Belle 5 : Eva Güntensperger et Sandro Zimmermann

 

 

Sandro Zimmermann

 

Votre mère était photographe. Votre père était pianiste, c’est important ça pour votre choix de vie après ?

Ah, oui ! Je pense que c’était très important parce qu’on avait toujours chez nous, à la maison, des artistes. On avait des fêtes. J’ai vécu avec les artistes presque toute ma vie d’enfant. Mes parents, ils étaient très libéraux. On a parlé de tous les problèmes et c’était bien…

 

Vous avez fait l’apprentissage de vitrier. Votre passion, c’était les vitraux au début ?

Oui et j’ai fini ces deux apprentissages et j’ai pensé que maintenant : « Je n’aurai plus de chef dans ma vie ! » J’ai commencé seul et depuis là, j’ai toujours travaillé pour moi, en freelance.

 

Quand vous étiez jeune, vous avez eu envie de voyager ?

Oui.

 

Cela vous a aussi influencé, l’Inde ?

À l’époque, j’ai beaucoup voyagé, partout. En Turquie, une demi année et avec le pouce, en stop. On n’avait pas beaucoup d’argent. On est revenu en Suisse pour travailler et on est reparti quand on avait des sous…

 

Quand on regarde ce que vous faites, vous n’êtes pas un artiste vraiment conventionnel. Déjà, vous avez choisi le fer et le verre, pourquoi ?

Le verre, c’est en raison de mon métier. Le verre m’a fasciné parce que c’est un produit très, très dur. Le fer, oui j’ai commencé une fois parce que ça m’intéressait aussi ; ça venait de la terre et on doit le chauffer aussi. Ces deux matériaux sont très intéressants pour moi, pour combiner aussi.

 

Ils sont difficiles à travailler ?

Oui, mais quand on fait toujours quelque chose, on apprend avec le temps. Quand on est intéressé, ça va mais ce n’est pas encore fini. On apprend toujours dans la vie, c’est intéressant…

 

Cela fait longtemps que vous êtes un artiste connu et reconnu et c’est vrai, vous continuez d’avoir envie de faire des expériences ?

Oui. Pour moi, c’est très important d’expérimenter avec le matériel. C’est ça qui me fascine, de trouver toujours de nouvelles choses ou construire avec la couleur aussi, verte.

 

Vous n’aimez pas les choses simples ?

Oui, aussi. Moi, j’aime des choses… quand c’est bien fait et simple ; ça m’intéresse beaucoup. Mais moi je suis un peu un naturaliste. Pour la prochaine exposition, je suis venu un peu plus moderne et simple. Je trouve que c’est très intéressant pour moi.

 

Vous parlez de nature. J’ai lu sur vous que vous étiez vous-même un peu comme un insecte ?

Oui, je ne sais pas. Ça doit être pas mal parce que les insectes, ils sont durs à l’extérieur et doux à l’intérieur et nous, nous sommes doux à l’extérieur et durs à l’intérieur. C’est un peu une différence…

 

Vous aimeriez ressembler aux insectes, être un petit peu comme eux ou vous êtes comme eux ?

Non, je ne sais pas. Ce qui me fascine chez les insectes, c’est le high-tech. C’est des bêtes très, très… ils sont depuis longtemps dans ce monde et ils ont eu beaucoup de temps pour se régénérer. Maintenant, j’ai aussi exposé avec l’industrie et je trouve ça très, très intéressant parce que l’industrie avait la possibilité de regarder les insectes avec l’optique et tout. C’est tellement fascinant. L’industrie comprend aussi maintenant qu’il y a beaucoup de choses qu’on peut faire et c’est aussi intéressant, je trouve.

 

Quand vous faites un insecte, quand vous rentrez dans les détails d’un insecte, ça peut faire peur un petit peu, un gros moustique, une grosse abeille. Vous les étudiez presque psychologiquement. Cela vous intéresse les antennes d’un insecte, sa façon de manger, de se défendre. Vous êtes fasciné par ce monde ?

Oui, oui. C’est un monde très petit mais pour moi, presque 40 ans d’un monde fascinant. Oui, c’est vrai. Mais je ne suis pas le biologiste ou le professeur de ça, mais moi je regarde très bien la construction et le mouvement en marche, quand il vient ici comme ça. Quand ils sont des millions, ça fait peur… Ils sont nécessaires. Grâce aux insectes, c’est aussi nous qui existons dans ce monde…

 

Vous aimez plus les insectes que les hommes ?

Je ne suis pas très sûr…C’est difficile de répondre. Je ne me considère pas si important. Je trouve que les gens pensent qu’ils sont les seuls qui existent dans ce monde et les autres n’ont rien à dire. Ça, je ne comprends pas. Je ne comprends pas non plus comment les gens peuvent tuer, faire la guerre. Les bêtes ne font pas ça. J’ai de la peine…

 

On dit de vous que vous êtes un homme un peu introverti comme on dit, alors que les artistes souvent sont très démonstratifs. Cela veut dire que vous faites beaucoup de recherches personnelles à l’intérieur de vous sur le sens de la vie un petit peu. Vous ne parlez pas beaucoup. Vous êtes assez timide, mais on sent qu’il y a un grand travail à l’intérieur ?

Oui. Je pense beaucoup à des choses, qu’est-ce qui se passe ? Mais j’aimerais aussi bien être pour moi. J’aime aussi parler avec les gens qui peuvent m’apprendre quelque chose, qui sont intéressants. Je n’aimerais pas parler de l’argent, ça ne m’intéresse pas. C’est ici ou ce n’est pas ici et c’est fini… Il y a tellement de choses intéressantes qu’on peut parler, ça je trouve bien. Autrement c’est vrai, ça ne m’intéresse pas beaucoup.

 

Ici, à Bellerive, vous avez créé avec votre amie un centre, un lieu de vie. Vous allez rencontrer beaucoup de personnes automatiquement.

Oui, maintenant depuis un mois, c’est officiellement ouvert. J’ai toujours voulu faire quelque chose avec un partenaire ensemble. On a commencé il y a huit ans maintenant de construire. On a construit nous deux avec des copains et des ouvriers. Depuis un mois, j’ai vu que c’est un peu trop en ce moment, la cuisine, l’atelier, tous les gens. Je parle de ça avec Eva et on va trouver une solution. On va prendre un cuisinier pour nous aider.

 

On peut dire que ça vous ressemble un petit peu à vous et à Eva ici ? C’est votre maison, c’est un peu comme un miroir ?

Oui, c’est vrai. C’est un miroir de nous deux. Quand on a commencé à construire, on a toujours dit : « On construit pour que nous soyons confiants, tranquilles, ça doit être nous et pas les gens. »

 

Vous ne trouvez pas que c’est un peu fou à plus de 60 ans de commencer un projet comme ça ?

Oui, oui. Vous savez quelques fois, on est fou les vieux. On pense toujours qu’on est encore jeune, mais… Maintenant je commence à comprendre que j’ai un peu plus de 60 ans. J’en parle avec Eva. Je dois être un peu plus tranquille, mais ça va maintenant comme ça…

 

 

Eva Güntensperger

 

Expliquez, présentez la maison ! Comment vous le dites ? C’est un restaurant, comment vous l’appelez ?

C’est un petit centre culturel. Ça s’appelle en allemand « Kunstszene » ; ça veut dire l’art : regarder, manger, boire. On peut boire ici ; on peut manger ; on peut regarder l’art. On a une ambiance spéciale, je trouve. On a un endroit avec une magnifique vue sur le lac et sur les montagnes. On a des salles d’exposition. C’est une idée, parce qu’on connaît beaucoup de gens qui viennent ici. Maintenant, on est ici depuis presque neuf ans à Bellerive. C’était toujours un endroit ouvert où tout le monde peut venir regarder l’art, boire quelque chose ici. C’est pour cette raison que j’ai commencé avec le petit restaurant. J’aime faire la cuisine pour les gens. On a une petite carte.

 

Pourquoi vouloir faire les trois choses ? Vous avez dit : « Boire, manger, visiter les œuvres d’art », pourquoi mélanger la cuisine et la sculpture ? La cuisine et la peinture ?

On veut que les gens puissent se poser ici, passer un moment tranquille.

 

Vous avez cherché à créer un lieu de vie avec une philosophie. C’est ça un petit peu ?

Oui.

 

Ce n’est pas une exposition normale. Vous voulez que les gens ici se… pour vous, c’est important que les gens se sentent bien ?

Oui.

 

Vous avez envie qu’ils mangent bien, qu’ils boivent de bonnes choses et qu’ils aient de belles choses à regarder ? C’est ça un peu ?

Oui, c’est ça.

 

Même quand on regarde votre cuisine, là aussi, on dirait que c’est presque… il y a un petit côté artistique dans la façon de penser et la façon de faire la cuisine. Vous voulez que ça soit beau, vous voulez que ça soit bon. Vous êtes un peu comme une cuisinière artistique, une artiste de cuisine ?

Oui pour moi c’est important de faire de la cuisine naturelle avec des produits de la campagne, avec des produits de petits producteurs, aussi de la viande biologique. J’aime bien cuisiner avec des produits de bonne qualité, des produits vraiment bien. Je trouve qu’ici c’est important, c’est quelque chose de vrai.

 

C’est quelque chose qui ressemble un peu à votre caractère, je pense aussi, non ? Ou c’est lui qui le sait le mieux ? C’est la même idée quand vous faites une œuvre d’art ou quand on regarde ce que fait Sandro, on voit qu’il cherche la perfection, il cherche la qualité, il cherche à approfondir ce qu’il fait. On retrouve la même chose dans votre cuisine. C’est ça que je veux dire.

Oui. On a toujours cuisiné aussi dans les expositions. Si on a fait des expositions ici ou en dehors, on a toujours cuisiné pour les gens, parce qu’on trouve, je trouve que c’est important de manger ensemble. C’est un acte…

 

C’est un acte social.

Social, oui.

 

Qu’est-ce que vous proposez un petit peu comme menus ? On a vu des salades et des filets de perche et d’autres choses encore ?

On fait toujours des histoires de ragoût d’un peu tous les pays, toujours un peu différent avec des épices.

 

Et des raviolis maison ?

Je fais des raviolis moi-même.

 

Il y a de la recherche dans votre cuisine. Vous cherchez des nouvelles recettes, vous inventez des choses ?

Je cherche tous les jours de nouvelles recettes, oui. Avec les raviolis, je veux faire, je regarde, c’est saisonnier. Je cuisine saisonnier.

 

Qu’est-ce qu’on n’aurait pas dit que vous aimeriez dire ?

Le restaurant seul ne m’intéresse pas. Ce n’est pas mon idée de faire un restaurant comme ça. D’abord, c’était l’art, l’atelier, un endroit avec différentes cultures. Je travaille aussi à l’atelier et l’idée de faire un petit restaurant, c’était pour ouvrir les portes, une invitation à ce que les gens se posent ici pour se sentir bien, se sentent dans un autre monde…

 

Vous n’avez pas fait un restaurant pour faire un restaurant ? Vous avez voulu créer un lieu de vie où la culture a beaucoup d’importance, les œuvres de Sandro bien sûr et vous ouvrez aussi à d’autres artistes ?

Oui.

 

C’est un ensemble.

 

 

Interviews réalisées par Jean-Pierre Lambert

Retranscription texte : Françoise Berthod