Fête de l’Absinthe 2009 : Boveresse
Christophe Racine
Je
m’appelle Christophe Racine et suis droguiste et je fais de l’absinthe à côté
de mon travail principal.
C’est votre passion ?
C’est
un hobby qui me paie les vacances… Ce n’est pas mal !
Vous êtes un enfant du Vallon, vous avez
quel âge ?
J’ai
31 ans et suis né dans le village de Môtiers et j’y
ai habité jusqu’à l’âge de 25 ans et maintenant je suis à Couvet.
Vous êtes né à une époque où l’absinthe
était interdite ?
Oui,
heureusement.
Pourquoi heureusement ?
Sinon,
on ne serait pas là, si elle n’avait pas été interdite à un moment donné, on
serait tous alcoolo… je ne sais pas !
Qu’est-ce que vous gardez de cette
époque, vous qui êtes jeune encore ?
J’en
ai des souvenirs par rapport à mon apprentissage, parce qu’on voyait tous les
clandestins passer où je travaillais. C’est vrai qu’il y a un mythe, des choses
assez sympathiques par rapport à ça : l’interdit et les anecdotes que les
clandestins nous racontaient. Moi, j’avais 15 ou 16 ans ; c’était une
belle histoire…
C’était un peu le jeu du chat et de la souris
entre la police qui fermait, je crois, plus ou moins les yeux et les
clandestins qui…
Il
y a tout un tas d’histoires. Après, on peut croire ce qu’on a envie. À mon
avis, il n’y avait pas de secrets. Il n’y a que Berne qui ne savait pas, on va
dire ! C’était un peu ça. Quand ils débarquaient, en trois minutes, tout
le monde savait qu’ils étaient là… Moi, je n’ai pas eu les grandes années. J’ai
plutôt eu les années 85 à 90. Quand j’étais gamin, je me souviens un peu et
après, en apprentissage, c’était moins la chasse que maintenant. Maintenant, on
sent qu’il y a de nouveau un petit peu plus quand même, une plus grande
présence de
À cette époque, quand elle était
interdite, c’était quand même exceptionnel, comme ambiance. Bien sûr qu’on
racontait plein d’histoires de gens qui, dès que la police venait, déversaient
des tonneaux dans l’Areuse ou des choses comme
ça ?
Moi,
je n’ai pas connu ça ! J’ai vu dans les livres ; il y a des gens qui
m’ont raconté. Mais non, je n’ai pas connu ça. Je me souviens, une des
premières fois où j’ai distillé un peu en douce dans les sous-sols, chez l’un
ou chez l’autre ou dans les galetas, d’être tombé, une fois, sur le livreur de
mazout qui venait livrer à l’improviste. Là, j’avais 18 ou 19 ans ; j’avais
un petit peu des sueurs froides. On lui donnait un litre en douce, on lui
disait : « Tiens, écoute tu n’as rien vu ! » C’est des
choses, c’est vrai, que par rapport à maintenant, il n’y a plus. Maintenant, on
distille tranquille. La seule chose qui nous fait peur, c’est quand on va
recevoir l’impôt à la fin de l’année… C’est le seul truc.
Mais à cette époque quand on distillait
comme ça secrètement, c’était pourquoi qu’ils faisaient ça les Vallonniers ? Ce n’était pas tellement pour l’argent
ou pas uniquement pour l’argent ?
Moi
pas ! Moi, c’était juste pour essayer parce que j’étais un peu anarchiste
ou révolutionnaire. Je ne sais pas, pour essayer et par curiosité. Après, il
faut être honnête, il y en a beaucoup à l’époque qui ont fait ça pour l’argent.
Ça fait partie des choses de la vie, l’argent !
Et maintenant que tout est légal,
certains disent qu’il n’y a plus de charme ?
Il
y en a encore, mais il est différent. On a du charme à retrouver des gens qui
connaissaient l’époque d’avant et de parler de certaines choses, c’est vrai.
Mais le petit frisson d’interdit ou aller vendre un litre d’absinthe à Zurich à
180 francs, ce n’est plus tellement possible maintenant.
Cela ne se fait plus, en plus ?
Cela
ne se fait plus, parce que les Zurichois ne sont pas fous, ils savent les
tarifs maintenant !
Cela a changé beaucoup de choses d’après
vous, cette légalisation ?
Oui
et non, au niveau économique, oui. C’est très dommage parce qu’on perd énormément
aussi au niveau des recettes ; il y a beaucoup de gens qui arrêtent. Ça,
c’est une perte à mon avis. Maintenant au niveau de la mentalité, un Vallonnier, c’est un Vallonnier.
Quand il y a un gars de la régie qui passe, tout sympa qu’il est, à un moment
donné, c’est « épidermique ». Il y a des vieilles histoires qui font
qu’on y pense… Même s’ils sont tous gentils, mais c’est comme ça.
Même si vous n’avez rien fait d’illégal,
ça fait peur quand ils passent ?
Même
pas peur. C’est comme l’eau et l’huile, ce n’est pas fait pour être mélangé…
Maintenant, on doit se mélanger un peu, parce que c’est… mais il faut faire
attention. Si on n’a rien à se reprocher, ça va. Malgré tout, ce n’est pas dans
les mœurs, dans la tête des Vallonniers, ça ne fait
pas bon ménage.
Quand on visite les différents stands
ici, on dirait qu’il y a trente-six recettes d’absinthe ?
Il
y en a bien plus. Étant clandestin, j’ai vu passer cent recettes en tout cas,
si ce n’est pas deux cents. Des recettes, il y en a autant qu’il y a
d’alambics, si ce n’est pas plus.
Aujourd’hui qu’elle est légale, toujours
beaucoup de recettes ?
À
mon avis, il y en a de moins en moins parce que, justement, les clandestins
arrêtent, parce qu’ils ont peur. Mais il y en a encore bien assez. Il faut bien
prendre soin de les garder surtout !
Et vous qui êtes maintenant un
distillateur qui fait ça en toute légalité, c’est toujours aussi passionnant de
chercher, d’améliorer ?
Oui,
moi c’est pour ça que j’en fais encore. On le voit aujourd’hui, il y a
C’est toujours un truc
d’alchimiste ?
Après
oui, les goûts, les couleurs et il y a des fois des choses qui peuvent nous
paraître pas bonnes et qui peuvent paraître bonnes à d’autres. Mais c’est
toujours intéressant. Il y a aussi pas mal de plantes qui existent et qu’on n’a
pas forcément essayé de mettre avec. Au niveau de la fabrication même, il y a
pas mal de choses qu’on peut changer et c’est toujours intéressant. C’est ça
qui fait qu’on essaye et des fois on se casse la gueule… À mon avis, pour moi,
c’est ça qui fait que je fais de l’absinthe. C’est voir les gens discuter et
faire des essais et se retrouver autour d’un verre pour en discuter après.
C’est sympa aussi.
Pour vous, l’absinthe n’est pas près de
mourir dans le Val-de-Travers ?
Non,
non surtout pas ! Heureusement, il ne faudrait pas…
Interview réalisée par Jean-Pierre
Lambert
Texte retranscrit par Françoise Berthod