Jean-Pierre Kuntzer : Viticulteur

 

 

Bonjour. On se rencontre aujourd’hui pour parler des vignes, du vin et du plaisir du vin. Pour cela, on a invité M. Kuntzer, vigneron et producteur de vin du canton de Neuchâtel, qui habite St-Blaise, bonjour M. Kuntzer.

Bonjour Madame.

 

Vous êtes le fils. Sur les étiquettes de vos vins en général, on lit Kuntzer et fils. Vous pouvez expliquer cette histoire de famille. Comment cela a commencé avec le vin chez vous ?

Oui. C’est mon père qui a commencé en 1954. Il avait des vignes de sa grand-maman. Je ne sais pas s’il n’était pas bon employé ou quoi, mais il a décidé de se mettre à son compte. Il avait racheté un domaine à La Coudre avec un peu l’aide de ses parents. En 1962, il est venu à Saint-Blaise et petit à petit, il a développé l’exploitation. Moi, j’ai vécu là-dedans depuis tout petit.

 

Ça vous a plu ?

Oui, ça m’a plu et quand il a fallu choisir un métier, je me souviens que j’avais trois métiers. Soit c’était comptable, mécanicien ou viticulteur œnologue. J’ai quand même fait le choix automatiquement. Quand on baigne là-dedans depuis tout petit…

 

On s’imprègne.

On s’imprègne et il y a des choses qui viennent naturellement. Il y a des choses que l’on sait, même sans apprendre. C’est presque comme un instinct.

 

Vous avez commencé une école ?

Après, j’ai fait l’Ecole de commerce. Normalement, il fallait aussi faire un apprentissage. Je n’ai pas fait d’apprentissage, j’ai dû alors passer un examen d’entrée pour voir si j’étais apte à aller directement à l’Ecole viticulteur d’œnologie à Changins. J’ai passé cet examen. Il n’y a pas eu de problèmes, d’où l’avantage de baigner dedans depuis petit.

 

C’est pratique.

Je connaissais déjà bien le métier. J’ai gagné trois ans avec ça. En 1976, j’ai obtenu mon diplôme viticulteur œnologue. Après, mon père voulait que je fasse un peu mes armes ailleurs. J’ai rendu service d’abord à l’hôpital de Soleure. C’est un domaine qui est assez pénible et il n’était pas tellement structuré ; il fallait le remettre en ordre. J’ai pu avoir la place de chef de cultures. J’ai fait deux ans là-bas. J’étais très bien.

 

Est-ce qu’il y a une certaine différence entre avant et maintenant en ce qui concerne les écoles pour devenir viticulteur, pour produire le vin ou c’est pareil ?

Non. Pour l’instant, c’est les mêmes formations, si ce n’est que moi avant, j’avais le titre d’œnologue et maintenant je n’ose plus mettre œnologue, parce que c’est les ingénieurs qui peuvent se mettre ingénieur œnologue. Nous, on est ès œnologue.

 

Est-ce qu’il y a un moment particulier où votre vin est devenu plus connu ici à Neuchâtel ?

On a de la chance. On a une bonne renommée. On a une renommée à la hauteur d’anciens domaines comme Perrochet, Porret ou le Château d’Auvernier. Des domaines qui ont déjà entre 200 et 400 ans. Nous, on est monté assez rapidement du fait que comme j’avais fait l’école de viticulture, d’œnologie, après mes stages à différentes places, j’ai pu venir donner un coup de main à mon père. On a pu soigner le vin d’une façon différente. On n’avait pas forcément les mêmes principes de vinification.

 

La méthode.

Oui. Il y a eu le Congrès international de la vigne et du vin qui s’est déroulé en Suisse. Je crois que c’était en 1977. Chaque canton devait fournir un vin de chaque couleur, un rouge, un blanc, un œil-de-perdrix et pour ça, il y a eu un concours qui a été organisé par l’État. Il faut dire que ce n’était pas tellement la mode des concours avant. On en avait un de temps en temps. Le concours national qui se faisait tous les 25 ans.

 

Il y en a plusieurs, je pense.

Maintenant, il y en a énormément. Là, mon père m’a laissé mettre une bouteille de ma vinification. Il a aussi mis l’une des siennes. On a été sélectionné pour représenter le canton et c’est mon Pinot noir qui a été sélectionné. Ça m’a fait monter en grade aux yeux de mon père si je peux le dire comme ça. L’année d’après, j’ai fait la moitié de la quantité de rouge que l’on faisait et l’année suivante, il a dit : « Ah, c’est bon. On fait tout selon ta nouvelle méthode. »

 

Exactement. Jusqu’au vin, il faut commencer avec les vignes déjà ?

Les vignes, ça demande beaucoup de soins même que les gens pensent qu’on a le plus beau des métiers, parce qu’on vendange. Après, on s’occupe un petit peu du vin et tout le travail est fait… Pendant l’hiver, on a la taille. On commence déjà la taille au mois de janvier. C’est un petit peu vite. Les vieux disaient : « Taille tôt, taille tard, rien ne vaut la taille de mars ! » En biodynamie aussi, il recommande plutôt de tailler au mois de mars. Quand on a une certaine surface, si l’on commence au mois de mars, on n’arrive pas à faire le tour ou il faut être trois fois plus de personnes. Dans mon domaine, on commence de tailler sérieusement au mois de janvier et parallèlement, il y a l’élevage des vins qui se fait. On déguste toutes les semaines. On peut aussi les analyser. Pour ma part, juste une dégustation, ça me donne déjà un bon état d’esprit de savoir à quel stade ils en sont. Si j’ai un petit doute, on peut toujours analyser. Ça, on le fait jusqu’au mois de mars. Au mois de mars, ils commencent les premières mises en bouteilles. La première n’est même pas au mois de mars, avec le non filtré, elle est le 3ème mercredi de janvier. C’est la tradition de le sortir à ce moment-là. Quand on taille, on laisse toujours un sarment qui a environ 70 centimètres. C’est une petite baguette en bois qu’après on doit attacher sur le fil de fer. C’est là que sortiront les nouveaux bourgeons.

 

Cette taille est en rapport avec l’exposition du soleil. Il y a plusieurs sortes de tailles ?

C’est surtout en fonction de l’envie du vigneron, j’entends. Il y avait la taille traditionnelle, c’était le gobelet. C’était un cep où il y avait 4 ou 5 cordes qui partaient vers l’extérieur et les bois poussaient. On les attachait. C’était un petit arbre. Les plants étaient serrés. C’était tous les mètres, un mètre sur un mètre et après, il y a eu la mécanisation. Il a fallu faire un petit peu plus large entre les lignes pour passer avec des tracteurs. On a dû changer de systèmes de tailles. On a fait le système Guyot, ce qui est un cep justement avec une branche à fruits de 50 cm ou 70 cm, cela dépend l’espace qui a entre les ceps. Il y a une autre taille, si l’on préfère garder un peu plus de vieux bois. La branche à fruits qu’on laisse une année, on peut la laisser 10 à 15 ans et on refait des petites cornes comme dans l’ancien système. Mais plutôt que ça soit comme une main, c’est le long du fil et c’est des petites cornes qui sont là et là…

 

Chez vous, c’est une corne qui va…

Chez moi, je suis toujours avec la Guyot. J’ai un sarment et chaque année, c’est un nouveau.

 

Et quel rapport avec la qualité du vin ? Il s’agit de production du raisin.

Le sarment allongé avec les cornes qui viennent dessus, on dit que c’est un petit peu plus qualitatif. Mais si on a la Guyot avec un sarment de 70 cm et qu’on coupe les grappes, qu’on maîtrise la récolte, ça revient au même.

 

Après le mois de mars, qu’est-ce qu’il faut faire encore ?

Après, la vigne commence à pousser et justement tous les bourgeons qu’on a laissés, il y en a encore trop et on doit les enlever. À l’arrière du cep, on en laisse quelques-uns pour la formation et après sur la branche à fruits, on en laisse 5. Cela dépend. Ceux qui veulent en laisser 4, d’autres qui en laissent 6 et après qui coupent une grappe par bois. Il y a plein de méthodes différentes et ça, c’est un travail qui se fait quand la vigne commence à pousser. Cela dépend des années, 25 avril au 25 mai. Après, c’est plus ou moins fini. Elle devient toujours plus grande et cela devient de plus en plus difficile de voir ce qu’on enlève et ce qu’on laisse. Parallèlement, il y a aussi les traitements qui commencent, parce que la vigne est une plante sensible. On doit la protéger contre les champignons, le mildiou, l’oïdium. À l’Est du canton, le rougeot. C’est des traitements qu’on doit faire quand on a des stations météo qui enregistrent la température ou les millimètres d’eau qui tombent. À ce moment-là, quand les conditions sont remplies pour que les spores des champignons fructifient, on a une dizaine de jours pour intervenir. Après, c’est tous les 10 à 15 jours, moi je fais tous les 15 jours jusqu’au mois de juillet. Je fais environ six traitements de protection.

 

Les vignerons n’ont pas de vacances pendant l’été ?

Là, pas trop. Non, ce n’est pas le bon moment. La vigne est une liane. Théoriquement, elle devrait aller toute seule dans les fils de fer, mais elle ne va pas tellement toute seule. Il y a quand même des petites mains qui les poussent un peu. Quand on a fait le tour du domaine, on peut recommencer à l’autre. On est bien occupé. Quand elle arrive au sommet des fils, à un moment donné, l’idéal ça serait qu’on arrive à un équilibre au niveau du sol et de la fumure pour que la vigne s’arrête gentiment de pousser et qu’on doive cisailler une fois, deux fois sur la saison. C’est vraiment l’idéal. On a donc ce qu’on appelle les rognages. Il faut couper pour pas que cela ne vienne trop, trop haut. On le fait deux fois. On dégage aussi, comme on n’est pas en Espagne ou dans le sud de l’Italie, on a besoin de tout l’ensoleillement possible. Peut-être que dans dix ans, on n’en aura plus besoin si le temps se réchauffe toujours. Pour l’instant, on dégage la zone des grappes, on enlève les feuilles pour que le soleil puisse dorer les futures grappes et aussi aérer. S’il y a trop de végétation, l’air passe mal et on a des risques de pourriture aux vendanges.

 

Toute terre est bonne pour les vignes ? La terre de Neuchâtel par exemple, ça dépend des sortes…

Toutes les terres ne sont pas bonnes. Les vignes du canton poussent sur des terrains calcaires. On ne pourrait pas mettre des vignes dans des pâturages du Jura ou comme ça. Après, il y a une question d’hauteur, d’altitude. À Neuchâtel, on est déjà à 430 au niveau du lac, 460 à 480, c’est peut-être la limite. Après, il faut toujours tenir compte de la hauteur de la parcelle et aussi la structure du sol. Savoir, si c’est des terres pauvres, des terres très riches. L’exposition et en fonction de tout ça, on adapte le porte-greffe qui va dans la terre et après, ce qu’on doit adapter nous, c’est ce qu’on demande à la plante. Si une terre est un peu plus faible ou que l’exposition est moins bonne, on va demander moins de raisins pour qu’ils aient aussi une bonne qualité. Avant quand tout était libre, on n’avait qu’un contrôle, c’était de mesurer la quantité de sucre dans les raisins. Maintenant ça fait, les années passent vite, mais ça fait bien 20 ans qu’on doit avoir le contrôle à la quantité au mètre carré. Sur Neuchâtel, on est un canton un petit peu avec des origines prussiennes encore. On est très strict. Je pense qu’on doit être le seul canton en Suisse où l’on est encore contrôlé officiellement par l’État. L’année passée, ils nous ont laissé une petite liberté, c’est-à-dire que ceux qui n’achetaient pas de vendanges, ils pouvaient faire de l’autocontrôle.

 

Quels sont les secrets d’un bon vin ?

On veut des vins toujours plus fins, plus complexes. Maintenant, si on n’a pas un raisin irréprochable au départ, on part de toute façon avec un handicap. C’est clair que si l’on peut travailler avec du matériel à la pointe, on arrive à sortir peut-être plus de matière qu’avec d’autres systèmes. Pour ma part, je suis peut-être un petit peu gâté en ce sens que je me suis payé toute la technologie dont je pensais avoir besoin. C’est vrai qu’au niveau des investissements, ça fait pas mal de sous. Après au niveau du plaisir, on a plus de satisfaction de pouvoir extraire de ses grappes où l’on s’est déjà donné de la peine toute l’année pour les amener à maturité. Actuellement, il faut avoir un respect de la vendange. On va la transporter, la manipuler un petit peu comme si on allait faire des raisins de table, le plus délicatement possible. Après, on passe dans des machines qui traite la vendange aussi le plus respectueusement possible. Quand on fait des Pinot Noir, si on pressait tout de suite les raisins rouges, on aurait un vin blanc qui s’appellerait Perdrix blanche. Pour le Pinot Noir, on doit laisser macérer les baies avec la fermentation pour que la fermentation extraie la couleur des baies. Le but, c’est de pouvoir avoir les baies les plus entières possibles. Mais comme on ne veut pas la charpente des grappes dans la cuve, il y a des machines qui enlèvent ça délicatement, des machines qui le font plus ou moins bien. Bien entendu, c’est de nouveau une question de prix. Certaines sont plus chères, d’autres sont moins chères, d’autres fondent le grain, d’autres pas. Il y a plein de petits détails et après on les met dans des cuves. Après les cuves, moi, quand j’étais petit, on mettait dans la cuve, on arrosait avec le tuyau et c’était très bien. On pensait que c’était très bien et maintenant, cette méthode, certains la pratiquent toujours, mais maintenant il faut être équipé de cuves où il y a des pigeurs dedans, c’est-à-dire un piston avec une pale. Quand ça fermente, les baies de raisin, elles montent et le jus reste au fond. Si on aimerait que la couleur soit prise, on est obligé de repousser les baies dans le jus et ça on peut le faire de différentes manières. Mais une manière très délicate, ça serait que la pale la pousse gentiment et qu’elle remonte. Elle fait trois ou quatre fois le pigeage sur la cuve pour que ça soit…

 

C’est ça qui donne la couleur du Pinot noir…

C’est ce qui fait qu’on peut extraire la couleur, oui. Ce qui est important et que l’on faisait moins avant, c’est la température dans les fermentations. Pour les blancs, on fait des fermentations autour des 18 degrés et pour les rouges, on les laisse monter, on fait des pointes à 28. C’est assez contrôlé pour avoir des vins toujours plus fins. Quand la fermentation a fini de transformer tout le sucre en alcool, c’est le moment de ressortir les baies de la cuve. Là, il y a aussi une étape qui a son importance, c’est la façon dont on pressure le rouge. Si on ne prend que le jus de presse juste au début, ou si on prend un peu plus, c’est toutes des petites nuances qui ont un équilibre différent pour le vin.

 

Et pour savoir s’il est bon, il faut le déguster tout le temps ou…

C’est vrai. Étonnamment, on ne le déguste pas seulement à la fin, on le déguste déjà lors de la fermentation alcoolique, quand on fait les pigeages, on déguste avant et on déguste après. On sent la quantité de tanin qu’on a extrait et après on dit : « Non, j’aimerais un peu plus » et on refait un pigeage le lendemain ou le soir ou des choses comme ça. Ça, c’est difficile, parce qu’avec le sucre, on a de la peine à sentir les tanins. Des fois, on est un petit peu surpris. On dit : « J’ai peut-être trop extrait. » On goûte quand même, on ne fait pas ça machinalement, méthodiquement. On goûte et on intervient.

 

Quand sait-on que le vin est prêt, que le vin est bon et fini ?

On sait quand il a fini de transformer le sucre en alcool, c’est une première étape. La deuxième étape, le vin dans nos régions, il transforme l’acide malique en acide lactique, ce qu’on appelle la deuxième fermentation. Dans ma cave, tous les vins font la deuxième fermentation. Je sais que chez certains collègues, des Sauvignon, des choses comme ça, ne font pas la deuxième fermentation et dans des pays où il y a peu d’acidité, ils évitent de faire cette deuxième fermentation. Une fois que cette fermentation-là a eu lieu, les vins, on peut laisser la cave se rafraîchir, parce que c’est vrai qu’on pense toujours qu’une cave doit être fraîche, mais pendant le travail du vin, on doit quand même avoir une température de 18 degrés dans la cuverie. Après ça, quand toutes les fermentations sont prêtes, là, on refroidit le vin. On refroidit la cave. En principe ça tombe bien, parce qu’on est pendant l’hiver au mois de janvier, décembre et on peut le faire naturellement. Si’on n’arrive pas à le faire naturellement, on le fait avec un climatiseur.

 

Les vignerons aiment boire je pense, quel est le plaisir de boire le vin ?

Pour moi le vin, c’est une boisson conviviale. C’est une boisson de partage. Moi jamais, je ne boirai un verre de vin tout seul, c’est quelque chose qui n’est pas dans les habitudes. On aime partager le vin. On aime s’exprimer. Nous, en tant que vigneron, on revit l’année en fonction du vin qu’on a vinifié. Maintenant, on regoûte le 2008. Quand je goûte le 2008, j’ai de la peine à imaginer qu’on a eu toute cette période d’eau. On ne le ressent pas dans les vins. Ils sont venus bien structurés. Le vin, ça nous fait toujours de la peine quand on dit : « C’est de l’alcool. » Pour nous, le vin ce n’est pas de l’alcool, c’est une boisson qui a un fruit, une minéralité. C’est vrai qu’elle a aussi un peu d’alcool, mais on ne le prend pas comme on boit une vodka ou comme certains jeunes font quand ils vont à la Fête des vendanges, ce qui est assez triste, à mon avis. Il y a une évolution et c’est vrai, je pense, que dans les adultes, le vin est une boisson plutôt culturelle de bien-être et de connaissances, échanges de connaissances et les jeunes, malheureusement, rentrent toujours un peu plus tard dans cet univers-là.

 

Je vous remercie de nous avoir expliqué tout ça et à une prochaine. Bonnes vendanges pour cette année !

Merci. Je vous remercie de m’avoir accueilli ici et je me réjouis quand même de faire santé dans la cave parce qu’ici l’air est un peu sec…

 

Au revoir merci beaucoup.

 

 

Interview réalisée par Simona Radulica Montserrat

Texte retranscrit par Françoise Berthod