Claude Loewer et Marino Di Teana

 

 

Frédéric Dubois alias Julien Dunilac

 

Il est là avec sa force physique et spirituelle, nous présentant quelques-unes des toiles qui ont marqué des étapes importantes de son itinéraire. Il est là au milieu de son œuvre qui lui ressemble profondément et je dirais au risque d’une lapalissade, que l’œuvre de Claude Loewer ressemble considérablement à Claude Loewer, beaucoup plus que l’œuvre de certains artistes. Unanimes, les critiques ont évoqué la discipline et la rigueur, aussi bien chez l’homme que dans son œuvre, son évolution vers une sorte de géométrie de la poésie. Ils ont vu, à juste titre, le besoin d’une représentation stable de l’espace cosmique qui est le nôtre. Pour lui, la liberté n’est pas licence de faire n’importe quoi, elle lui commandait d’assumer ses devoirs d’État en tant qu’homme, père de famille et citoyen. N’a-t-il pas présidé pendant deux décennies, au moins, le Conseil de la commune de Montmollin ? Par ailleurs, je l’ai vu diriger avec une bienveillante autorité, la Commission fédérale des Beaux-Arts, y défendant les intérêts des artistes de Suisse romande, tout en veillant, au bon fonctionnement des missions nationales de la Commission.

Claude Loewer se plongeait, s’immergeait, j’imagine avec délice, dans son travail régulier. Patient, précis, exercice rigoureux d’une ascèse dans l’espace. Dans un cadre conceptuel contraignant, il ouvrait l’espace de la liberté et de la poésie. J’essaye toujours disait-il, de trouver un point de fixation de la sensibilité du spectateur aussi proche de celui qui a été le mien pour la création de l’œuvre. La dialectique stable, instable qui traverse toute son œuvre joue sur de subtils décalages ou déplacements comme le relève, Walther Tschopp, au cœur de sa structuration de l’espace stable.

On a beaucoup glosé sur les titres que Claude Loewer donnait à ses œuvres. J’aime l’explication qu’il en fournissait lui-même. Par la magie des mots, je m’efforce de mettre le spectateur en condition, d’entrer dans la poétique de l’espace. Elles font partie de la riche production de Claude Loewer, contribution fondamentale à l’art suisse du XXème siècle.

 

 

Catherine Loewer

 

Cela nous fait très, très plaisir d’organiser une exposition surtout avec des grands formats qui n’avait pas été montrés depuis très longtemps. Mais il nous manque énormément.

 

Aujourd’hui on voit ses œuvres, mais comment était le père ?

Le père était un homme formidable, toujours d’excellente humeur, avec un sens de l’humour très, très développé, très attentif, pas extraordinairement présent. Sa vie se passait à l’atelier. Mais on avait des moments sacrés et je crois que tout le monde pourra vous le dire dans notre entourage et dans l’entourage de ses amis, c’était la table. À table, c’était un homme extrêmement vivant. D’abord, parce qu’il était extrêmement cultivé, très intelligent avec une rapidité d’esprit extraordinaire. C’est toujours à table qu’il a essayé de nous apporter le maximum de choses. On a eu des moments merveilleux.

 

On dit des artistes que c’est quand même des hommes ou des femmes assez particuliers qui vivent dans un petit monde. Un monde parfois irréel. Est-ce qu’il y avait vraiment une différence entre le père et l’artiste, entre l’artiste et le père ?

Non, je ne crois pas. C’était de toute manière, un être extrêmement introverti, d’une très grande modestie, très humble. Mais son travail correspond bien à ce qu’il était. Pour moi mon père, c’est… son œuvre.

 

Vous le reconnaissez dans son œuvre ?

Tout à fait ! La rigueur, l’humour, dans justement cette limite entre l’équilibre et le déséquilibre. Entre la douceur, la générosité aussi dans sa peinture entre les subtilités qu’il arrivait à obtenir, même dans la monochromie, par exemple.

 

Pourtant, il y a presque contradiction entre humour et rigueur ?

Non, je ne crois pas.

 

Il naviguait souvent entre ces deux choses ?

Non, c’était un complément. C’était un complément chez lui.

 

Et aujourd’hui, grâce aux œuvres qui restent, quels sentiments avez-vous d’exposer ce qu’il a fait ? Vous avez l’impression qu’il est devenu immortel à travers ses œuvres ?

Pour moi, il est immortel. J’espère qu’il le sera pour le monde de l’art, parce qu’il a quand même fait partie des grands concrets suisses. C’est un homme qui avait quand même une renommée internationale, qui a eu par le biais de la tapisserie, parce qu’il a quand même tissé énormément, une renommée qui était très, très importante. Lurçat disait de lui que c’était son plus grand concurrent, parce qu’il a vraiment eu une importance considérable dans le renouveau de la tapisserie en France. Que dire ? On aimerait qu’il soit là avec nous pour partager ces moments.

 

Et votre maman qui est toujours là, comment vit-elle ce genre de choses ?

Ça l’émeut énormément et c’est la raison pour laquelle, elle n’est pas à mes côtés aujourd’hui. Pour elle, c’est chaque fois très, très dur.

 

Et pourtant son mari continue ainsi de vivre.

Absolument. D’ailleurs, elle a des tendresses extraordinaires. L’atelier est resté tel quel à Montmollin. Il lui arrive souvent, d’abord il est toujours fleuri, d’aller prendre l’apéritif avec lui. Elle s’installe à l’atelier et elle regarde son travail, elle lui parle…

 

 

Frédéric Dubois alias Julien Dunilac

 

Marino Di Teana est né en 1920 à Teana, petit village de la région de Basilicate, au sud de l’Italie, dont il prit le nom comme patronyme. À seize ans, il quitte cette province pauvre, comme faisaient les Tessinois aussi à la même époque, et part pour l’Argentine, où il s’engage comme maçon. Ambitieux, sachant ce qu’il veut, il entre dans une école nationale prestigieuse, dont il sort avec les brevets d’ingénieur et d’architecte, le titre de professeur à l’École des Beaux-Arts de Buenos-Aires et le prix de Rome. Tout ça d’un coup. Cette formation se reflète évidemment dans sa sculpture. Ses œuvres sont conçues comme des structures architecturales et sont calculées dynamiquement. Plus tard, il entre à la galerie Denise René où il côtoie des artistes de sa génération comme Vasarely, Arp, Sonia Delaunay, Tinguely, César et d’autres encore. Il obtient en 1960, le premier prix du concours de Saint-Gobain. Alberto Giacometti est l’un des membres du jury au côté, notamment, de Michel Butor et de Michel Seuphor. Marino Di Teana a conçu des dizaines de projets architecturaux, villes, maisons, tours, fontaines et autres. Il a réalisé une cinquantaine de sculptures monumentales en France et en Europe. Plusieurs ont une hauteur supérieure à quinze mètres, dont celle de Montpellier et celle de Fontenay-sous-Bois. Elles sont toutes le résultat de concours auxquels il a participé.

À la demande de sa région natale de Basilicate, il présente à bientôt 90 ans, le projet et les plans d’une fontaine de vingt-cinq mètres de haut qui nécessitera cinquante tonnes d’acier et d’aluminium. Ce n’est pas seulement la monumentalité des œuvres de Marino Di Teana qui m’intéressait en l’occurrence, mais plutôt les raisons de les mettre côte à côte dans la même exposition. Outre que ces deux artistes se connaissaient et s’appréciaient mutuellement, il saute aux yeux qu’ils sont proches dans leur manière d’élaborer une géométrie dans l’espace. Tous deux, ils ont le culte de la discipline, de la précision et le même savoir-faire dans la réalisation ultime de l’équilibre spatial visé. La sculpture et la peinture, disait Di Teana, ce n’est pas de la théorie. C’est de la matière, de l’imagination et de la couleur. La matière se transforme en esprit et en vie, lorsque nous l’utilisons. Elle prend son vrai poids, sa vraie densité, elle est extraite de l’informelle, lorsque l’œuvre arrive à son point d’équilibre et prend son contenu d’éternité. Rien ne la lui enlèvera, sinon la destruction.

 

 

Interview réalisée par Jean-Pierre Lambert

Texte retranscrit par Françoise Berthod