Fondation Montreux Jazz 2
En
1967, dès les tout premiers pas du Montreux Jazz Festival, son fondateur et
directeur Claude Nobs a rêvé de faire de sa ville un
lieu à part dans le monde musical. Un lieu privilégié de rencontre entre public
et artistes et de soutien aux jeunes talents. Tout comme le Festival, cette
volonté a grandi, s’incarnant chaque année davantage dans des projets
multiples, et bien souvent uniques en leur genre.
Workshops,
concours, créations, projets spéciaux, pour mener toujours plus loin cette
volonté, tous ces événements ont aujourd’hui leur structure propre. Non pas en
périphérie, mais bien en plein cœur du Festival. La création de
Qui
pourrait être mieux à même de nous présenter cette nouvelle orientation du
Festival que la cheffe de ce projet, Stéphanie-Aloysia Moretti.
Stéphanie-Aloysia Moretti
Cette
Fondation 2, on s’est dit que c’était un bon moyen de prendre réellement ce
virage et d’une certaine manière d’avoir un petit peu plus d’indépendance. Nous
avons créé
Oui,
justement il y a ce projet de Corinna Bille qui sont
vraiment des contes pour enfants. Les enfants, c’est quelque chose
d’intéressant dont on ne se préoccupe pas forcément toujours. Mais il y a aussi
les ados. Les ados, c’est toujours difficile parce qu’il y a vraiment cette
espèce de grande marge où on ne sait pas vraiment quoi, faire. Pas grand-chose
n’est réellement fait pour nous et nous avons décidé de demander au
Conservatoire de
C’est valorisant aussi pour eux.
C’est
un aboutissement fabuleux, bien sûr. Il y a ce projet-là. Il y a un autre
projet qui s’appelle, « Young Planet » qui
est une scène qu’on a gérée il y a une dizaine d’années, parce qu’on se rendait
bien compte que le Festival est pour les adultes, mais qui attire, bien sûr,
tous les petits jeunes de la région qui ont envie de venir au Festival, mais
finalement ils ne peuvent pas venir dans les lieux de nuit. Ils n’ont pas vraiment
les sous pour s’acheter, soit les billets, soit les boissons à ce moment-là. On
se dit que c’est difficile pour eux de prendre part à la fête. On a fait cette « Young
Planet » qui leur est spécialement réservée, qui
est sur la place du Débarcadère où ils ont une scène et on leur fournit des
activités. Par exemple cette année, il va y avoir une boum pour les enfants qui
s’appelle « Tchic Tchac
Boum » pour des enfants dès 6 ou 7 ans sur des rythmes discos. C’est des
DJ qui sont maintenant parents et qui se sont occupé de savoir ce qui plaisait
à leurs enfants. Le samedi soir, ils font des boums pour les ados et on a aussi
mandaté un comédien, qui lui est rappeur, qui est issu de ce mouvement rap et
qui s’est dit : « C’est bizarre, il semble que les jeunes n’arrivent
plus vraiment à comprendre, quel est le lien entre les Noirs d’Afrique, les
Noirs des États-Unis, quel est le chemin musical, pourquoi est-ce qu’il y a un
lien entre eux ? Qu’est-ce qui s’est passé avec les îles,
Donc aux enfants ?
Aux
enfants, aux ados, c’est ouvert à tous, mais il y a vraiment un but
pédagogique. L’idée, c’est d’une manière complètement informelle, on ne stipule
pas sur les acquis des gens. On se dit : « On va vous expliquer une
histoire. » C’est l’histoire d’une grande partie de l’humanité.
Continuons avec les créations, je crois
que cette année, vous avez « Eastern Delights » ?
Oui,
parce que la grande modification entre ces activités, elles étaient dans le
Festival jusqu’à l’année dernière, toutes des activités gratuites et les
activités Fondation 2, on s’est dit, c’est très joli. On va prendre un choix,
c’est-à-dire faire des créations. De se dire, on va donner des mandats de
création de manière à accentuer un peu ce qu’on aime. Le Festival prend les
grands groupes qui sont en tournée, les accueille. C’est bien sûr une
alternative intéressante pour les gens, de venir voir des groupes en tournée.
Mais peut-être que c’est des fois bien de donner un focus,
un sujet à certaines choses et dans les créations, j’ai choisi des thématiques.
Des thématiques juniors dont on vient de parler. Il y a une thématique qui
s’appelle « Made in Montreux », parce que c’est le grand patrimoine
montreusien. Bien sûr que Montreux est une grande figure emblématique de
Ce vagabond, c’était sa source
d’inspiration.
C’était
complètement sa source d’inspiration. On s’est dit qu’il fallait mettre ça en
valeur. On refait un jeu de « Petrouchka » de Stravinski
en piano solo au château de Chillon avec une
exposition des dessins qui ont servi de thèmes, pour les décors et les
costumes. Dans cette même idée, on a décidé de faire quelque chose qui
s’appelle « Eastern Delights ».
Bien sûr, l’Est vu de
C’était le silence complet.
Il
y avait surtout le fait que le jazz, c’était la musique de l’ennemi classique,
les Américains. Il y a beaucoup de jazzmen qui ont fini leurs jours dans des
goulags. On ne s’en rend pas vraiment compte. Il y a eu des martyrs du jazz
notamment dans ce pays-là. En fait, j’ai fait venir cinq groupes azéris qui
vont venir dans des cas de figures différentes, notamment au Montreux Jazz
Café, on va en avoir deux. On va avoir « In the
House Band » qui sera un trio de jazz qui va
lancer les jams qui seront azéris. Il va y avoir des
candidats pour les concours de piano et de voix qui sont de l’Azerbaïdjan. Il
va y avoir une soirée au château de Chillon qui
s’appelle Eastern Delights avec
une pianiste de jazz qui s’appelle Aziza Mustafa Zadeh, qui est la fille de Vagif
Mustafa Zadeh, qui est la figure emblématique du jazz
et qui a eu ces rapports difficiles et conflictuels avec le monde soviétique et
qui a fini ses jours dans des conditions un peu tragiques. C’était un peu cette
idée d’échanges culturels où l’on se dit, c’est très bien d’organiser des
concerts, mais faisons-les dans une idée de thématique plus précise. Voilà le projet
d’« Eastern Delights »,
qui devient aussi un appui avec le projet jazz classique qui est toujours dans
les créations. On se dit depuis longtemps et ça date de quand j’étais programmatrice
du Casino, parce que les concerts au Casino étaient des concerts de jazz. Les
gens arrivent à l’heure, on ferme les portes. C’est des concerts pratiquement
amplifiés. Finalement, un concert de jazz ressemble beaucoup à un concert de
classique. Mais finalement, on se rend compte que les du classique
disent : « Oh la, la, on ne veut pas aller écouter un concert de jazz
parce que c’est trop intellectuel, on ne comprend pas. » Les gens du jazz
disent : « Oh, on ne veut pas aller écouter un concert de classique,
parce que c’est un peu bourgeois. On n’y va pas. » Finalement, c’est des
mondes très parallèles, mais finalement les gens perdent un peu cette
curiosité. Depuis six ou sept ans, j’ai essayé un programme qui s’appelle jazz
mi-classique. L’idée, c’est qu’on prend une pièce de musique classique, mais on
la donne à un musicien qui est capable d’improviser. En fait, on fait des
cartes blanches. Par exemple, on a fait une carte blanche autour du Sacre du
Printemps qui a d’ailleurs été écrit par Stravinski à
Montreux. L’année passée, on a fait une carte blanche autour du « Rondo alla
Turca » de Mozart mais par des jeunes musiciens
contemporains turcs.
Est-ce que cela a du succès ?
Justement,
c’est ça qui est incroyable. C’est que cela a un succès fou et surtout, on voit
la cohabitation du public.
Au départ, ce n’est pas un mélange qu’on
penserait vraiment faisable ?
Non
et ça fonctionne. C’est ça qui est drôle. On voit très bien ce public
classique. On voit très bien le public jazz. On voit qui a répondu à la
promotion via quel milieu ou média. Finalement, les gens du classique sont du
coup bien curieux et très heureux de voir qu’un classique ne respecte pas la
partition, ce qu’il n’accepterait pas dans un concert classique pur et
finalement les gens du jazz disent que c’est intéressant et ont complètement
oublié que plein de thèmes de jazz prenaient appui sur des thèmes classiques.
Une chose très intéressante. J’aimerais
que vous nous parliez de la chambre Charles Lloyd, qui a été redécouverte après
beaucoup d’années. Vous avez eu ou l’hôtel a eu la chance de pouvoir la récupérer.
Oui.
C’est quelque chose de très particulier et très « montreusien ». En
1967, comme je le disais, première année du Festival, Montreux a accueilli
Tout le mobilier.
Tout
le mobilier et les boiseries. Tout y était. Bien sûr, stupéfaction du directeur
de l’hôtel. « Mon Dieu, qu’est-ce qu’on va faire avec ça ? Il faut
absolument qu’on la mette très vite au goût du jour. » Néanmoins, il
appelle l’archiviste de
C’est un vrai témoignage de l’époque.
Complètement.
Un témoignage qui n’est pas du tout faux. Les boiseries sont en vrai bois,
toutes ces choses qu’on a un peu perdues… Ce n’est pas du faux de chez Ikea. Ce
qui est surtout très intéressant, c’est qu’il faut la labelliser Charles Lloyd.
Ce qu’on a fait, c’est qu’on a mis une chaîne stéréo High
Tech avec un disque dur avec tous les enregistrements de Charles Lloyd. Vous y êtes
sur la terrasse avec vue sur le lac. Vous écoutez de la musique et surtout on a
retrouvé le photographe qui avait été accrédité lors de son concert et qui
avait fait toutes ses photos. Charles Lloyd sur scène, mais aussi à Montreux
dans les rues, dans le jardin du Casino. On a refait des tirages de ces photos
et on en a fait la décoration. C’est vrai qu’il y a un réel lien, une
interaction réelle entre Montreux qui accueille le Festival 1967 et qu’est-ce
qui s’y passe…
En plus, c’est une heureuse coïncidence.
Le Festival commence en 1967, le gratte-ciel aussi.
Oui
tout à fait. C’est emblématique d’une époque et de Charles Lloyd qui revenait
des Indes où effectivement il commençait à avoir un joueur de tablas. Son
pianiste à l’époque était quelqu’un d’absolument inconnu à cette époque.
C’était Keith Jarrett qui a
fait une carrière depuis. C’est assez emblématique. C’est ça, le beau côté du
patrimoine en fait.
Sur un dernier sujet peut-être. Est-ce
que vous pouvez nous parler de « Music in the
Park ».
Oui
effectivement. Claude Nobs à la grande différence des
autres festivals, il s’est toujours dit, si l’on veut demander un billet
d’entrée, il faut absolument qu’on assure au public des bonnes conditions. Tous
les concerts payants sont forcément dans des salles avec une bonne acoustique,
avec un son qui fonctionne et surtout à l’abri des intempéries. Mais par
contre, ce qui était très important et cela vient de cette idée de l’Office du
tourisme, de donner une animation dans la ville. On a des concerts gratuits
tous les jours dans le parc qui jouxte le Centre des Congrès qui s’appelle le
Parc Vernex. L’idée, c’est d’avoir de la musique dès
le début de l’après-midi jusqu’à minuit tous les soirs et il y a tous les
styles musicaux. Il y a surtout une spécificité « montreusienne »,
c’est que les Big Band de
toutes les écoles, de toutes les universités américaines font
traditionnellement un voyage en Europe et en fait, ces Big
Band viennent à Montreux. Pour eux, c’est très
important de mettre Montreux dans leur répertoire. Tous les jours, on a trois
ou quatre Big Band
américaines, ces grands Big Band,
d’armes ou d’universités beaucoup de cuivres, une force incroyable. Ça, c’est
un élément fort de « Music in the Park » et
parallèlement à ça, je me disais, tiens ça serait intéressant de mettre plutôt
des thématiques, parce que c’est toujours bien d’avoir de la musique gratuite,
mais peut-être qu’on pourrait mettre des effets, des spots des parties du
monde. Cette année, j’ai décidé de faire une journée qui s’appelle « Italia Wave » qui est un
moyen de se dire, tiens, on a un voisin qui est au sud : l’Italie, mais
finalement qu’est-ce qu’on sait de la musique italienne ? Pas grand-chose.
On se rend compte des petites musiques traditionnelles siciliennes, mais cela
va bien plus loin que ça. On leur a donc donné la programmation d’une journée
entière où tous les styles musicaux vont cohabiter et ça sera un reflet de
l’Italie contemporaine. On s’est dit qu’on allait faire, j’imagine que vous
êtes au courant que Montreux égal Brésil…
Traditionnellement, oui avec Gilberto Gil…
Traditionnellement,
bien sûr. Cela est dû à quelque chose de très ancien. Comme justement on
faisait partie de l’Office du tourisme, on a depuis très longtemps été mandaté
par des municipalités des quatre coins de la planète pour faire des festivals
de jazz. On a fait un festival de jazz à São Paulo
dès les années 1974-75. Et ce festival de jazz qu’on organisait au nom de
« Montreux São Paulo Jazz Festival » a créé
des liens et à partir de ces années-là, on a fait des soirées brésiliennes à
Montreux. Cela veut dire que le grand rendez-vous du Brésil en Europe, c’était
forcément Montreux, bien avant toutes les autres villes. Il y a eu
traditionnellement le week-end du milieu du Festival qui était le week-end
brésilien, qui était toujours à l’Auditorium Stravinski.
Justement, vous en parliez avec Gilberto Gil, Maria Bethãnia, des grandes figures de la musique traditionnelle
brésilienne. Mais, on s’est toujours dit aussi que le Brésil, c’était autre
chose.
C’est l’extérieur aussi. La fête, le
carnaval.
C’est
l’extérieur. C’était tout ça. Cette année, on s’est dit, on ne va pas faire de
clivage entre du payant et du gratuit. On va faire sortir tout le Brésil,
c’est-à-dire qu’il n’y a pas de soirée brésilienne payante. Toute la
programmation brésilienne qui n’est pas du tout de moindre qualité est dehors
dans le parc. Ce qui est intéressant, parce que cela veut dire, un week-end
entier, à l’extérieur, de musique brésilienne dans le parc et aussi dans la
rue. Mais cela va plus loin qu’uniquement de la musique. On va avoir des
ateliers de gens qui font des masques de carnaval et on a travaillé cette année
avec Romero Britto. Romero Britto est un artiste qui
sort des favelas, qui par un concours de circonstances incroyables, a fait
fortune aux Etats-Unis. C’est-à-dire qu’il est devenu un artiste d’art
contemporain très connu. Il a fait l’affiche du Festival en 1995. Il est très
lié au Festival et surtout depuis qu’il est devenu un artiste contemporain coté
au niveau des toiles à des prix conséquents, il a décidé de faire une « Charity ». Une Fondation qui s’occupe des enfants dans
les favelas et il nous a dit : « Moi, j’ai mon ami qui s’appelle Coelho qui est un écrivain connu, qui vient habiter à
Genève, donc j’aimerais être à Montreux pendant le Festival. Est-ce que l’on
peut faire quelque chose ensemble ? » On s’est rencontré et il nous a
dit qu’il aimerait beaucoup faire une grande peinture avec les enfants. C’est
ce qu’il avait déjà fait l’année où il avait fait l’affiche du Festival. On
avait peint tout un mur dans la ville avec les enfants lors d’un workshop.
Cette année, il va faire la même
chose ?
Il
va faire la même chose, mais dans un but un peu différent. Il va faire une
peinture dans le parc au son de la musique. Il y aura de la musique brésilienne
sur la scène. On va faire une grande plate-forme dans le parc où il va peindre
une énorme toile peinte avec des enfants locaux et cette toile peinte va être
découpée pendant la nuit. Elle va être faite sur l’idée d’avoir une vingtaine
de tableaux et le lendemain, on va faire une vente aux enchères de ces vingt
tableaux au profit de sa Fondation. C’est vrai que c’est un échange entre les
enfants d’ici qui créent une toile peinte au profit d’enfants plus défavorisés
des favelas du Brésil. C’est vrai que c’est un vrai échange un peu plus
conséquent aussi. Il y a bien sûr l’échange musical. Il y a les gens qui auront
juste de la musique brésilienne, parce qu’ils ont envie d’en avoir. Il y aura
des choses à plusieurs degrés et à plusieurs niveaux.
C’est un programme culturel complet.
Exactement.
Une vraie journée brésilienne totale.
C’est sur cette note qu’on va terminer
l’émission. Je vous remercie d’être venue y participer.
Merci
à vous de votre attention. C’est un plaisir et surtout, on sera très heureux de
vous accueillir à Montreux cet été lors de la journée brésilienne, si j’ai bien
compris…
Merci.
Interview réalisée par François Gombàs
Texte retranscrit par Françoise Berthod