Festi Coin Coin
Domenico Scaglia
L’aventure
a commencé en ville. J’ai demandé des autorisations en zone piétonne pour faire
quelques petites animations. Cela posait un peu des problèmes. Alors, j’ai
demandé de m’installer ici aux Jeunes-Rives pour vendre des crêpes et faire
quelques petites animations. On a fait ponctuellement, les deux saisons
précédentes, des animations, des concerts. Il y a des dames qui sont venues
faire du grimage, du jonglage. Plein de petits trucs comme ça.
L’année
passée, on a commencé à monter une association, à avoir des bonnes idées et on
a voulu voir comment
On sent que là derrière, il y a toute
une philosophie. Ce n’est pas simplement un clin d’œil à d’autres grands
festivals qui se déroulent au même endroit. Vous avez vraiment quelque chose de
profond, une philosophie, un concept qui vous tient à cœur. C’est l’impression
qu’on a.
J’ai
été élevé dans la culture neuchâteloise au niveau des festivals Hors-Gabarit
qui avaient déjà commencé avant qu’il y ait ce nom à Auvernier,
il y a plus de 25 ans. C’est des festivals qui ont toujours été gratuits. Les
musiciens, à cette époque-là, étaient payés parce que c’était un festival plus
grand. Tout le monde était bénévole et c’était une grande fête. C’était humain.
C’était un échange avec les musiciens, le public et j’ai voulu reprendre cette
formule-là et je crois que ça marche bien. Les musiciens sont contents, ils ont
un bon son. Le public n’est pas obligé de mettre des boules Quiès
pour écouter la musique et tout se passe bien sur ce plan-là.
Quand on voit la programmation, vous
êtes ouverts en effet à toutes sortes de musiques. Ce soir, du cor des Alpes.
Oui,
on est ouvert à toutes sortes de musiques. L’association s’appelle
« Kiosk-Art ». C’est un clin d’œil au Kiosque à musique, mais au sens
plus large. Cette année, ceux qui ont répondu à l’invitation sont des
musiciens, parce que nous sommes nous-mêmes musiciens, Daniel et moi. On devait
faire vite et on a trouvé des groupes. Pour la saison suivante, nous espérons
trouver des conteurs, du cirque, toutes sortes de spectacles de rue au sens
large.
Quelle est votre motivation ? On
sent que c’est plus profond que cela en a l’air. D’abord, vous appréciez toutes
les formes artistiques, vous parlez de conteur, de musique classique presque et
en même temps, vous avez tellement envie d’avoir une ambiance justement
gratuite, pas trop grande, pas trop immense. C’est vrai, c’est quand même un
sacré clin d’œil d’être sur l’endroit même où se fait un festival beaucoup plus
important. Vous venez avec… vous n’aimez pas les autres festivals ?
Je
privilégie les petits festivals et surtout les premières éditions où c’est
spontané, où il y a un bon échange avec les organisateurs et les musiciens. Sur
ce plan-là, c’est ce qu’on essaye de faire. À part ça, créer un nouvel
emplacement pour de l’art, c’est aussi un combat contre... On voit qu’il y a de
moins en moins de moyens pour les artistes. Politiquement parlant, c’est un peu
combattre le fascisme aussi en disant ça… Je ne fais pas de politique, mais
j’ai élevé mes enfants sur ces préceptes.
Les musiciens qui viennent ont du
plaisir à venir. C’est en passant le chapeau qu’ils peuvent gagner quelques
sous, je crois ?
Oui
effectivement. On leur passe le chapeau nous-mêmes et jusqu’à maintenant, ça
s’est bien passé. C’est clair qu’il y en a qui gagne plus que d’autres. Sinon,
on leur fait aussi un clip et voilà, ils sont nourris, logés, mais comme ils
sont d’ici, ils retournent à la maison…
Et vos ambitions maintenant, vous
aimeriez que ça s’agrandisse mais pas trop quand même ? Vous aimeriez que
ça s’agrandisse jusqu’où ?
On
n’aimerait pas que ça s’agrandisse. On aimerait retourner à notre place
initiale qui est sous les saules pleureurs à
Quels sont vos rapports avec les autorités,
avec
Nous
avons des bons rapports. Nous avons eu de la facilité pour avoir des
autorisations.
Rob
Quel est votre chemin musical avant la
chanson française ?
Mon
chemin musical, il commence aux alentours de 16 ans par des histoires d’amitié
en fait. On est des jeunes, on a envie de faire de la musique. Très vite, je me
suis tourné plutôt vers des formations qui chantent en anglais, plutôt rock,
parce qu’il y a dans cette musique-là, une espèce d’immédiateté, de puissance,
de sensation tout de suite. Au fil des ans, les parcours s’affinent. Certains
du groupe d’origine sont restés au rock, d’autres se sont mis au jazz et moi
j’ai trouvé une voie dans la chanson française. Pour moi, le sens de ce que je
chante a beaucoup d’importance. Le texte, le fond a autant d’importance que la
forme. Après, la musique doit révéler le plus possible le sens du texte. Cette
démarche s’est installée au fil des années.
Et quel est le répertoire qui vous
touche le plus ?
Dans
ce que j’écoute encore, il y a un mélange de ces vieux amours anglophones.
J’écoute pas mal d’artistes anglophones encore, des choses pas trop connues
spécialement et forcément la chanson française évidemment où je puise beaucoup
d’idées. Les références que j’ai, ce sont des gens comme Jean-Louis Murat en
chanson française ou comme Peter von Poehl pour les Anglais. Des artistes qui sont un petit peu
reconnus mais pas trop et que j’ai appris à trouver à force d’écouter des
choses, de chercher pour trouver quels étaient mes goûts. En forgeant mes
goûts, en écoutant beaucoup la radio, en prenant des risques, en allant voir
des concerts, en achetant des disques.
Parmi les chanteurs français, ceux qui
vous passionnent vraiment le plus encore ?
Moi,
j’ai un grand respect pour Alain Souchon. Moi, je trouve qu’Alain Souchon est
quelqu’un qui a réussi à traverser des décennies en faisant évoluer son
écriture, en ayant des musiques très liées à ce qu’il écrit. C’est quelque
chose que je considère comme de l’excellente variété. Dans les nouveaux
chanteurs, j’ai beaucoup de plaisir à écouter Thomas Fersen par exemple ou dans
un style plus noir, Benjamin Biolay chez les
francophones. Même dans les Romands, en ce moment en chansons romandes, il y a
énormément de gens qui sont en train de développer des choses. Il y a
l’ancienne génération, ça ne veut pas dire qu’ils sont vieux, mais de la
génération d’avant, comme Michel Buhler qui me
fascine par la conviction qu’il a quand il chante. Ce type, il est tout seul
avec sa guitare et il dégage plus de force que beaucoup de groupes nombreux… Ça
me fascine. Sarclo m’a longtemps séduit par son
humour, par son ironie, quelque chose que moi je n’ai pas du tout. Mais j’adore
voir ça chez quelqu’un d’autre. Dans ma génération, j’ai beaucoup d’amitié pour
un Genevois qui s’appelle Pierre Lautomne qui est
vraiment chouette et Thierry Romanens aussi. J’ai
beaucoup de plaisir pour ce qu’il fait musicalement.
Pour vous qui êtes un spécialiste, un
passionné en tout cas, c’est quoi un bon texte, une bonne chanson ?
Une
bonne chanson, c’est déjà quelque chose où il y a un point de vue, une espèce
de porte d’entrée précise. Je pense que souvent, Patrick Bruel est un peu raillé
au niveau de ses textes, alors qu’il fait de la variété, parce qu’ils sont très
généraux, très globaux. Il dit : « Je t’aime », mais je t’aime
ce n’est pas précis. On peut le dire à sa maman… À l’opposé, si on prend un
autre chanteur comme William Sheller, lui la démarche est inverse. Il est
tellement précis, il y a tellement de prénoms, de lieux, qu’au bout d’un moment,
on a l’impression que ce n’est plus… qu’on n’a pas le droit de s’approprier sa
chanson, parce qu’elle est tellement intime.
Je
pense que c’est un bon équilibre quand les gens peuvent s’approprier le texte.
Quand ils peuvent se dire : « Moi aussi, j’ai vécu quelque chose du
style. Je ne suis pas sûr que c’est exactement comme
le chanteur, mais j’ai peut-être quelque chose de comparable, quelque chose que
je peux comparer. » J’aime bien ce sentiment-là. Quand les gens peuvent
comparer, ça crée une discussion. On discute parce qu’ils ne disent pas, c’est
exactement la même chose. Ils disent, c’est à peine comme ça. J’ai vécu ça,
mais un peu autrement. Il y a un échange. Si on dit trop de choses, il n’y a
plus d’échanges parce qu’on se ferme. Si on reste trop large, il n’y a pas
d’échanges parce que c’est tellement général que ça n’intéresse pas. Il faut
trouver la bonne adéquation, le bon équilibre.
Et quand on chante, vous ne chantez pas
encore, j’ai envie de dire, vos propres chansons, peut-être que ça va
venir ?
Non,
je chante que mes propres chansons.
Donc vous écrivez ?
Voilà
exactement, ça fait un peu bizarre après avoir cité tous ces beaux noms, de
dire : « Moi aussi, j’écris ! » Mais j’essaye dans l’idée
de partager justement des choses. C’est vrai que c’est une écriture qui mature
lentement. Souvent, il y a un noyau, un cœur, une idée, une phrase à la fois
musicale et à la fois de texte et là autour, j’essaye de développer en
cherchant le bon équilibre. Il y a toujours quelque chose qui me touche
profondément dans mes textes intimes, mais en même temps, autour, je fais
vraiment une construction pour que cette chanson ne soit pas une espèce de
psychologie. Non, c’est vraiment une chanson, une poésie que je peux partager
avec d’autres gens et qu’ils ont le droit d’aimer ou ne pas aimer sans que ça
m’offusque. C’est aussi ça qui est chouette dans ce travail.
On arrive à écrire des choses qu’on n’a
pas vécues ?
Moi,
ce que je fais, c’est que je triche un peu. Je prends quelque chose que j’ai
vécu et je transforme légèrement la situation souvent pour qu’elle soit un peu
plus intéressante ou pour avoir un peu de distance, parce que c’est aussi une
prudence d’avoir de la distance. C’est, par exemple, une rupture et pour une
fois se mettre plutôt du point de vue de la fille, plutôt que de son point de
vue à soi. Ça nous oblige à relativiser plutôt que de parler de moi, parler
comment cela s’est passé pour elle. Cela peut être une décision qu’on a prise
et imaginer, ce qui se serait passé si on avait pris la décision inverse. On a
du recul. À la base, c’est toujours des choses qui me sont arrivées ou presque.
C’est Boris Vian qui disait une phrase magnifique : « Tout ce que je
chante est vrai, parce que je l’ai inventé. »
Interviews réalisées par Jean-Pierre
Lambert
Texte retranscrit par Françoise Berthod