Claude Botteron :
Horticulteur
M. Claude Botteron
bonjour et merci de nous recevoir chez vous, ici à Auvernier,
dans votre magnifique maison et votre magnifique jardin avec plein de fleurs
surtout.
Oui,
les fleurs, ça a toujours été mon point faible, que ce soit pour
Votre point faible et votre point fort,
parce que : « Qui dit Claude Botteron, dit
Fête des Vendanges, dit fleurs. »
C’est
vrai. C’est vrai que c’est assez surprenant de voir à quel point c’est lié. Je
rencontre quelqu’un sur la route, je me fais arrêter par la police, je passe
mon permis : « Ah vous êtes M. Botteron des
Vendanges ? » C’est systématiquement Botteron
et les Vendanges, c’est lié.
C’est vrai que cela fait 60 Fêtes des
vendanges. Il y en a beaucoup dans ce canton qui n’était pas né et vous
fabriquiez déjà le premier char ?
Effectivement !
60 ans, c’est énorme. Des fois, j’essaye de regarder en arrière et de me
dire : « Oui, c’est beaucoup 60 ans. » 60 ans, mais 60 ans que
j’ai pu faire, soyons juste, ce que j’ai voulu ! J’avais peut-être une âme
de création, de créateur, de ci de ça, mais ça fait 60 ans que j’ai fait
quelque chose qui m’a plu. Je ne veux pas dire qu’on ne m’a jamais contré,
surtout pas, ce n’est pas le cas. Mais non, j’ai toujours eu du plaisir à faire
ce travail-là, de créer quelque chose.
Mais à la base, vous êtes d’abord et
avant tout horticulteur ?
Eh
oui tout simplement, bêtement horticulteur. Horticulteur, mais depuis petit,
depuis jeune. Même mes filles, quand elles étaient petites, elles m’appelaient
« Papa range tout ». J’étais, je ne pouvais pas regarder quelque
chose sans essayer de comprendre. Dans l’électronique, on ne parle plus, mais
dans notre jeune âge, un type qui était un peu doué ou qui observait, il
arrivait à faire un peu tout…
Oui, oui. C’est vrai qu’on ne peut pas comparer les
premiers chars que j’ai faits où l’on avait une tenaille, un marteau, une scie.
On se débrouillait. Les premiers chars qu’on a faits, on allait récupérer un
petit peu chez mes parents, chez mes beaux-parents, deux ou trois vieilles
planches qui traînaient un peu autour des fermes pour faire notre char. Après
on a eu une époque où on faisait nos chars couverts de paille, de tresses de
paille où on piquait nos fleurs dessus. C’était une époque qui nous a permis de
faire des formes en paille, en armature métallique couverte de paille et on
piquait nos fleurs dessus. Insensiblement, il est revenu sur le marché le sagex et on a fait nos chars en sagex,
en fer, en bois. Il y a eu quand même une évolution assez marquante.
Justement dans les années 50, ce n’était
pas une sorte de concurrence, de match qu’il y avait entre les différents
horticulteurs de Saint-Blaise, de Colombier ?
Effectivement,
il y avait chaque horticulteur, on avait une petite somme, quelques centaines
de francs, voire un millier de francs pour participer à
Petit à petit, il y a eu des chars qui
étaient mandatés par des entreprises de la région ?
Oui.
Gentiment, les horticulteurs de la région ayant disparu. Les autres trouvant
que ça ne payait pas, ils le faisaient un peu à temps perdu. Mais vous savez,
comme toutes choses, il semble que tout le monde veut venir bénévolement et
pour finir le bénévolat coûte aussi cher, si ce n’est plus cher que quand
quelqu’un est rétribué. Petit à petit, ça s’est arrêté et on a des maisons
publicitaires qui ont, eux, pris la relève et qui ont commencé de dire :
« Tiens, nous on veut faire un char, on paye un char. »
Et c’est là où vous êtes devenu, on peut
le dire, Monsieur Fête des Vendanges, Monsieur Cortège.
Mais
oui. Les autres horticulteurs ont lâché prise. Ils ont dit : « Non,
nous on ne le fait plus. » C’est vrai que quand on faisait le bilan, on
avait une culture de chrysanthèmes, une culture de cyclamens et qu’on était
pendant trois semaines, un mois après nos chars, quand on revenait dans nos
cultures, celles-là avaient souffert de ça, celles-là étaient malades… Alors
qu’ils se débrouillent avec ces chars. Il s’est greffé petit à petit des chars
de
Quand on parle de Fête des Vendanges, de
cortège, on parle de vous, mais est-ce que tout ça aurait pu se faire sans
votre famille, parce qu’elle a joué un rôle très, très important ?
Vous
savez, ce n’est pas avec ces deux mains et une tête que j’ai tout fait. C’est
vrai que j’ai eu de la chance et je comprends un peu difficilement, et
tardivement, quand mes filles me disent : « Papy, on
arrête ! » Papy, papy c’est bien gentil, mais papy il a l’âge qu’il
a, mais mes filles ont soixante ans. Si moi je fête mon 60ème
cortège, elles, elles fêtent leur 50 ème, 55ème . Depuis l’âge de 5 ans, elles viennent
avec… Et on les fait dormir dans une brouette et elles ont vécu les emmerdes,
les difficultés, les enguirlandages, le mauvais temps. « Cours ici !
Cours là ! Fais ci ! Fais ça ! » C’est vrai, sans ma
famille, je ne pouvais rien faire ! C’était ou c’est encore le Dieu. On ne
sait pas, il commande et on lui obéit. C’est assez bizarre cette atmosphère qui
a toujours régné. Il n’y a pas de procès-verbaux de ci, de ça. On se retrouve,
dimanche soir. Tu viens ? On voudrait discuter. On vient chez le
grand-papa, on discute. « Tu as fait Marie-Claude ? Tu as fait
Jocelyne ? Tu as fait ci, tu as fait ça ? C’est prêt, c’est
terminé ! Je m’en occupe, je m’en occupe. Il faut que je le fasse. »
C’était un plaisir de travailler parce qu’il n’y avait pas de contraintes. Tout
le monde tirait à la même corde. Celle qui avait le plus de soucis, c’est ma
femme.
Il y a eu votre femme qui est malheureusement
décédée aujourd’hui.
Mais
oui.
Il y a vos enfants. On a pu voir votre
petit-fils aussi l’année passée ?
Ah
oui mon petit-fils. J’en ai beaucoup des petits-enfants. D’ailleurs, ils
viennent manger une fois par semaine chez le grand-papa. On mange là et on rit
bien. Et c’est même drôle, une petite anecdote. Quand j’ai mes petits-enfants
qui viennent manger, le lendemain ou le soir, j’ai l’interrogation des parents.
« Olivier, il t’a raconté ? Parce qu’au grand-papa, on raconte les
histoires, au papa, à la maman, moins…Le grand-père, il est plus
compréhensif ! » C’est vrai que j’ai eu la chance, pendant quelques
années, d’avoir un petit-fils qui adore, je ne sais pas d’où il a pris ça, mais
malheureusement ou heureusement, je n’en sais rien, il n’est pas du tout dans
la branche. Mais il était à son aise. Je ne sais pas, il avait ce don de
commander sans commander, de donner des ordres. Au bout d’un jour ou deux,
j’avais une vieille équipe qui travaillait avec moi depuis 20 ans, ils l’ont
baptisé « Le petit chef ». C’était le petit chef. Il a un don de
diriger, de sourire, de poser une question à un ouvrier, même s’il était
horloger et qu’il n’avait strictement rien à voir avec la construction des
chars, c’était le petit chef.
Vous-même, vous êtes quelqu’un de
sensible, on le voit suivant de quoi on parle. Vous avez vite les larmes aux
yeux…
Tout
à fait.
Vous êtes aussi quelqu’un, vous êtes un
chef assez dur. Je ne dirais pas un gueulard, mais vous vous faites respecter.
Vous obtenez ce que vous voulez et malgré ça, malgré que vous êtes un chef pas
toujours facile, tout le monde vous aime, votre famille vous aime, vos
petits-enfants vous aiment. Autorité et en même temps amour, comment ça marche
tout ça ?
Oui,
il y a l’autorité, tout à fait d’accord. C’est vrai que la rancune n’existe pas
chez moi. Je peux m’énerver, piquer des rognes. J’étais spécial, ça passe un
peu. Mais j’étais spécial, je pouvais m’énerver, piquer une rogne sur une
peccadille et si la maison me tombe dessus, me dire : « Oui, elle
m’est tombée dessus. » Il y a eu quelque chose, c’est assez drôle.
Comment cela se fait qu’ils ne vous en
veulent pas, ils ont passé 60 ans avec vous ?
Deux
minutes après, c’est prêt, c’est terminé. Même ma femme disait :
« Avec toi, ce n’est pas possible ! » On rigolait. C’était
passé. J’avais dit ce que je voulais dire et c’était fini. On ne revenait plus
là-dessus… On n’essayait pas de rebroder une nouvelle histoire, non, c’était
terminé.
Vous êtes un type facile à vivre alors
ou pas ?
Comme
certaines personnes, je crois que dans l’ensemble, je ne suis pas difficile à
vivre. Je me contente de peu de choses ou de beaucoup de choses. Je suis
exigeant, mais pas de problèmes…
En tout cas, vous êtes efficace. C’est
sûr. On a pu le voir encore l’année passée. Tout le monde travaille, tout se
fait dans les délais, tout est prêt à l’heure où ça doit être prêt ?
Oui,
mais grâce à la collaboration de toute une famille. Il y a quelques jours, j’ai
eu une nièce qui était chargée depuis une dizaine, une quinzaine d’années de la
caisse et de payer les enfants qui piquaient les fleurs. Elle est venue et m’a
dit : « Tu sais, je m’en vais regretter ma liste, mon ordinateur. Toi
l’année passée, tu avais 14 ans, maintenant tu en as 16 parce que les petits gamins,
ils trichent. Ils ne sont pas tombés sur la tête. Ils se disent, à 14 ans j’ai
tant de salaire, à 16 j’ai un peu plus. Je dis que j’ai 16 ans, j’ai grandi, ça
va bien. Alors ma nièce sur l’ordinateur, tu avais 14 l’année passée… »
C’est grâce à toute cette collaboration désintéressée, parce qu’on ne m’a pas
dit : « Papy, je veux une augmentation de salaire. » Je dois
soulever quand même que ni ma femme, ni les heures que j’ai faites, ni les
heures de mes enfants ou des cousines ou des cousins qui sont venus n’ont
jamais été payées ! On était fier de pouvoir aller aider le grand-père,
quand l’année prochaine, on pourra conduire un char… Il y avait l’équipe qui
conduisait les chars. Non, non 60 ans, c’est énorme mais 60 ans de bonheur.
Il me semble que la population
neuchâteloise vous l’a bien rendu. Chaque fois que les chars, chaque fois que
votre char arrive devant l’Université, vous êtes reçu presque comme un héros,
sans exagérer.
Oui,
c’est vrai. Il y a eu des fois pas toujours si mérité. Oui, c’est vrai qu’en passant
le long du cortège, je n’ai pas assez de deux bras… « Tu as vu celui-ci,
je t’ai vu mais tu ne m’as pas répondu. » C’est vrai, c’est vrai que je me
suis fait une notoriété. C’est avec plaisir que je construisais, que
j’attaquais. Ce qui est drôle, c’est qu’au moment où je rentrais dans le hangar
avec le char de l’année qui nous avait donné beaucoup de soucis, qu’on avait…
« Tu penses à quoi, tu es content ? Oui, je suis content. L’année
prochaine… » C’était assez drôle. Cela me trottait. Il fallait à peine le
sujet terminé, il fallait que j’aie un nouveau sujet. J’ai eu ça à peu près
toute ma vie. Quand on faisait une culture de ceci ou de cela, il fallait que
j’aie la suite.
Pour revenir au début, en 1948, vous
aviez 25 ans. Vous étiez un petit horticulteur. On a tendance à dire :
« Oh jardinier, c’est un petit peu l’idiot du village qui devient
jardinier. » J’en sais quelque chose. J’ai moi-même fait l’apprentissage
de paysagiste. Mais aujourd’hui le petit jardinier de 1948 qui a vu je ne sais
plus combien de conseillers fédéraux descendre au bord de la route pour le
saluer, il doit quand même être fier de lui, non ?
Je
ne veux pas dire fier. Je suis content quand même quand on me félicite, que ce
soit M. Schmid qui me félicite, c’est vrai… Une petite anecdote du conseiller
fédéral Schmid. Il a paru dans un journal de Bâle une photo et j’ai une
ancienne petite bonne amie qui habite Bâle qui m’a écrit : « Tu fais
toujours des chars. J’ai appris par le journal que tu avais été salué. »
J’ai donc retrouvé une copine après 60 ans, grâce à M. Samuel Schmid qui était
venu me donner la main au pied des tribunes !
C’est magnifique comme carrière. On
commence comme jardinier. On fait 60 ans de Fête des Vendanges. On est connu
dans
Oui,
c’est vrai que c’est magnifique. Je ne le répète pas assez. Je le fais ou je
l’ai fait en me faisant plaisir. Ce n’est pas quelque chose qu’on m’a ordonné,
de réfléchir, de faire un petit dessin, de gribouiller quelque chose, de voir à
la télévision un décor, de me dire : « Tiens, là tu pourrais prendre
quelque chose, là il y a une idée à prendre. » Oui fier, c’est un grand
mot, mais je ne veux pas renier mon passé ni tout ce que j’ai fait. C’est vrai
qu’il reste de vilains souvenirs comme dans l’armée, comme n’importe quoi, on
les a oubliés les petits pépins. J’ai eu la chance d’avoir eu une femme :
« Fais attention à ceci, fais attention à cela ! » On a eu des
petites crochées. Je devais toujours faire très attention. Elle me disait
toujours : « C’est grâce à moi s’il n’est jamais rien
arrivé ! » C’est vrai. Je n’ai pas eu de gros pépins ou de pépins
vraiment dans la construction. C’est un métier dangereux. On va avec des
véhicules comme ci comme ça, on va avec des choses qu’on a soudées qui doivent
tenir juste un cortège, ce n’est pas fait pour durer. Mais le plaisir de
recréer, de partir avec quelque chose.
Votre femme a veillé sur vous comme vous
le dites. Vos enfants, vos petits-enfants aussi. L’année passée, vous n’étiez
pas vraiment en forme. Vous aviez peur, même peur pour votre vie, les médecins
n’étaient pas des plus optimistes et là, c’est vos enfants, vos petits-enfants
qui vous ont dit : « Stop ! »
Oui,
une forte pression. Des jours je me dis : « Vous n’auriez pas
dû !» et des jours, je me dis : « Heureusement que je les ai
eus, qu’ils m’ont arrêté. »
Vous ne seriez peut-être plus là, s’ils
ne vous avaient pas dit ça ?
Je
n’en sais rien. La bête est solide. On la retape comme on peut. On a la
médecine qui vient à notre secours, des médicaments. Mais c’est vrai que j’ai
subi une forte pression de ma famille. Elle voulait garder papy !
À 85 ans.
Mais
oui.
C’était presque le moment de se reposer
un peu et les petits-enfants ne le regrettent pas que vous soyez là.
Mais
écoutez, reposé, c’est quoi le repos ? Pour moi le repos, c’est quelque
chose d’autre, de faire quelque chose d’autre. Non, je n’ai jamais pris… et
même aujourd’hui ou même l’année dernière encore, c’est vrai que les derniers
jours, j’étais mal en point. Ça allait dur. Les pronostics du médecin n’étaient
pas très encourageants. On me disait : « Vous savez, ça fait trois
secondes, ça va vite, qu’est-ce que vous voulez faire ? » Non,
j’étais fatigué. Mais une chose qu’il faut relever. J’étais plus fatigué de la
culture de fleurs que du travail du Nid-du-Crô, du
travail de construction. Le travail du Nid-du-Crô,
c’était un mois. J’avais une équipe d’ouvriers qui connaissait bien la partie,
qui me secondait, qui était toujours derrière et j’avais une chance, une chance
énorme d’avoir des gars… Jamais, jamais pendant les vingt dernières années,
j’ai dû attendre à 7 heures du matin, les douze ou quinze hommes étaient là,
changés, prêts ! J’ai déjà eu beaucoup de chance d’avoir une équipe qui me
soutienne, qui m’encourage.
Les chars, c’est quatre ou cinq jours
pour les construire. Les fleurs, il faut beaucoup plus de temps. Est-ce que
vous avez toujours trouvé assez facilement des ouvriers pour s’occuper des
champs ?
Non,
et c’était la chose qui me pesait le plus. Il fallait planter, il fallait
arroser, il fallait désherber, il fallait traiter et là, j’avais une équipe qui
diminuait d’année en année où on me disait : « Écoute Claude, l’année
prochaine, il ne faut pas compter sur moi, parce que ça devient trop
pénible. » Dans le hangar là-bas, il y a encore un petit écriteau :
« Ici, le 16 juillet 2003, nous avons travaillé avec une température de 46
degrés au sol. » On était à Areuse. On arrachait
les mauvaises herbes qui étaient dans nos dahlias, manuellement parce qu’on ne
pouvait plus passer avec une machine et il faisait chaud. On est allé à la
maison. On a pris un thermomètre, on avait 46 degrés au sol ! Il fallait
le vieux devant : « Allez, on y va, on arrive bientôt au bout. »
Le champ, il faisait
Comment vous expliquez ça ? Le
travail n’est pas plus pénible aujourd’hui qu’il y a 50 ans ?
Théoriquement,
avec les machines, il était plus facile… C’était une culture où on avait de la
peine à moderniser. Quand je vois celui qui me remplace un petit peu là-bas, il
a été plus malin que moi ! Je m’en vais de temps en temps, parce que mes
fleurs,
Ce qu’on peut dire, c’est que tout le
monde peut aller là-bas faire son propre petit bouquet et payer dans une
caisse, je pense.
Tout
à fait. Self-service.
Ils sont beaux jusqu’au mois d’octobre,
novembre, décembre ?
Jusqu’au
gel.
Ça se trouve où ? Dans
Dans
Là on peut aller acheter les dahlias qui
ont fait les dernières Fêtes des Vendanges.
Oui,
lui il les fait différemment. Moi, j’avais un contrat avec
Pour revenir à vous M. Botteron, parce que vous êtes quand même un sacré magnifique
exemple. Comme je le disais tout à l’heure, le jardinier qui réalise ses rêves,
qui prend un plaisir fou toute sa vie à faire le travail que vous aviez envie
de faire. Vous êtes un homme aussi qui a réussi à monopoliser toute sa famille
autour de lui, on le sait grâce à vos petits-enfants. Vous avez été un bon
mari, un bon papa, un super grand-père. Dans une période comme on vit
actuellement, beaucoup de divorces, beaucoup d’enfants dans la rue, comment
vous voyez un peu tout ça ? Comment vous expliquez tout ça ?
Ça
me fait mal. Je me dis que les gens manquent de tolérance, je ne veux pas dire
de savoir-vivre, mais on ne supporte plus rien. On est grinche pour des petites
choses. Écoutez, j’ai eu ici dernièrement encore une dame qui me dit :
« Vous vous rappelez l’enguirlandée que j’avais ramassée. On était à
C’est quoi la recette pour être un bon
père et un bon grand-père, il y a quand même un truc ?
Il
n’y a pas de trucs. C’est son caractère qu’on a ou qu’on n’a pas. C’est mon
tempérament, mon caractère. J’aime ou je n’aime pas. Quand j’aime quelque
chose, je n’ai pas de limites.
Il y a ce magnifique mélange. Vous êtes
à la fois sympa, gentil, tendre, doux, sévère en même temps. Vous mélangez tout
et ça marche ?
Oui
ça marche. Je suis obligé de reconnaître que ça marche. Mais je crois que le
départ, c’est que la rancune, ça n’existe pas ! Je pense que si on
commence à vouloir faire payer les erreurs qu’on a faites… Non. J’en ai commis
des erreurs dans ma vie et beaucoup… J’aimais bien quand on me disait :
« Tu es un con ! » Oui, c’est possible. C’est vrai comme je le
disais à d’autres. « Tu es un con ! » Un jour, j’ai un monsieur
de 70 ans qui vient vers moi. J’étais dans le jardin. Il me dit :
« Vous me reconnaissez ? » Non, une tête que j’ai déjà vue. Il
me dit : « En 1961 et 1962 ! » 1961 et 1962, ça ne me dit
rien. Il me dit : « Gunther ! » Je dis : « Ah
oui ! » C’est un ouvrier que j’ai eu pendant deux ans. « Comment
ça va ? » « Je suis à Munich. » Il me dit :
« Écoutez, je pense à vous presque tous les jours de ma vie.» « En
quel honneur ? » Il me dit : « On avait fait un travail,
rempoter et des boutures de géraniums en 1961 et 62 quand j’étais chez vous. Je
ne sais pas ce que j’avais fait comme conneries, on avait mal travaillé. Vous
étiez venus et vous nous avez enguirlandés. J’entends encore votre voix, vous
sortez du hangar où l’on travaillait et vous m’avez lancé à la figure :
« Un travail comme ça, c’est inadmissible et surtout de ta part
Gunther ! » » Il m’a dit : « Vous ne vous faites
aucune idée, vous m’auriez donné trois baffes et un pied au derrière, ça ne
m’aurait pas fait plus mal qu’on me dise : « Et surtout de ta part
Gunther. » » Il me dit : « Toute ma vie M. Botteron, j’ai pensé à ces paroles et chaque fois que je
devais prendre une décision, attention M. Botteron
t’avait dit : « Surtout de ta part Gunther ! » » C’est
assez drôle, il m’embrassait au milieu du jardin. C’est assez drôle de trouver
quelqu’un qui 50 ans après vient vous dire : je me rappelle de
l’enguirlandée que j’avais prise et surtout que je lui avais lancé à la
figure : « Et surtout de ta part Gunther ! » Mais c’était
mon tempérament, c’était mon caractère, je ne pouvais pas et surtout même
maintenant, je me dis : « Tu as eu pitié. » Ma femme me
remettait à l’ordre, elle me disait : « Écoute, pour une
peccadille ! », ça pouvait m’énerver quand on disait dans nos serres
ou dans nos couches, vous ne touchez pas ces plantes, elles sont vendues et
qu’on en avait pris… Ça pouvait m’énerver ces choses-là ! Pour une plante,
ça avait une valeur pour moi. On avait dit : « On ne touche pas, on
ne touche plus, c’était fini! »
Vous serez où cette année pendant le
cortège de
Je
ne peux pas vous dire. Théoriquement, je le sais, ça sera dur…
Tous les Neuchâtelois, Neuchâteloises
auront une pensée pour vous pendant le cortège et vous seront, je suis sûr,
éternellement reconnaissants.
Écoutez,
je souhaite une chose, c’est que la cassure, ou la coupure, soit moins visible
qu’on veut bien le croire. Pour moi, qu’il y ait une continuité. On m’a déjà
dit : « Tu seras au Nid-du-Crô si on a
besoin ? ». Mais oui, je suis là, prêt à donner des conseils, prêt à
donner quelque chose. Mais oui, je n’aimerais pas que ça s’arrête ! Mais
je n’aimerais pas qu’on prenne le même chemin. Cela ne me gênerait absolument
pas qu’il y ait du changement. Le père Botteron a
fait ça, comme je l’ai dit avant, avec plaisir, mais je faisais ça. Maintenant,
s’il y a quelqu’un qui trouve mieux, ça serait dommage que le vieux aille le
sortir de son sentier et le mettre sur une autre route qui n’est pas la sienne.
Je suis prêt à donner des renseignements, à donner des conseils. Est-ce qu’on
peut donner des conseils ? Je n’en ai jamais accepté. Je suis mal placé
pour dire que je vais en donner ou bien quoi ? Mon plus grand plaisir,
c’est qu’il ait une continuité et cette continuité jusqu’à aujourd’hui, j’ai de
la peine à la sentir. Les collaborateurs qui changent, le comité de
La vie continue et
Mais
bien sûr. N’allons pas croire, et c’est mon plus cher des souhaits, c’est que
En tout cas
Non
pas du tout.
M. Botteron,
merci vraiment pour tout le bonheur que vous nous avez donné pendant 60 ans et
je vous souhaite encore une très, très longue vie.
Merci.
Interview réalisée par Jean-Pierre
Lambert
Texte retranscrit par Françoise Berthod