m’a enlevé un testicule. Ensuite, j’ai été hospitalisé quelques jours et tout de suite après, j’ai eu des chimiothérapies. Une première, je crois, fin novembre, la deuxième au mois de décembre 1984. Ensuite la période de Noël a été très, très particulière. J’étais en chute de globules blancs. J’étais en chambre d’isolement, mais malgré ça, le fait que j’étais dans une chambre d’isolement, seul, où les personnes devaient se désinfecter, devaient mettre une combinaison un peu particulière pour me rendre visite. Au mois de mars 1985, j’ai eu une seconde opération. On m’a enlevé le lobe supérieur droit, là au niveau de ma capacité pulmonaire, elle était légèrement diminuée. Une troisième opération au mois de mai au niveau de l’abdomen. Là, ça a été aussi une opération assez conséquente de plusieurs heures et encore d’autres séries de chimiothérapie. Le traitement global a duré plus d’une année.

 

Qu’est-ce qu’on pense, qu’est-ce qu’on se dit en fait dès le moment qu’on apprend qu’on est malade, qu’on commence à faire un traitement ? Pendant le traitement, est-ce que l’on se voit déjà « foutu » entre guillemets, on passe par des étapes où l’on perd éventuellement courage ? Qu’est-ce qui se passe ? Que s’est-il passé dans votre tête ?

Le premier instant, ça a été cet instant de survie, parce que je me sentais bien. Je n’ai jamais souffert. Je n’ai jamais eu mal. J’ai même envie de dire que j’ai eu plus mal pendant et après qu’avant. Je ne sentais absolument rien, si ce n’a été ce signe extérieur de crachat de sang et fort heureusement qu’il y a eu ça. Si cela ne s’était pas déclenché, peut-être que la maladie aurait poursuivi et cela aurait été peut-être plus difficile à traiter, peut-être même irrécupérable… C’est clair, un sentiment d’injustice. Pourquoi moi ? C’est clair qu’on dit : « C’est les autres, c’est les autres ! », mais un beau jour, cela peut-être soi-même ! Vous m’avez posé la question au niveau du moral. Par chance, j’ai toujours eu un excellent moral durant cette bataille, ce combat. J’ai eu un excellent moral. Mais pour cela, il faut dire que j’étais excellemment bien entouré par ma famille qui m’ont toujours soutenu, qui m’ont toujours aidé, qui m’ont encouragé, qui ont supporté aussi mes sautes d’humeur ou mes coups de gueule, etc. J’ai vraiment été très, très bien entouré par ma famille.

 

Vous sentiez la force que vous pouviez le faire ?

Oui. Tout à fait ! J’étais un battant et j’ai été un bon battant avant, aussi pendant ce temps-là. Un autre élément qui a joué aussi un rôle primordial, j’ai envie de dire, c’est ma foi. Depuis que je suis né, j’ai vécu dans un milieu chrétien catholique pratiquant et j’ai maintenu ma foi pendant ma maladie. Je ne me suis pas retourné vers le bon Dieu pour lui dire : « Tu aurais pu me préserver de ça ! » Non, il a porté sa croix et moi, j’ai porté la mienne. J’ai vaincu cette maladie et ça c’est très bien passé… Le troisième élément qui a joué son rôle, lui aussi, très, très important, c’est le corps médical. J’ai été un partenaire des médecins. J’ai collaboré avec eux, avec les infirmières, avec tout le personnel hospitalier. Je leur disais ce que je ressentais et je leur ai aussi dit : « Avec moi, il faut jouer carte blanche. Vous me dites exactement ce qu’il en est. Vous me dites ce que j’ai. Vous me dites ce que vous allez faire et moi je veux collaborer. » On a vraiment eu un excellent partenariat avec la majorité des médecins.

 

Est-ce que le sport a joué un rôle dans votre rétablissement ?

Oui, oui. Le sport pendant ma maladie, j’en ai pratiqué dans la mesure du possible. J’ai envie de dire, le plus possible. C’est clair qu’une chimio, ça abattait terriblement. On se retrouve vraiment ko. À l’époque, une chimio durait une semaine. J’étais hospitalisé pendant une semaine et j’étais vraiment mal foutu, parce que c’était des doses de cheval… Ils mettaient le plus possible aussi étant donné que j’avais un corps relativement sain, que j’étais jeune, que j’avais aussi une corpulence assez sportive. Ils me disaient : « On essaye de mettre le plus possible. » Évidemment, j’étais aussi bien abattu. Lorsque je sortais de l’hôpital et dès que ça allait mieux, je n’hésitais pas à faire des virées à pied, à marcher. Si je le pouvais, si j’en sentais la force, j’enfourchais mon vélo et j’allais faire le plus possible.

Une anecdote à raconter. J’étais comme je le disais, opéré au mois de mai. C’était cette opération à l’abdomen, une opération conséquente. Trois semaines, jour pour jour après mon opération à l’abdomen, j’étais en convalescence au Tessin, à Cademario. Là, j’avais dit à mes parents : « Écoutez, je vais en convalescence là-bas ! C’est moi qui ai choisi cet endroit, mais je veux prendre mon vélo. » Mes parents ont toujours été derrière moi, m’ont peu contredit, en tout cas, pendant cette période. Ils ont été d’accord que je le prenne, mais je pense qu’au fond d’eux-mêmes, et je me mets à leur place, prendre son vélo, ça lui fera plaisir, mais je ne sais pas s’il va en faire… J’ai enfourché mon vélo, c’était le 13 juin, le jour de l’anniversaire de mon papa et je me rappelle que ce jour-là, j’ai fait trente kilomètres. C’était trente kilomètres, quinze kilomètres de montée et quinze kilomètres de descente, parce que là-bas, c’était très vallonné. J’ai aussi couru à pied. Je me rappelle aussi qu’une fois ou l’autre, j’ai voulu courir… je n’arrivais plus à courir. Là, c’est clair que moralement, on se dit : « Pourquoi tu n’arrives pas à courir, pourquoi tu n’arrives pas à enchaîner le rythme ? » C’est clair, un peu de désespoir, un peu de crainte. Après quand on voit que ça revient, on se dit ok, c’était passager.

 

Vous n’arriviez plus à courir, c’est-à-dire ?

Ça ne venait pas. C’est comme si on veut monter des escaliers et on n’a pas le souffle. On n’arrive pas. Le corps ne le permet pas. Là, le corps ne me le permettait pas.

 

Actuellement, vous participez au Tour du canton et vous portez un t-shirt, non pas particulier, mais auquel vous portez une certaine affection. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi en fait, vous portez ce t-shirt de la Ligue contre le cancer ?

Oui effectivement, je porte ce t-shirt de la Ligue contre le cancer. Pour moi, ça représente beaucoup, c’est-à-dire que comme j’ai réussi à m’en sortir, c’est un signe que la vie a vaincu, la vie a gagné, la vie l’a emporté sur cette terrible maladie.

 

C’est un peu votre manière de témoigner aussi ?

C’est ma manière de témoigner. C’est aussi ma manière de témoigner vis-à-vis des personnes qui peut-être en ce moment nous regardent, qui sont sur leur lit d’hôpital ou qui souffrent, qui passent des moments difficiles. C’est un moyen aussi de leur exprimer ma gratitude, de leur dire, maintenez espoir. Aujourd’hui, vous me voyez ici. Sachez que je participe au Tour du canton ! Je cours. Vous n’avez peut-être pas l’occasion en ces jours de courir, mais je vous souhaite vraiment de tout cœur, de pouvoir vous aussi que ça aille mieux, que vous surmontiez votre maladie, vos difficultés et que vous puissiez vous aussi courir ou marcher ou reprendre vos activités qui étaient les vôtres avant la maladie. Je cours avec ce t-shirt. Nous sommes, je crois, une quarantaine d’adultes, sauf erreur, également une vingtaine d’enfants, à courir avec ce t-shirt. C’est vrai que lorsque je vois des personnes, soit me dépasser, soit que je les dépasse et qu’on a le même t-shirt, on a un mot à l’égard de l’autre, lui dire : « Allez courage ! » sans savoir pourquoi l’autre personne le porte. Mais certainement qu’elle a un lien fort avec la Ligue contre le cancer, soit qu’elle a connu une personne qui l’a eu, soit elle-même, a eu quelque chose. Oui, il y a quelque chose de magique. Moi-même, j’ai couru hier soir et c’est vrai que quand ça grimpe et qu’on est dans un terrain boueux, on se dit : « C’est un terrain boueux, on marche au lieu de courir », ce n’est pas ça qui me fait rager. J’ai un t-shirt, j’ai passé des moments bien plus difficiles que de grimper à un moment, un terrain boueux. Hier soir, il y avait d’autres grimpées qui étaient difficiles et je me disais : « Tiens, quand tu as eu ta maladie, ce n’était pas un long fleuve tranquille. Il y a eu des grimpées. Il y a eu des descentes. Il y a eu des épreuves difficiles. Il y a eu des moments réjouissants.» Le Tour du canton, c’est ça.

 

Ça peut être comparable à une course, à un chemin, cette guérison ?

Exactement ! Il y a un départ et une arrivée. Il y a des moments réjouissants, tout à fait. Le parallèle, j’apprécie beaucoup, c’est vrai.

 

Pour conclure, est-ce qu’il y aurait éventuellement encore un message que vous vouliez transmettre à nos téléspectateurs ?

Oui, très volontiers ! Ce message, je l’adresse aux personnes qui souffrent maintenant, qui se battent contre cette maladie, également à leurs familles, à leurs proches, à leurs amis, c’est : « Maintenez l’espoir ! Tant qu’il y a de l’espoir, il y a de la vie. Croyez-y ! Ce n’est pas facile, c’est vraiment une maladie qui est terrible, qui est insidieuse. Mais croyez-y jusqu’au bout ! » Et aux personnes qui vont leur rendre visite, que ce soit à l’hôpital ou à la maison : « Ne vous acharnez pas sur cette maladie, sur ce que les malades vivent, ne cherchez pas non plus à les plaindre, mais parlez-leur d’une vie normale ! » Moi, personnellement, j’ai tâché de mener une vie la plus normale possible et c’est ce que je souhaite aussi à ces personnes-là, c’est de maintenir une vie la plus normale possible. Allez, croyez-y ! Bon courage ! Par mes étapes, au Tour du canton, je cours pour vous… Allez…

 

 

Interview réalisée par Fabrice Drapel

Texte retranscrit par Françoise Berthod