Julien Dunilac :
Écrivain
Né
le 24 septembre 1923, à Neuchâtel, Frédéric Julien Dubois du Nilac y accomplit sa scolarité primaire, puis secondaire
qu’il complétera par la suite, à Paris, par des études universitaires en
sciences humaines. Entré au Département politique fédéral, devenu par la suite,
le Département fédéral des Affaires étrangères, il a été en poste à Berne, à
Paris et à Berlin. Il retourne à Paris en 1965 pour y assumer, auprès de l’Ambassadeur
de Suisse, les fonctions d’attaché, puis de conseiller culturel. De retour à
Berne en 1974, il est le chef adjoint du Service Information et Presse du DFAE
et, dès 1978, le chef de la section des affaires culturelles et de l’UNESCO. En
avril 1980, le Conseil fédéral le nomme directeur de l’Office fédéral de la
culture, poste qu’il occupera jusqu’à sa retraite, fin 1985. Aujourd’hui, il se
consacre surtout à sa passion : l’écriture d’essais, de romans, mais aussi
de poésie !
Bonjour.
Bonjour.
Merci de nous accueillir chez vous pour
parler de vos trois derniers ouvrages, notamment « L’Étrangère »,
«
Oui.
Et aussi de l’« étrangèreté »,
je dirais qui a plusieurs titres est révélée dans ce livre. Notamment, elle est
étrangère à son pays d’origine et peut-être vous voulez nous parler des autres
points de l’« étrangèreté » ?
C’est
en tout cas l’histoire d’une intégration ratée puisqu’elle se termine mal.
C’est aussi l’histoire, dans le fond, du parcours du combattant qu’a dû suivre
mon héroïne pour arriver d’une part à s’intégrer, à essayer de s’intégrer
elle-même en Suisse et surtout de faire venir son mari et son fils après coup.
Alors comme vous le dites, elle devient étrangère à son pays d’origine, à telle
enseigne que même quand elle y retourne, elle se sent étrangère là-bas. Elle
devient étrangère dans son couple et quelque part étrangère à elle-même.
Comme j’ai noté, vous avez dit qu’à un
moment donné, elle écrit son journal qui est très spécial et facile à lire.
Elle dit : « Je n’étais pas vraiment Elena dont parlait ce récit. »
Et à un autre moment dans son journal, elle écrit : « Elena me
ressemble, mais ne peut pas être tout à fait moi. »
C’est
vrai dans le fond. Là, c’est une manière aussi d’aborder le sujet qui tracasse
la plupart des romanciers entre l’écriture et la réalité de ce qu’ils veulent
décrire. Mais elle, ça va très loin puisqu’elle s’aperçoit tout à coup qu’elle
parle d’elle à la troisième personne.
Dans son journal.
C’est
une espèce de distanciation par rapport à son identité propre et à son intimité
que de faire cette découverte.
C’est vraiment l’émigration, c’est un
sujet très difficile à aborder pour beaucoup de gens qui viennent en Suisse,
non seulement Roumains, mais aujourd’hui dans notre société, il y a beaucoup de
gens qui viennent d’ailleurs. Vous parlez d’un problème un peu contemporain, je
dirais.
Oui,
je parle d’un problème contemporain, le problème difficile parce qu’il suffit
d’aller se mettre devant la porte d’un des magasins de
Vous vous inspirez de ces situations, de
votre vécu ?
Oui.
Justement en passant devant
Non,
il y a beaucoup de vécu. Il y a d’ailleurs déjà deux Roumaines qui m’ont dit
que c’était leur histoire que je racontais. Il y a eu une Roumaine dans le fond
qui a habité notre immeuble. C’est un couple qui est devenu ami avec nous, mais
qui ne m’a fourni qu’une partie des éléments, parce que comme toujours pour
décrire l’environnement dans lequel je vis et les personnages, chaque personnage
n’est pas photographié par les mots, mais il me faut plusieurs personnages pour
en faire un.
C’est un brassage.
Oui,
c’est un brassage de plusieurs parties d’autres personnages.
Elena reflète le problème de beaucoup de
gens d’autres pays aussi, parce qu’elle est assez fragile. Je la voyais si vulnérable,
un peu perdue et trahie aussi par son mari dans le roman.
Oui.
Elle est effectivement très vulnérable. Si elle avait été native d’un autre
pays, peut-être que les épreuves qu’elle a subies n’auraient pas eu la même
répercussion sur elle. Mais se trouver tout à coup dans une situation comme
elle-même s’est trouvée, si vous n’avez pas un psychisme très solide, vous
risquez de perdre le nord et c’est ce qui lui est arrivé. Dans le fond, ses
difficultés vitales ont déclenché chez elle des pertes de l’équilibre
psychique.
D’ailleurs, elle en a perdu son emploi
aussi.
Elle
en a perdu son emploi, puisqu’elle est médecin et comme les médecins qui
viennent chez nous, avec leur titre national, trouvent des places dans les
hôpitaux, car ils n’ont pas la possibilité d’ouvrir des cabinets, donc elle
dépend d’une hiérarchie, elle dépend d’un milieu. Elle est soumise à un certain
nombre d’obligations et, disons quand elle a les difficultés qu’elle a
rencontrées, elle risque plus rapidement de perdre son emploi, c’est-à-dire
qu’on ne lui tend pas facilement la perche pour la remettre en selle…
En plus, elle est rejetée de toutes
parts, de par son emploi, son mari et même son fils, à un moment donné, refuse
qu’elle vienne habiter près de chez lui.
Son
fils oui, parce que son fils a vécu son départ anticipé de Bucarest comme une
fuite, comme un abandon d’autant que son père, dans le fond, ne pouvait pas
observer une vie monacale et qu’il a rencontré…
Oui, il a rencontré une autre femme.
Fatalement
qui est venue s’installer à cette place vide et avec laquelle des liens se sont
créés.
Il a même fait un enfant à l’autre
femme.
Il
a même fait un enfant en Suisse. Il a même fait un enfant adultérin en Suisse,
ce qui n’est pas une chose facile à accepter.
En plus, elle avait dû avorter en
Roumanie.
Elle
avait dû avorter déjà dans son pays d’origine et ensuite elle a avorté en
Suisse parce que leur situation était trop instable disait son mari pour créer
de la progéniture supplémentaire. Donc elle est frustrée là aussi, parce
qu’elle aimerait bien avoir encore un enfant. C’est une femme qui vit une
situation difficile tandis que son mari, c’est une autre piste de lecture du
livre, tandis que son mari a le sentiment quelque part d’avoir été un peu
manipulé, contraint, forcé de venir en Suisse et quelque part en lui, il
regrette d’avoir quitté le pays. Il a le sentiment aussi,
La reconstruction du pays dont il a
envie de faire partie aussi. C’est lui qui prend la décision, à la fin du livre,
de repartir en Roumanie.
Contre
le gré de sa femme qui est très malheureuse.
Elle repart un peu la mort dans l’âme
avec un sentiment d’échec de vie non accomplie en Suisse.
Pour
elle, vous l’avez dit, c’est carrément un échec et elle pense aux conséquences
psychologiques que ça va avoir par rapport à son cercle de connaissances et de
parenté. Elle est un peu, pense-t-elle, dans la situation de ces gens qui
partent en Amérique pour faire fortune et qui retourne au pays en pantoufles…
Un peu la honte avec elle de retourner,
de raconter à sa famille, pourquoi es-tu revenue ? Répondre à ces
questions.
De
l’échec. On n’aime pas. Ni vous, ni moi, personne n’aime avoir un échec.
En résumé, c’est un livre très facile à
lire que je recommande à tout le monde de lire et, en plus, ce qui est
intéressant comme je l’ai dit avant, il y a plusieurs tons de voix : le
journal intime d’Elena et aussi la narration.
Dans le deuxième ouvrage que nous allons
traiter «
Qui
n’est pas très gentil toujours avec lui.
Il y a aussi un peu la voix de sa grand-mère
qui revient, qui le destinait au prélat et c’est un peu la mémoire de son
enfance aussi. Il l’entend toujours un peu le gronder… Il y a même la voix
d’Aurélie, sa femme, qui est un peu sa conscience, le conseille.
Oui
le conseille, le réveille aussi, sans laquelle Albert s’envolerait un petit peu
dans les nuages. Alors, elle a le don de le ramener sur terre devant la
réalité.
Vous l’avez résumé en trois
verbes : elle est : « aimer », « comprendre » et
« sentir ». Peut-être les choses qu’Albert ne peut pas faire tout
seul.
Oui.
Aimer, comprendre et sentir, c’est l’ordre de la sagesse si vous voulez.
L’amour d’abord, la compréhension et la sensation. C’est la sagesse parfaite.
C’est très joli la manière dont vous tournez
ça. Aussi pour sa grand-mère qui est décédée. Elle lui reproche de fuir devant
la réalité, de ne pas voir les choses en face, un peu comme beaucoup d’entre
nous le font dans notre société d’aujourd’hui !
Oui.
La grand-mère que je fais parler depuis le paradis, sans pouvoir préciser où
elle se trouve, mais la grand-mère est une vieille dame très traditionnelle qui
est toujours en train de tricoter à sa fenêtre et qui a caressé toute sa vie le
rêve que ce petit-fils là deviendrait prêtre et qu’il ferait une brillante
carrière. Elle jugeait qu’il avait des petites mains, je ne suis pas tout à
fait d’accord avec elle, et que ça le mènerait à la curée romaine et que là, il
serait au moins cardinal et qu’il n’aurait pas connu tous les avatars qu’il a
connus dans la voie qu’il a choisie.
C’est la voie d’un écrivain. C’est une
partie un peu autobiographique ?
Je
n’ai pas le tempérament, il faut être un sentimental, du point de vue
caractérologique, pour écrire des mémoires comme le général de Gaulle par
exemple, qui a ses documents et qui suit une ligne chronologique, qui prend les
événements les uns après les autres. Personnellement, je n’ai pas le
tempérament à écrire des mémoires. Par contre, j’ai voulu, avec ce livre,
imaginer ce qui se passait dans la tête de mon personnage, qui me doit beaucoup,
pendant qu’il était en train de tondre son gazon dans le verger que vous avez
vu tout à l’heure. De là, il voit les toits de la ville, il est dans l’espace.
On sent que c’est un pays qu’il aime. Il aime ce lieu, mais pendant qu’il tond
son gazon, qu’il pousse sa tondeuse, il y a des idées qui viennent en pagaille…
C’est un peu pêle-mêle, on voit. C’est
un peu des mémoires où il y a des fantasmes, des faits réels, des morales
aussi, quelques regrets qui s’entrecoupent sans vraiment qu’il y ait vraiment un
fil rouge. C’est un peu un entassement de mémoires…
Il
n’y a pas de fil rouge. Il n’y a pas de ligne… Les bouddhistes disent :
« Il n’y a pas de fil, même s’il est continu. »
C’est ça qui rend le livre très
intéressant d’ailleurs, ces voix qui s’entrecoupent…
Oui,
il y a une fantaisie disons qui n’est pas recherchée, mais qui est spontanée à
travers, encore une fois, les idées qui marquent celui qui est en train de
pousser vaillamment sa tondeuse, qui lui joue des tours parfois, qui ne reprend
pas, etc. Mais il y a la présence d’Aurélie qui lui dit : « Enfin,
fais attention, tu fais des efforts trop gros, trop grands pour ton âge,
ménage-toi, etc. » Qui lui dit : « Ton petit-fils ferait ça en
une heure et toi tu auras mis pratiquement tout l’après-midi pour faire ce
travail. » Il se trouve qu’elle a raison quand même puisque le narrateur,
le soir arrivé, quand il a terminé, qu’il a nettoyé sa tondeuse à gazon, il ne
se sent pas très bien et, la nuit, il va faire une crise cardiaque et dans le
fond, il va être transporté à l’hôpital et on ignore s’il en sortira ou pas.
Cela aborde le thème de la mort. Même
Albert se pose la question : « Que va-t-il rester de moi après ma
mort, de mon éternité, d’avoir pu remplir sa vie, savoir qu’il a été
utile ? » À un moment donné, il y a le sur moi qui répond :
« À quoi ça sert de laisser une trace ? » Et le sur moi répond
« C’est une question entre Dieu et Toi ». Êtes-vous croyant
vous-même ?
Je
ne suis pas religieux dans le sens où je n’appartiens pas à une religion
déterminée. Mais je dirais que j’ai une spiritualité. Je pense que j’ai un
rapport un peu panthéiste avec la nature, disons inspiré par la mythologie, par
les grands mythes qui traversent l’humanité, par la psychanalyse, par toutes
ces choses qui me passionnent, dans lesquelles j’ai un peu mis mon nez. Je
cherche un rapport. Je cherche un échange. J’ai le sentiment parfois de vivre
entre l’univers, la nature et moi.
Je pense que c’est une question très
intéressante que tout le monde se pose sans doute : « Que va-t-il
rester de moi après que je fasse le grand saut ? » Vous évoquez cette
question-là dans votre livre avec Albert et je pense que tout le monde, en
lisant, va pouvoir essayer d’y répondre. Chacun à sa manière.
Chacun
va y répondre à sa manière. Moi, personnellement, j’ai le sentiment, et c’est
aussi une raison de ne pas écrire des mémoires traditionnelles, j’ai le
sentiment que finalement, si on se met à regarder sa vie telle qu’elle s’est
déroulée, il n’y a pas de quoi remplir le creux de la main…
Ce ne sera pas chronologique. Cela sera
sûrement comme vous l’avez fait…
Voilà,
il y aura des flashes.
Une idée va venir, ensuite une autre.
Même des trucs auxquels on ne pensait même plus.
Non,
c’est comme disent les bouddhistes : « Il n’y a pas de moi, il y a
des flashes, des idées qui vous traversent l’esprit. » Mais la réalité
d’un moi n’existe pas, à part celui que j’évoque dans le livre, qui serait
Jimmy Cricket, qui parfois serait vache, si j’ose dire, avec moi, qui me dit
des vérités, qui me remet au pas.
Un peu plus que la grand-mère.
Un
peu plus que la grand-mère, elle voit toujours son prélat et elle a donné
beaucoup d’argent à l’église dans cet espoir-là. Ces prières n’ont pas été
entendues, hélas, et elle n’est pas contente…
C’est ce que faisaient les gens à
l’époque, ils pensaient qu’ils pouvaient s’acheter un salut en donnant à
l’église.
C’est
ça.
Je trouve que c’est un livre très
intéressant du point de vue de la narration, est-ce que c’est quelque chose que
vous faites souvent, que vous allez répéter ?
Je
ne répète jamais systématiquement quelque chose. D’abord, je demeure un poète
plus qu’un romancier. J’arrive peut-être à un moment, je ne sais pas combien de
temps il me reste, mais je serais attiré par faire un grand livre de poésies,
quelque chose qui soit comme ma propre bible, mon ouvrage, mon graal, voilà.
Vous parlez poésies, on va parler du
troisième ouvrage « Rapaces », est-ce que je peux me permettre d’en
lire un passage ?
Avec
plaisir.
Je vais juste lire le début.
« Rapaces » de Julien Dunilac avec des illustrations
de Anne-Charlotte Sahli :
« Aigles milans éperviers buses faucons vautours liant par les vols
fulgurants
La terre à l’air et qui établissez vos
territoires de ciel au-dessus de nos têtes !
Derniers maillons de la chaîne
biologique ô leurs puissantes serres mortelles qui coupent dépècent cuirs et
chairs
Et vous grands charognards purificateurs
suivant la mort au signe rouge sur les proies inertes laissant pour compte poils
plumes écailles à la curée ! »
C’est magnifique. Vous voulez dire
quelques mots peut-être sur ce livre ?
Oui.
J’aimerais dire quelques mots à propos de la collaboration avec Anne-Charlotte Sahli, c’est plus
qu’une simple illustration qu’elle a faite, elle a fait vraiment une lecture
très approfondie du texte et elle a beaucoup réfléchi sur le texte quand
j’allais la voir dans son atelier, il était tapissé d’essais qu’elle faisait.
J’ai établi cette collaboration avec elle, parce que j’appréciais, je
connaissais déjà son œuvre. On s’est fait un cadeau mutuel, je crois, en produisant
ce livre qui a été tiré à un petit nombre d’exemplaires, avec une grande
édition de tête, qui est une vingtaine d’exemplaires.
Et le choix des illustrations, c’est
vous qui l’avez fait au bout du compte ou ça s’est fait à deux ?
Elle
a fait plusieurs tentatives et, à la dernière tentative, me la présentant, j’ai
été emballé et on a choisi ensemble les cinq illustrations qui orneraient le
livre et qui prendraient place dans l’édition.
Peut-être une dernière question
« Rapaces », c’est une métaphore, ça symbolise quelque chose ?
Pour
moi, « Rapaces » c’est un oiseau qui vole très haut. C’est un oiseau
qui est très rapide, ou nocturne ou diurne, qui fonce sur ce qu’il voit, etc.
C’est un peu le poète quand même. Je pensais un peu à l’albatros de Baudelaire.
Le poète est pareil à cet oiseau géant. Ses ailes de géant l’empêchent de
marcher. C’est un petit peu le son qui m’a amené à écrire ça.
En tout cas je vous remercie de nous
avoir accueillis pour nous présenter le poète, le conteur et le romancier et je
vous dis, à bientôt.
À
bientôt, si Dieu me prête vie… et merci à vous de cette lecture très attentive.
Interview réalisée par François Gombàs
Texte retranscrit par Françoise Berthod