Claude Botteron : Horticulteur

 

 

M. Claude Botteron bonjour et merci de nous recevoir chez vous, ici à Auvernier, dans votre magnifique maison et votre magnifique jardin avec plein de fleurs surtout.

Oui, les fleurs, ça a toujours été mon point faible, que ce soit pour la Fête des Vendanges ou pour ma maison, il me faut des fleurs.

 

Votre point faible et votre point fort, parce que : « Qui dit Claude Botteron, dit Fête des Vendanges, dit fleurs. »

C’est vrai. C’est vrai que c’est assez surprenant de voir à quel point c’est lié. Je rencontre quelqu’un sur la route, je me fais arrêter par la police, je passe mon permis : « Ah vous êtes M. Botteron des Vendanges ? » C’est systématiquement Botteron et les Vendanges, c’est lié.

 

C’est vrai que cela fait 60 Fêtes des vendanges. Il y en a beaucoup dans ce canton qui n’était pas né et vous fabriquiez déjà le premier char ?

Effectivement ! 60 ans, c’est énorme. Des fois, j’essaye de regarder en arrière et de me dire : « Oui, c’est beaucoup 60 ans. » 60 ans, mais 60 ans que j’ai pu faire, soyons juste, ce que j’ai voulu ! J’avais peut-être une âme de création, de créateur, de ci de ça, mais ça fait 60 ans que j’ai fait quelque chose qui m’a plu. Je ne veux pas dire qu’on ne m’a jamais contré, surtout pas, ce n’est pas le cas. Mais non, j’ai toujours eu du plaisir à faire ce travail-là, de créer quelque chose.

 

Mais à la base, vous êtes d’abord et avant tout horticulteur ?

Eh oui tout simplement, bêtement horticulteur. Horticulteur, mais depuis petit, depuis jeune. Même mes filles, quand elles étaient petites, elles m’appelaient « Papa range tout ». J’étais, je ne pouvais pas regarder quelque chose sans essayer de comprendre. Dans l’électronique, on ne parle plus, mais dans notre jeune âge, un type qui était un peu doué ou qui observait, il arrivait à faire un peu tout…

 

En 1948, cela ne se passait pas tout à fait comme maintenant ? Chaque horticulteur faisait son char ou je me trompe ?

Oui, oui. C’est vrai qu’on ne peut pas comparer les premiers chars que j’ai faits où l’on avait une tenaille, un marteau, une scie. On se débrouillait. Les premiers chars qu’on a faits, on allait récupérer un petit peu chez mes parents, chez mes beaux-parents, deux ou trois vieilles planches qui traînaient un peu autour des fermes pour faire notre char. Après on a eu une époque où on faisait nos chars couverts de paille, de tresses de paille où on piquait nos fleurs dessus. C’était une époque qui nous a permis de faire des formes en paille, en armature métallique couverte de paille et on piquait nos fleurs dessus. Insensiblement, il est revenu sur le marché le sagex et on a fait nos chars en sagex, en fer, en bois. Il y a eu quand même une évolution assez marquante.

 

Justement dans les années 50, ce n’était pas une sorte de concurrence, de match qu’il y avait entre les différents horticulteurs de Saint-Blaise, de Colombier ?

Effectivement, il y avait chaque horticulteur, on avait une petite somme, quelques centaines de francs, voire un millier de francs pour participer à la Fête des Vendanges. Le point d’honneur, si on veut bien, il y avait un palmarès, les prix. C’était un peu la carte de réclame de publicité de chaque horticulteur. Chaque horticulteur faisait son char et il fallait que ce soit le plus beau char ! C’était un peu sa publicité pour l’année.

 

Petit à petit, il y a eu des chars qui étaient mandatés par des entreprises de la région ?

Oui. Gentiment, les horticulteurs de la région ayant disparu. Les autres trouvant que ça ne payait pas, ils le faisaient un peu à temps perdu. Mais vous savez, comme toutes choses, il semble que tout le monde veut venir bénévolement et pour finir le bénévolat coûte aussi cher, si ce n’est plus cher que quand quelqu’un est rétribué. Petit à petit, ça s’est arrêté et on a des maisons publicitaires qui ont, eux, pris la relève et qui ont commencé de dire : « Tiens, nous on veut faire un char, on paye un char. »

 

Et c’est là où vous êtes devenu, on peut le dire, Monsieur Fête des Vendanges, Monsieur Cortège.

Mais oui. Les autres horticulteurs ont lâché prise. Ils ont dit : « Non, nous on ne le fait plus. » C’est vrai que quand on faisait le bilan, on avait une culture de chrysanthèmes, une culture de cyclamens et qu’on était pendant trois semaines, un mois après nos chars, quand on revenait dans nos cultures, celles-là avaient souffert de ça, celles-là étaient malades… Alors qu’ils se débrouillent avec ces chars. Il s’est greffé petit à petit des chars de la Braderie de Bienne. On est allé à Genève. La Fête des Vendanges nous envoyait faire un char à Genève. Il y a des maisons qui venaient à la Fête des Vendanges et qui allaient à Genève. On faisait aussi un char pour ces maisons-là à Genève. On a beaucoup rôdé… On est allé à Belfort. On est allé à Besançon. On est allé à Dijon. On est allé à Bâle. On en a fait dans tous les coins. Quand je pense qu’on a véhiculé ces châssis, nos tas de planches, notre outillage pour aller faire nos chars. Il y avait dans chaque déplacement une petite anecdote… Je dois vous dire que je garde d’excellents souvenirs.

 

Quand on parle de Fête des Vendanges, de cortège, on parle de vous, mais est-ce que tout ça aurait pu se faire sans votre famille, parce qu’elle a joué un rôle très, très important ?

Vous savez, ce n’est pas avec ces deux mains et une tête que j’ai tout fait. C’est vrai que j’ai eu de la chance et je comprends un peu difficilement, et tardivement, quand mes filles me disent : « Papy, on arrête ! » Papy, papy c’est bien gentil, mais papy il a l’âge qu’il a, mais mes filles ont soixante ans. Si moi je fête mon 60ème cortège, elles, elles fêtent leur 50 ème, 55ème . Depuis l’âge de 5 ans, elles viennent avec… Et on les fait dormir dans une brouette et elles ont vécu les emmerdes, les difficultés, les enguirlandages, le mauvais temps. « Cours ici ! Cours là ! Fais ci ! Fais ça ! » C’est vrai, sans ma famille, je ne pouvais rien faire ! C’était ou c’est encore le Dieu. On ne sait pas, il commande et on lui obéit. C’est assez bizarre cette atmosphère qui a toujours régné. Il n’y a pas de procès-verbaux de ci, de ça. On se retrouve, dimanche soir. Tu viens ? On voudrait discuter. On vient chez le grand-papa, on discute. « Tu as fait Marie-Claude ? Tu as fait Jocelyne ? Tu as fait ci, tu as fait ça ? C’est prêt, c’est terminé ! Je m’en occupe, je m’en occupe. Il faut que je le fasse. » C’était un plaisir de travailler parce qu’il n’y avait pas de contraintes. Tout le monde tirait à la même corde. Celle qui avait le plus de soucis, c’est ma femme.

 

Il y a eu votre femme qui est malheureusement décédée aujourd’hui.

Mais oui.

 

Il y a vos enfants. On a pu voir votre petit-fils aussi l’année passée ?

Ah oui mon petit-fils. J’en ai beaucoup des petits-enfants. D’ailleurs, ils viennent manger une fois par semaine chez le grand-papa. On mange là et on rit bien. Et c’est même drôle, une petite anecdote. Quand j’ai mes petits-enfants qui viennent manger, le lendemain ou le soir, j’ai l’interrogation des parents. « Olivier, il t’a raconté ? Parce qu’au grand-papa, on raconte les histoires, au papa, à la maman, moins…Le grand-père, il est plus compréhensif ! » C’est vrai que j’ai eu la chance, pendant quelques années, d’avoir un petit-fils qui adore, je ne sais pas d’où il a pris ça, mais malheureusement ou heureusement, je n’en sais rien, il n’est pas du tout dans la branche. Mais il était à son aise. Je ne sais pas, il avait ce don de commander sans commander, de donner des ordres. Au bout d’un jour ou deux, j’avais une vieille équipe qui travaillait avec moi depuis 20 ans, ils l’ont baptisé « Le petit chef ». C’était le petit chef. Il a un don de diriger, de sourire, de poser une question à un ouvrier, même s’il était horloger et qu’il n’avait strictement rien à voir avec la construction des chars, c’était le petit chef.

 

Vous-même, vous êtes quelqu’un de sensible, on le voit suivant de quoi on parle. Vous avez vite les larmes aux yeux…

Tout à fait.

 

Vous êtes aussi quelqu’un, vous êtes un chef assez dur. Je ne dirais pas un gueulard, mais vous vous faites respecter. Vous obtenez ce que vous voulez et malgré ça, malgré que vous êtes un chef pas toujours facile, tout le monde vous aime, votre famille vous aime, vos petits-enfants vous aiment. Autorité et en même temps amour, comment ça marche tout ça ?

Oui, il y a l’autorité, tout à fait d’accord. C’est vrai que la rancune n’existe pas chez moi. Je peux m’énerver, piquer des rognes. J’étais spécial, ça passe un peu. Mais j’étais spécial, je pouvais m’énerver, piquer une rogne sur une peccadille et si la maison me tombe dessus, me dire : « Oui, elle m’est tombée dessus. » Il y a eu quelque chose, c’est assez drôle.

 

Comment cela se fait qu’ils ne vous en veulent pas, ils ont passé 60 ans avec vous ?

Deux minutes après, c’est prêt, c’est terminé. Même ma femme disait : « Avec toi, ce n’est pas possible ! » On rigolait. C’était passé. J’avais dit ce que je voulais dire et c’était fini. On ne revenait plus là-dessus… On n’essayait pas de rebroder une nouvelle histoire, non, c’était terminé.

 

Vous êtes un type facile à vivre alors ou pas ?

Comme certaines personnes, je crois que dans l’ensemble, je ne suis pas difficile à vivre. Je me contente de peu de choses ou de beaucoup de choses. Je suis exigeant, mais pas de problèmes…

 

En tout cas, vous êtes efficace. C’est sûr. On a pu le voir encore l’année passée. Tout le monde travaille, tout se fait dans les délais, tout est prêt à l’heure où ça doit être prêt ?

Oui, mais grâce à la collaboration de toute une famille. Il y a quelques jours, j’ai eu une nièce qui était chargée depuis une dizaine, une quinzaine d’années de la caisse et de payer les enfants qui piquaient les fleurs. Elle est venue et m’a dit : « Tu sais, je m’en vais regretter ma liste, mon ordinateur. Toi l’année passée, tu avais 14 ans, maintenant tu en as 16 parce que les petits gamins, ils trichent. Ils ne sont pas tombés sur la tête. Ils se disent, à 14 ans j’ai tant de salaire, à 16 j’ai un peu plus. Je dis que j’ai 16 ans, j’ai grandi, ça va bien. Alors ma nièce sur l’ordinateur, tu avais 14 l’année passée… » C’est grâce à toute cette collaboration désintéressée, parce qu’on ne m’a pas dit : « Papy, je veux une augmentation de salaire. » Je dois soulever quand même que ni ma femme, ni les heures que j’ai faites, ni les heures de mes enfants ou des cousines ou des cousins qui sont venus n’ont jamais été payées ! On était fier de pouvoir aller aider le grand-père, quand l’année prochaine, on pourra conduire un char… Il y avait l’équipe qui conduisait les chars. Non, non 60 ans, c’est énorme mais 60 ans de bonheur.

 

Il me semble que la population neuchâteloise vous l’a bien rendu. Chaque fois que les chars, chaque fois que votre char arrive devant l’Université, vous êtes reçu presque comme un héros, sans exagérer.

Oui, c’est vrai. Il y a eu des fois pas toujours si mérité. Oui, c’est vrai qu’en passant le long du cortège, je n’ai pas assez de deux bras… « Tu as vu celui-ci, je t’ai vu mais tu ne m’as pas répondu. » C’est vrai, c’est vrai que je me suis fait une notoriété. C’est avec plaisir que je construisais, que j’attaquais. Ce qui est drôle, c’est qu’au moment où je rentrais dans le hangar avec le char de l’année qui nous avait donné beaucoup de soucis, qu’on avait… « Tu penses à quoi, tu es content ? Oui, je suis content. L’année prochaine… » C’était assez drôle. Cela me trottait. Il fallait à peine le sujet terminé, il fallait que j’aie un nouveau sujet. J’ai eu ça à peu près toute ma vie. Quand on faisait une culture de ceci ou de cela, il fallait que j’aie la suite.

 

Pour revenir au début, en 1948, vous aviez 25 ans. Vous étiez un petit horticulteur. On a tendance à dire : « Oh jardinier, c’est un petit peu l’idiot du village qui devient jardinier. » J’en sais quelque chose. J’ai moi-même fait l’apprentissage de paysagiste. Mais aujourd’hui le petit jardinier de 1948 qui a vu je ne sais plus combien de conseillers fédéraux descendre au bord de la route pour le saluer, il doit quand même être fier de lui, non ?

Je ne veux pas dire fier. Je suis content quand même quand on me félicite, que ce soit M. Schmid qui me félicite, c’est vrai… Une petite anecdote du conseiller fédéral Schmid. Il a paru dans un journal de Bâle une photo et j’ai une ancienne petite bonne amie qui habite Bâle qui m’a écrit : « Tu fais toujours des chars. J’ai appris par le journal que tu avais été salué. » J’ai donc retrouvé une copine après 60 ans, grâce à M. Samuel Schmid qui était venu me donner la main au pied des tribunes !

 

C’est magnifique comme carrière. On commence comme jardinier. On fait 60 ans de Fête des Vendanges. On est connu dans la Suisse entière. On est acclamé par des dizaines, des dizaines de milliers de personnes. C’est vrai que c’est magnifique, même si vous êtes un type plutôt modeste.

Oui, c’est vrai que c’est magnifique. Je ne le répète pas assez. Je le fais ou je l’ai fait en me faisant plaisir. Ce n’est pas quelque chose qu’on m’a ordonné, de réfléchir, de faire un petit dessin, de gribouiller quelque chose, de voir à la télévision un décor, de me dire : « Tiens, là tu pourrais prendre quelque chose, là il y a une idée à prendre. » Oui fier, c’est un grand mot, mais je ne veux pas renier mon passé ni tout ce que j’ai fait. C’est vrai qu’il reste de vilains souvenirs comme dans l’armée, comme n’importe quoi, on les a oubliés les petits pépins. J’ai eu la chance d’avoir eu une femme : « Fais attention à ceci, fais attention à cela ! » On a eu des petites crochées. Je devais toujours faire très attention. Elle me disait toujours : « C’est grâce à moi s’il n’est jamais rien arrivé ! » C’est vrai. Je n’ai pas eu de gros pépins ou de pépins vraiment dans la construction. C’est un métier dangereux. On va avec des véhicules comme ci comme ça, on va avec des choses qu’on a soudées qui doivent tenir juste un cortège, ce n’est pas fait pour durer. Mais le plaisir de recréer, de partir avec quelque chose.

 

Votre femme a veillé sur vous comme vous le dites. Vos enfants, vos petits-enfants aussi. L’année passée, vous n’étiez pas vraiment en forme. Vous aviez peur, même peur pour votre vie, les médecins n’étaient pas des plus optimistes et là, c’est vos enfants, vos petits-enfants qui vous ont dit : « Stop ! »

Oui, une forte pression. Des jours je me dis : « Vous n’auriez pas dû !» et des jours, je me dis : « Heureusement que je les ai eus, qu’ils m’ont arrêté. »

 

Vous ne seriez peut-être plus là, s’ils ne vous avaient pas dit ça ?

Je n’en sais rien. La bête est solide. On la retape comme on peut. On a la médecine qui vient à notre secours, des médicaments. Mais c’est vrai que j’ai subi une forte pression de ma famille. Elle voulait garder papy !

 

À 85 ans.

Mais oui.

 

C’était presque le moment de se reposer un peu et les petits-enfants ne le regrettent pas que vous soyez là.

Mais écoutez, reposé, c’est quoi le repos ? Pour moi le repos, c’est quelque chose d’autre, de faire quelque chose d’autre. Non, je n’ai jamais pris… et même aujourd’hui ou même l’année dernière encore, c’est vrai que les derniers jours, j’étais mal en point. Ça allait dur. Les pronostics du médecin n’étaient pas très encourageants. On me disait : « Vous savez, ça fait trois secondes, ça va vite, qu’est-ce que vous voulez faire ? » Non, j’étais fatigué. Mais une chose qu’il faut relever. J’étais plus fatigué de la culture de fleurs que du travail du Nid-du-Crô, du travail de construction. Le travail du Nid-du-Crô, c’était un mois. J’avais une équipe d’ouvriers qui connaissait bien la partie, qui me secondait, qui était toujours derrière et j’avais une chance, une chance énorme d’avoir des gars… Jamais, jamais pendant les vingt dernières années, j’ai dû attendre à 7 heures du matin, les douze ou quinze hommes étaient là, changés, prêts ! J’ai déjà eu beaucoup de chance d’avoir une équipe qui me soutienne, qui m’encourage.

 

Les chars, c’est quatre ou cinq jours pour les construire. Les fleurs, il faut beaucoup plus de temps. Est-ce que vous avez toujours trouvé assez facilement des ouvriers pour s’occuper des champs ?

Non, et c’était la chose qui me pesait le plus. Il fallait planter, il fallait arroser, il fallait désherber, il fallait traiter et là, j’avais une équipe qui diminuait d’année en année où on me disait : « Écoute Claude, l’année prochaine, il ne faut pas compter sur moi, parce que ça devient trop pénible. » Dans le hangar là-bas, il y a encore un petit écriteau : « Ici, le 16 juillet 2003, nous avons travaillé avec une température de 46 degrés au sol. » On était à Areuse. On arrachait les mauvaises herbes qui étaient dans nos dahlias, manuellement parce qu’on ne pouvait plus passer avec une machine et il faisait chaud. On est allé à la maison. On a pris un thermomètre, on avait 46 degrés au sol ! Il fallait le vieux devant : « Allez, on y va, on arrive bientôt au bout. » Le champ, il faisait 400 mètres, au bout, une petite bière bien fraîche qui nous attend… Les dernières années, je ne trouvais plus cette équipe et moi-même, je devais regarder à gauche, à droite lesquels me donnaient un coup de main, parce que le vieux au départ, il était devant. Après, il était au milieu et après, il était derrière. « Les garçons, qui est-ce qui me donnent un coup de main ? Je perds du terrain ! » Non, c’était la partie la plus pénible pour moi.

 

Comment vous expliquez ça ? Le travail n’est pas plus pénible aujourd’hui qu’il y a 50 ans ?

Théoriquement, avec les machines, il était plus facile… C’était une culture où on avait de la peine à moderniser. Quand je vois celui qui me remplace un petit peu là-bas, il a été plus malin que moi ! Je m’en vais de temps en temps, parce que mes fleurs, la Fête des Vendanges trouvera des fleurs en Belgique, soi-disant meilleur marché, ça tant mieux pour eux. Il se trouve un paysan sur la Plaine d’Areuse qui m’a dit : « Moi, cela me fait mal au cœur qu’il n’y ait plus de dahlias sur la Plaine d’Areuse. » On a fait un petit arrangement tous les deux et il a planté des dahlias qui sont magnifiques et je m’en vais tous les deux ou trois jours. Je n’ai rien à y faire, mais je m’en vais regarder ces anciens dahlias qui sont là…

 

Ce qu’on peut dire, c’est que tout le monde peut aller là-bas faire son propre petit bouquet et payer dans une caisse, je pense.

Tout à fait. Self-service.

 

Ils sont beaux jusqu’au mois d’octobre, novembre, décembre ?

Jusqu’au gel.

 

Ça se trouve où ? Dans la Plaine d’Areuse, au bord de l’Areuse ?

Dans la Plaine d’Areuse, quand on va à la plage de Boudry. Il a fait son champ. Il a été plus malin. Nous, on avait un champ de 400 mètres. Lui, il l’a fait plus large, mais moins long. Il s’est très bien rendu compte en passant pour aller à sa ferme ces dernières années, que les gens n’allaient pas à 400 mètres chercher des bouquets. Ils ramassaient les vilaines au début du champ, mais pas à 400 mètres. Lui, il a fait un champ plus large et moins long. Cela me fait plaisir de voir qu’il y a encore des dahlias sur la Plaine d’Areuse, que ça soit mes dahlias, pas mes dahlias, mes oignons, pas mes oignons… Il y a une continuité.

 

Là on peut aller acheter les dahlias qui ont fait les dernières Fêtes des Vendanges.

Oui, lui il les fait différemment. Moi, j’avais un contrat avec la Fête des Vendanges où il m’était interdit de faire des bouquets avant la Fête des Vendanges, parce que je cultivais ces fleurs pour la Fête des Vendanges. Lui, puisque les fleurs viennent de Belgique, il les vend dès qu’il y a des fleurs. Au mois de juillet, il coupait déjà des bouquets que des gens emportaient. Tandis que moi, c’était le 31 septembre, le 2 octobre que les gens pouvaient commencer de les cueillir. Il y avait un mois tandis que lui, il a trois ou quatre mois. J’espère qu’il s’en sortira, de tout cœur.

 

Pour revenir à vous M. Botteron, parce que vous êtes quand même un sacré magnifique exemple. Comme je le disais tout à l’heure, le jardinier qui réalise ses rêves, qui prend un plaisir fou toute sa vie à faire le travail que vous aviez envie de faire. Vous êtes un homme aussi qui a réussi à monopoliser toute sa famille autour de lui, on le sait grâce à vos petits-enfants. Vous avez été un bon mari, un bon papa, un super grand-père. Dans une période comme on vit actuellement, beaucoup de divorces, beaucoup d’enfants dans la rue, comment vous voyez un peu tout ça ? Comment vous expliquez tout ça ?

Ça me fait mal. Je me dis que les gens manquent de tolérance, je ne veux pas dire de savoir-vivre, mais on ne supporte plus rien. On est grinche pour des petites choses. Écoutez, j’ai eu ici dernièrement encore une dame qui me dit : « Vous vous rappelez l’enguirlandée que j’avais ramassée. On était à la Braderie de La Chaux-de-Fonds, on avait été faire la fête. Vous nous aviez donné du travail, on avait commencé ce travail et après une heure, une heure et demie après, vous êtes passé et vous avez dit : « Vous aviez foutu quoi ici, vous faites quoi ? » On avait fait la fête, on n’avait pas été dormir et on encaissait un peu le coup. Je ne me rappelle pas du tout. « Oui, on avait ramassé une sacrée bordée ! » C’était vrai. J’avais mon caractère peut-être un peu dur, exigeant. Mais comme je le disais, sans rancune…

 

C’est quoi la recette pour être un bon père et un bon grand-père, il y a quand même un truc ?

Il n’y a pas de trucs. C’est son caractère qu’on a ou qu’on n’a pas. C’est mon tempérament, mon caractère. J’aime ou je n’aime pas. Quand j’aime quelque chose, je n’ai pas de limites.

 

Il y a ce magnifique mélange. Vous êtes à la fois sympa, gentil, tendre, doux, sévère en même temps. Vous mélangez tout et ça marche ?

Oui ça marche. Je suis obligé de reconnaître que ça marche. Mais je crois que le départ, c’est que la rancune, ça n’existe pas ! Je pense que si on commence à vouloir faire payer les erreurs qu’on a faites… Non. J’en ai commis des erreurs dans ma vie et beaucoup… J’aimais bien quand on me disait : « Tu es un con ! » Oui, c’est possible. C’est vrai comme je le disais à d’autres. « Tu es un con ! » Un jour, j’ai un monsieur de 70 ans qui vient vers moi. J’étais dans le jardin. Il me dit : « Vous me reconnaissez ? » Non, une tête que j’ai déjà vue. Il me dit : « En 1961 et 1962 ! » 1961 et 1962, ça ne me dit rien. Il me dit : « Gunther ! » Je dis : « Ah oui ! » C’est un ouvrier que j’ai eu pendant deux ans. « Comment ça va ? » « Je suis à Munich. » Il me dit : « Écoutez, je pense à vous presque tous les jours de ma vie.» « En quel honneur ? » Il me dit : « On avait fait un travail, rempoter et des boutures de géraniums en 1961 et 62 quand j’étais chez vous. Je ne sais pas ce que j’avais fait comme conneries, on avait mal travaillé. Vous étiez venus et vous nous avez enguirlandés. J’entends encore votre voix, vous sortez du hangar où l’on travaillait et vous m’avez lancé à la figure : « Un travail comme ça, c’est inadmissible et surtout de ta part Gunther ! » » Il m’a dit : « Vous ne vous faites aucune idée, vous m’auriez donné trois baffes et un pied au derrière, ça ne m’aurait pas fait plus mal qu’on me dise : « Et surtout de ta part Gunther. » » Il me dit : « Toute ma vie M. Botteron, j’ai pensé à ces paroles et chaque fois que je devais prendre une décision, attention M. Botteron t’avait dit : « Surtout de ta part Gunther ! » » C’est assez drôle, il m’embrassait au milieu du jardin. C’est assez drôle de trouver quelqu’un qui 50 ans après vient vous dire : je me rappelle de l’enguirlandée que j’avais prise et surtout que je lui avais lancé à la figure : « Et surtout de ta part Gunther ! » Mais c’était mon tempérament, c’était mon caractère, je ne pouvais pas et surtout même maintenant, je me dis : « Tu as eu pitié. » Ma femme me remettait à l’ordre, elle me disait : « Écoute, pour une peccadille ! », ça pouvait m’énerver quand on disait dans nos serres ou dans nos couches, vous ne touchez pas ces plantes, elles sont vendues et qu’on en avait pris… Ça pouvait m’énerver ces choses-là ! Pour une plante, ça avait une valeur pour moi. On avait dit : « On ne touche pas, on ne touche plus, c’était fini! »

 

Vous serez où cette année pendant le cortège de la Fête des Vendanges ?

Je ne peux pas vous dire. Théoriquement, je le sais, ça sera dur…

 

Tous les Neuchâtelois, Neuchâteloises auront une pensée pour vous pendant le cortège et vous seront, je suis sûr, éternellement reconnaissants.

Écoutez, je souhaite une chose, c’est que la cassure, ou la coupure, soit moins visible qu’on veut bien le croire. Pour moi, qu’il y ait une continuité. On m’a déjà dit : « Tu seras au Nid-du-Crô si on a besoin ? ». Mais oui, je suis là, prêt à donner des conseils, prêt à donner quelque chose. Mais oui, je n’aimerais pas que ça s’arrête ! Mais je n’aimerais pas qu’on prenne le même chemin. Cela ne me gênerait absolument pas qu’il y ait du changement. Le père Botteron a fait ça, comme je l’ai dit avant, avec plaisir, mais je faisais ça. Maintenant, s’il y a quelqu’un qui trouve mieux, ça serait dommage que le vieux aille le sortir de son sentier et le mettre sur une autre route qui n’est pas la sienne. Je suis prêt à donner des renseignements, à donner des conseils. Est-ce qu’on peut donner des conseils ? Je n’en ai jamais accepté. Je suis mal placé pour dire que je vais en donner ou bien quoi ? Mon plus grand plaisir, c’est qu’il ait une continuité et cette continuité jusqu’à aujourd’hui, j’ai de la peine à la sentir. Les collaborateurs qui changent, le comité de la Fête des Vendanges, je trouve, n’a pas fait le nécessaire pour qu’on lie les deux choses.

 

La vie continue et la Fête des Vendanges devrait pouvoir continuer aussi.

Mais bien sûr. N’allons pas croire, et c’est mon plus cher des souhaits, c’est que la Fête continue et qu’elle devienne de plus en plus belle. Il y a une chose qui n’a pas réussi et que j’aimerais, que j’aurais aimé faire. Il y avait la Fête des Vendanges qu’on le veuille ou qu’on ne le veuille pas. C’est vrai que son effectif de spectateurs diminue. On aurait dû changer et, chose bizarre, il y en avait un qui voulait changer, changer la Fête des Vendanges… Je n’ai jamais pu l’implanter. Je trouvais qu’il y avait de bons moments. Vous savez que le jeudi soir, il y a portes ouvertes au Nid-du-Crô, nos chars sont à 99 %, prêts à être fleuris. Pour moi, c’est le plus beau moment. C’est le plus beau moment, ils sont là. On espère encore. Ils sont beaux, mais quand on aura mis du rouge-là, du jaune-là, du mauve-là, ça sera merveilleux… Le dimanche quand le jour se lève et que les couleurs ne jouent pas comme on pensait que ça jouait… Le jeudi soir, on est plein d’espoir parce qu’on va pouvoir encore demain et samedi, améliorer. Quand on n’améliore pas, qu’est-ce que tu as foutu là, pourquoi tu as mis du jaune-là, tu ne devais pas mettre du jaune. C’est un des beaux moments, pour moi, le jeudi soir quand tout est prêt. Il n’y a plus que le dernier petit coup qu’on ne doit pas se louper… Il y a des fleurs, maintenant il y a une équipe qui ramasse les fleurs le vendredi matin. Dans le temps, on se disait : « Pourvu qu’ils en ramassent ! » Par téléphone, c’est superbe. On téléphone : « Écoute, des blancs, on en a ramassé 450 cageots, on en a 50 de plus que l’année passée, ça devrait jouer. Des rouges, moins… » C’est assez drôle. C’est une vie.

 

En tout cas la Fête des Vendanges ne quittera jamais votre esprit. On vous entend.

Non pas du tout.

 

M. Botteron, merci vraiment pour tout le bonheur que vous nous avez donné pendant 60 ans et je vous souhaite encore une très, très longue vie.

Merci.

 

 

Interview réalisée par Jean-Pierre Lambert

Texte retranscrit par Françoise Berthod