Alain Mouret : Dessinateur

 

 

Alain Mouret, de Givisiez, à coté de Fribourg. J’ai 44 ans et je dessine depuis de très, très nombreuses années.

 

Alors justement, comment est née cette passion ?

C’est tout simple, à l’école, je dessinais tout le temps, sur des bouts de papier, sur des cahiers, partout, partout et puis même sur mon bras, je dessinais, c’était une période comme ça et puis, à force de tout dessiner, pour finir, j’avais presque une lassitude et, un soir, j’ai regardé une émission à la Télévision Suisse Romande sur les artistes et leurs modèles. Et ça m’a vraiment beaucoup plu de voir le dessin académique, le nu artistique et puis je me suis dit : « Je dois pouvoir le faire ! » Alors j’ai commencé tout bêtement, comme ça, à entrer dans le monde du dessin académique.

 

Pourquoi plutôt le nu artistique que les paysages.

Les paysages, j’aime bien voir mais c’est le sujet principal, comme les natures mortes, c’est ce qu’on voit le plus. Je me suis dit que je pourrais toujours faire les paysages quand je serai un peu plus vieux. Mais le dessin académique, c’est un monde qui est fantastique, on est tout de suite envoûté, disons.

 

Et pourquoi c’est plus passionnant qu’autre chose ? C’est peut-être aussi plus difficile ?

C’est plus difficile, c’est vrai, le corps humain est très, très difficile. Mais ce que moi j’aime bien, c’est avoir le contact avec le modèle, il y a quand même comme une alchimie qui se passe entre le modèle et moi, un contact qu’on ne retrouve pas avec le paysage, on peut discuter, on devient des amis, c’est vraiment fantastique.

 

Et quel est justement ce genre de rapport qu’on peut avoir ? Parce qu’évidemment, ce n’est pas forcément très simple de se mettre à nu devant quelqu’un.

Non, c’est vrai que c’est très, très difficile. Mais tous les modèles que j’ai eus m’ont dit qu’avec moi, il n’y avait aucun problème, il y avait tout de suite une mise en confiance. C’est ça qui est important, c’est surtout la confiance. Moi, il y a une idée qui germe depuis un certain temps, j’aimerais faire un cours de dessin académique, dans la région de Fribourg si possible, où les gens qui viendraient dessiner avec moi ne me paieraient rien mais, par contre, qu’on fasse une légère cotisation pour donner aux modèles.

 

Alors, pour parler du corps humain, les critères de beauté, c’est quelque chose qui doit quand même vous faire réfléchir, aussi bien le dessinateur que la personne ?

Justement ça tombe bien, je viens de terminer un apprentissage de trois ans et, au terme de cet apprentissage, j’ai fait un travail personnel sur le dessin académique. J’ai fait des recherches sur les canons de beauté, tous les critères qu’il y avait à travers les époques et on remarque qu’à l’heure actuelle, il n’y a plus aucun canon de beauté. En fait, ce que moi j’apprécie, c’est qu’on ait des formes, féminines vu que moi je dessine principalement des nus féminins mais ce qu’il faut, c’est avant tout être bien dans sa tête et dans son corps et assumer sa féminité. Mais quelles que soient la corpulence, ça n’a aucune importance.

 

Donc ça, c’est un travail, ce que vous venez de dire, que font ou que doivent faire impérativement les mannequins, enfin, les personnes qui viennent, les modèles plutôt…

Oui, oui, tout à fait, oui, oui, elles doivent être bien dans leur corps et dans leur tête mais aussi, il y en a plusieurs qui m’ont dit qu’une fois qu’elles ont franchi l’étape de poser, qu’elles ont osé, elles se sentent beaucoup plus féminines.

 

Et décomplexées ?

Oui aussi, oui, oui, ça aide beaucoup. Mais, personnellement, d’après mon vécu, je remarque que tout le monde, quelque part, a des complexes. Il faut juste surmonter sa peur, sa gêne et puis après, tout va mieux.

 

Vous seriez probablement facilement un adepte du naturisme, si vous ne l’êtes pas…

Je ne suis pas, non, mais ça ne me dérangerait pas, je suis vraiment contre toutes ces fausses pudeurs.

La pudeur, cette fausse pudeur met des barrières quand même à mon avis, ça met beaucoup de barrières entres les personnes, entre beaucoup de choses.

 

Pour en revenir au dessin et au genre de dessins que vous faites, évidemment je crois savoir que c’est ce qu’il y a de plus difficile à peindre parce que, pour arriver à la perfection, le chemin est long et peut-être inatteignable ?

Oui, la perfection, c’est un bien grand mot… mais moi, à mon avis, l’essentiel, quand on pratique n’importe quel art, c’est de se faire plaisir à soi-même avant tout et moi, je me fais beaucoup plaisir, c’est une passion.

 

Mais vous devez impérativement faire plaisir au modèle qui espère quand même être le mieux représenté, non ?

Eh oui, ça c’est vrai aussi, ça met un petit peu la pression, oui, oui. Mais c’est bien d’avoir l’échange aussi pour ça avec le modèle, on lui montre l’avance du dessin. C’est gratifiant. Elle peut toujours dire : « Ah, ben ça, il faudrait changer, ça, je verrais bien différemment… » C’est bien, on efface aussi quelques imperfections, si on peut appeler ça comme ça, et ça leur fait plaisir finalement.

 

Et à côté de ça, bon, le dessin, vous ne pouvez évidemment pas vivre ou pas encore vivre du dessin, c’est donc une passion, une passion que vous considérez vraiment maintenant comme étant devenue indispensable, presque vitale pour votre propre équilibre ?

Ah oui tout à fait. C’est vraiment un monde qui me déstresse, ça me vide l’esprit, c’est vraiment fantastique. Je dessine à tout moment, dès que j’ai un moment de libre, je profite de dessiner. Et je suis entouré de beaucoup d’artistes aussi, c’est ça qui est bien. Sur Internet, parce que je suis très présent sur Internet, je discute beaucoup avec des artistes de n’importe quel âge et de n’importe quelle provenance et, à Fribourg aussi, je suis ami avec le gérant d’un magasin de fournitures pour artistes et on fonde un club en ce moment justement pour Fribourg et la région, un club d’artistes où c’est plus par amitié qu’autre chose. On se réunit en tant qu’amis et on parle de notre art et on a des échanges aussi, c’est ça qui est gratifiant.

 

Vous avez chaque fois un livre d’or, il y a forcément des critiques, positives, négatives aussi parfois ?

Oui, il y a des critiques négatives, mais de bonnes critiques.

 

Vous êtes marié, vous avez des enfants je crois, comment vos enfants voient votre goût pour les nus, on pourrait penser que, je ne sais pas, ça les perturbe, ça les intéresse ? Vous en avez parlé avec eux ?

Alors j’en ai parlé avec eux mais ils sont totalement indifférents. Ils ont toujours vécu là-dedans. Ils critiquent mes dessins par contre. Je leur montre mes dessins, ils disent : « Ah celui-là il est bien, celui-là il n’est pas bien », et puis les derniers dessins que j’ai faits, parce que j’ai un peu modifié ma technique, ils ont tout de suite dit : « Ah oui, c’est fantastique, ah oui là, tu assures, papa ! »

 

Donc ils sont fiers de leur papa dessinateur ?

Oui, tout à fait, oui je pense qu’ils sont très, très fiers.

 

 

Interview réalisée par Jean-Pierre Lambert

Texte retranscrit par Christoph Yavkin