Jean-Marc Chappuis :
Sculpteur et céramiste
Le
raku, c’est une technique ancestrale qui vient de
Corée et qui ensuite est partie au Japon. Raku, c’est
devenu le nom de famille en fait des potiers attitrés de l’empereur du Japon,
qui fabriquent les bols à thé pour la cérémonie du thé. Cela fait cinq ou six
générations, ils ont reçu le nom de Raku, qui veut
aussi dire joie, entre autres comme idéogramme chinois. Eux font
essentiellement des bols avec une technique qui est assez particulière ;
on cuit le bol au feu de bois et, quand le bol est cuit, qu’il arrive à 1000
degrés, on le sort du feu et on le pose dans des copeaux de bois ou du foin,
n’importe quoi qui peut brûler. Ça prend feu et ensuite on étouffe le feu. Cela
va produire beaucoup de fumée qui va rentrer dans la terre. Le carbone se
dépose sur un à deux millimètres de terre à l’intérieur qui va donner un noir
mat très particulier.
Les
Japonais avaient deux ou trois sortes d’émaux, du rouge, du blanc et un brun
sauf erreur et ils travaillaient avec ça pour leurs bols. Quand on utilise
cette technique, quand on sort la pièce du four, en fait, il y a un choc
thermique entre 1000 degrés et dehors 15 ou 30. Il y a un choc thermique très
fort qui fait que l’émail se fendille. Après la fumée va rentrer dans les
fentes et ça va provoquer un dessin particulier, chaque fois original et
parfois très beau, parfois surprenant, parfois ça rate aussi, il y a un peu de
casse…
Justement, le résultat n’est pas
toujours celui que l’artiste attend ?
Non,
c’est un travail avec le hasard. Je sais plus ou moins ce que va donner les
émaux que j’utilise. Si j’utilise des émaux cuivre, ça peut partir soit dans le
vert, soit dans le rouge, soit ça peut tirer le cuivre et on a l’impression
d’une pièce qui est quasiment métallique. Après, c’est une histoire à la fois
d’expérience et en même temps, il y a beaucoup de chance aussi. Cela dépend un
peu du temps. Il y a beaucoup de paramètres qui influencent. Si on refroidit la
pièce un peu plus ou un peu moins, ça va changer le résultat final. Si j’ai un
four avec beaucoup de pièces ou moins de pièces, ça va changer aussi les
choses. Comment je manipule mes pièces dans la sciure, ça va aussi modifier le
résultat. J’ai une idée générale de ce que j’aimerais obtenir et après, il y a
toujours une part de hasard. Parfois des hasards qui mettent en valeurs et qui
rehaussent la pièce et parfois ce n’est pas terrible… Il y a toujours la
possibilité de refaire une deuxième cuisson si je ne suis pas content. Mais à
la deuxième cuisson, on augmente le risque de casse, on double le risque de
casse, la pièce est moins résistante !
Et la méthode que l’on voit aujourd’hui
ici à Gletterens ?
La
méthode aujourd’hui, c’est une méthode beaucoup plus traditionnelle, simplement
à feu ouvert. C’est des méthodes qu’ils utilisent encore en Afrique ou en
Amérique du Nord. Moi, j’ai vu aussi ça au Mexique. Simplement là, on a un
foyer normal avec des pierres autour. On met les pièces qui vont cuire, on les
met à sécher pour qu’elles se chauffent déjà, qu’elles montent entre 100 et 150
degrés et on fait le feu. Quand on aura un bon paquet de cendres, on va arrêter
un petit moment de faire le feu et on va faire une espèce de truc pour poser en
bois frais et on va poser les pièces dessus. Ensuite, on va faire une espèce de
cône avec du bois tout autour et on va lancer le four fort. Il va partir tout
seul, parce qu’il y a beaucoup de braises. Il va y avoir un feu très, très
puissant. Si tout va bien, s’il y a assez de vent, si le vent va dans le bon
sens, on devrait pouvoir monter entre 800 et 850. Cela veut dire que ce ne sera
pas des céramiques très solides. Plus ou veut que la céramique soit dure, plus
il faut monter en température.
Pourquoi avoir choisi ces modes de
cuisson ancestrale, qui sont un peu aléatoires plutôt que ces bons fours
modernes et classiques qu’on trouve aujourd’hui ?
D’abord
parce qu’on peut être dehors. Une journée comme aujourd’hui, c’est parfait. Il
y a l’avantage du feu. C’est comme le raku, c’est un
travail, on est beaucoup plus avec les éléments que quand on travaille avec un
four électrique. Le four électrique, on met les pièces dedans ; on ferme
le couvercle ; on revient le lendemain soir, 24 heures après et on voit ce
qui s’est passé. C’est très prévisible… Là, ce qui est intéressant, c’est que
suivant comment les pièces sont posées dans le feu, les flammes vont lécher les
pièces. Cela va colorer les pièces différemment. Il va y avoir des traces
noires. Il y a des terres rouges, oranges, on va avoir des effets directement
sur les pièces. Cela donne un résultat encore différent. Cela rappelle ces
poteries qu’on trouve encore quand on fait des fouilles archéologiques, qui ont
pu garder la couleur depuis trois, quatre mille ans.
Non seulement vous êtes passionné par
ces vieilles méthodes. En plus, vous faites des objets qui sont aussi
particuliers, un peu mystiques, des dragons, pourquoi cette attirance vers ces
personnages ?
Parce
que j’aime bien tout ce qui est mythologie. J’ai un passé de 25 ans comme
psychologue. C’est vrai que j’étais déjà tout intéressé par ce qui est de
l’ordre de l’inconscient, tout ce qui est mythologique, mythique, gargouille.
Tout ce type d’objets-là ramène à des expressions qu’on pourrait dire qui
viennent de notre inconscient ou que l’inconscient humain transporte depuis des
générations…
Et comment le psychologue analyse
l’artiste Chappuis qui part de la psychologie pour se
retrouver dans ce nouveau mode de vie ?
C’est
un retour à la terre quelque part.
Ce n’est pas grave ?
Ah
non, non. Suivre sa passion et trouver… moi, j’ai trouvé mon mode d’expression
quand j’ai découvert la terre. Je voyais mes mains travailler et cela
m’arrivait d’avoir les larmes aux yeux tellement j’étais subjugué par ce qui se
passait, ce qui sortait. Je ne savais pas que j’avais ce potentiel-là en moi…
de pouvoir le cultiver et le faire développer, ça reste un plaisir pour chaque
jour.
Le psychologue n’a pas complètement
disparu. J’ai lu quelque part qu’il avait mis sa casquette à l’envers ?
Oui,
parce que travailler la terre, d’abord c’est le matériau fondamental. Dans
Quand on dit psy, on dit aussi thérapie.
Quand on dit thérapie, on dit aussi art-thérapie.
Oui,
oui. Travailler la terre, de toute façon, c’est une thérapie que l’on mette ce
mot ou pas. Le mot se surajoute après. Mais travailler avec n’importe quel
élément naturel avec ses mains, avec peu d’intermédiaires… chaque fois qu’on
s’exprime, quelle que soit la manière dont on s’exprime, quel que soit le média
ou le support, c’est une manière thérapeutique. Dans le sens où l’on se
découvre, dans le sens où il y a des choses de nous qu’on ne savait pas, qui
étaient là, qu’on permet de faire apparaître.
Vous avez appris la psychologie, vous
avez appris à vous connaître vous-même. Est-ce que vous avez pu aller plus loin
encore en pratiquant ce que vous pratiquez aujourd’hui ?
Plus
loin ou « autrement » loin peut-être. Je ne sais pas si c’est plus
loin, autrement. Je ne sais pas quand je fais une belle pièce qui m’a pris 5 ou
6 jours de travail tous les jours, plusieurs heures et qu’elle pète quand elle
cuit… il faut traverser ce processus quelque part. Quand je fais des grandes
pièces comme vous avez filmé-là, c’est des pièces que je travaille sur 15
jours, trois semaines. Cela crée une tension à l’intérieur. Cela peut être
comme une sorte d’accouchement. Il y a quelque chose qui grandit, qui grandit,
qui va passer par plusieurs étapes et à chaque étape, il y a à la fois un
stress agréable, une tension. Une fois que la pièce a séché, a fait sa première
cuisson, que ça s’est bien passé, la première étape, ouf il y a un relâchement.
Après il y a une deuxième étape : comment je vais mener son aspect
final ? Est-ce que je vais mettre des émaux ? Est-ce que je vais
aller dans les couleurs ? Là, il y a un côté plus peintre peut-être qui
peut émerger. C’est encore une autre dimension. À chaque fois, chaque geste que
je pose, c’est à la fois un geste de libération et à la fois une tension. C’est
un peu différent de la peinture. On n’a pas le résultat immédiat et ça, c’est
un autre des aspects très particulier de la céramique. C’est qu’on travaille
avec le temps, pour le séchage de la pièce, pour la première cuisson, ensuite
pour l’émaillage, ensuite, la deuxième cuisson. Ce n’est pas comme quand on va
au magasin, qu’on dit : « Tac, je veux ça ! » et qu’on le
prend. Il faut travailler avec ça… Quand je bosse avec les gosses, par exemple,
pour certains, c’est un truc très, très difficile. Je ne sais pas, si on prend
l’ordinateur, on a l’effet immédiat tout le temps, tout le temps et on court
derrière ça… tandis que là, il y a une espèce de travail avec la matière qui
nous donne ses propres contraintes. On ne peut pas aller contre elles. Si on va
contre elles, ça va casser. Il va y avoir toutes
sortes de choses où l’on va se trouver face à des blocages.
Vous parlez de blocages, vous parliez de
stress tout à l’heure. On vit une époque assez dure, assez stressante. Vous
conseilleriez, j’imagine, votre art pour régler certains problèmes ?
Ouais,
ouais, je crois tout à fait. D’abord, on peut traduire nos propres
préoccupations, soit consciemment, soit inconsciemment. On peut juste laisser
travailler ses mains et la terre ; ça peut être très physique. Moi ça
m’arrive de prendre un pan de 10 kilos et de le taper comme ça jusqu’à ce que
j’arrive à faire la plaque que je veux pour monter un truc. On se défoule.
C’est comme dans un art martial quelque part. Il faut pousser le cri au bon
moment sinon on se fait mal à un muscle… des trucs comme ça.
Dites-nous un peu si vous donnez des
cours à ceux qui seraient passionnés ! Comment les gens peuvent
s’approcher de vous et comment procédez-vous pour leur enseigner votre
passion ?
Je
fais différentes sortes de cours. Là, je fais des cours de vacances. Je vais en
faire début août, il faut aller voir sur mon site Internet, il y a toutes les
informations. Autrement, pendant les périodes scolaires, je fais atelier ouvert
le mercredi après-midi et le vendredi. Les gens peuvent venir une heure, deux
heures ou trois heures. Soit les gens viennent avec des projets. Ils veulent
faire leur dragon. Je vais les accompagner, je ne vais pas faire à leur place.
Je vais leur montrer des trucs, leur donner des astuces parce que… Moi, les
premiers dragons que j’ai faits… c’est après le troisième, le quatrième, le
cinquième, qu’on commence à faire sortir un dragon qui a une personnalité plus
forte. Ce que je peux faire moi, c’est aider les gens pour qu’ils ne soient pas
obligés d’en faire 4 ou 5 avant d’avoir la pièce qui représente ce qu’ils ont
envie de faire.
Pas très loin le psychologue dans la
manière d’approcher là ?
Non,
psy ou humain simplement. Je crois qu’il y a une manière…
Il y a une question de respect aussi
peut-être de laisser les gens faire leur création ?
Ouais.
Je n’ai jamais fait d’atelier avec des thèmes proposés. On part plutôt… je
donne un morceau de terre à la personne. Je lui apprends à la malaxer, à la
taper et juste à la sentir. En général très vite, il y a un projet, une envie,
un désir qui s’impose. Après soit ça se passe tout seul, parce que la personne
a déjà un sens pratique suffisamment bien intégré qui fait qu’elle sait comment
faire et je n’ai pas besoin de faire grand-chose. J’accompagne juste, je donne
deux ou trois petits conseils pour coller ou surveiller qu’il y ait les bonnes
épaisseurs ou des trucs comme ça. Parfois, je donne des astuces un petit peu
plus fines ou subtiles ou je montre comment moi je ferais pour faire une patte
pour telle bestiole et, après, la personne va faire ses propres essais. Ce qui
est intéressant aussi, c’est que, dans mon atelier, comme il y a plein de
créatures de toutes sortes, que ça soit dragons, gargouilles, des anges, des
elfes, c’est très stimulant. Souvent moi ce que je vois, les enfants vont faire
un petit tour, regardent mes objets, ils reviennent et ils prennent la terre et
disent : « Ah, je sais ! » Ils se sont inspirés de quelque
chose, mais ça va devenir leur chose. Il y a eu parfois le petit déclic en
voyant : « Ah, on peut faire un truc comme ça. » Ça donne la
permission. Il y a souvent des enfants qui disent : « Si un adulte
avec une barbe peut faire des choses comme ça, moi, je peux faire tout ce que
j’ai envie. » Le fait de voir un adulte qui se permet une aussi grande
liberté que celle que je me permets, rien que cela, c’est libérant. Les gens
trouvent et se font confiance. Des fois, ça prend un petit moment, ça dépend
des autres, des personnes. Des fois, il faut une heure ou deux pour
apprivoiser. Ils regardent comment je les regarde. D’autres, dans les dix minutes,
c’est parti et ils sont en train de faire émerger leur propre monde, un petit
bout de leur propre monde avec grand plaisir… C’est intéressant quand ils sont
plusieurs aussi, c’est qu’il y a plein d’échanges. Le regard des autres est
important. Après, ils se conseillent. Ceux qui sont déjà venus plusieurs fois,
ils vont aider le copain. Il y a toute cette dimension de groupe aussi qui est
extrêmement plaisante et où les gens se font du bien… sans qu’on ait rien mis
de psy là-derrière. Mais ça se passe. C’est là que j’ai la casquette à
l’envers, parce que je crée un espace. C’est un espace de liberté, je crois, et
de découvertes.
De vie.
Oui
de vie. Je crois que c’est ça qui est fondamental, de permettre cette vie-là,
mais simple en même temps. Une vie simple, naturelle. On part de ce que l’on a
en soi, de ce que l’on trouve autour de soi, la terre, on en trouve partout.
C’est un peu une découverte de la
vérité, de sa vérité ou de la vérité avec un grand V ?
La
vérité avec un grand V, je ne sais pas, de sa vérité, oui. Je pense qu’on peut
s’en approcher un peu en tout cas. Je crois que c’est une bonne occasion de
s’écouter…
De laisser parler ses mains.
Parler
ses mains, oui. Après, éventuellement, on met des mots avec la bouche, mais les
mains en disent déjà long. C’est vrai que moi j’aime bien verbaliser après,
mais je ne le fais pas forcément avec les gens. Ça arrive mais des fois le
langage corporel est suffisant. Ça se voit dans la façon dont les gens disent
au revoir ou les sourires avec lesquels ils repartent sont suffisants, souvent.
Interview réalisée par Jean-Pierre
Lambert
Texte retranscrit par Françoise Berthod