Philippe Maire

 

 

Directeur de la Résidence Bellerive pour personnes âgées à Cortaillod, Philippe Maire est expert fédéral en gestion hospitalière et titulaire d’un post-grade en gestion de la qualité. Il anime également des fonctions post-graduées pour des professionnels de la santé. Auteur d’un ouvrage intitulé « La santé dans le canton de Neuchâtel », nous l’avons rencontré afin qu’il nous parle de ses observations sur les effets de la réforme sanitaire en cours sur les collaborateurs et les patients des institutions de soins.

 

 

M. Philippe Maire, bonjour et merci d’avoir accepté de venir nous parler de votre dernier ouvrage « La santé dans le canton de Neuchâtel ». Pourquoi ce livre « La santé dans le canton de Neuchâtel » qui est un livre assez critique ?

Bonjour. Cela fait maintenant plusieurs années que j’observe le fonctionnement du système sanitaire neuchâtelois en tant qu’acteur de ce système. Progressivement, il y a des choses qui m’ont agacé, fâché finalement et je me suis dit qu’il était de mon devoir de citoyen d’en faire part. Pour commencer, je suis, j’étais agacé par la manière dont les problèmes sont traités au sein de petits groupes tenus au secret. J’ai été aussi relativement fâché par l’adoption de NOMAD. Un dispositif probablement utile, mais qu’on adopte sans même savoir à quel besoin il est censé répondre. Et finalement, j’ai été indigné par la manière dont l’Hôpital neuchâtelois traite l’Hôpital de la Providence comme si c’était la concurrence, un hôpital qui ne serait pas au service de la population neuchâteloise. En fin de compte, je me suis dit : « Il faut faire quelque chose. Il faut le dire… » Mon souhait essentiellement, c’est de susciter un débat, un nécessaire débat qui n’existe pas actuellement s’agissant de la problématique de la santé !

 

Pourquoi avoir commencé par une évaluation de la santé sociétale ?

Selon moi, l’être humain ne peut pas se définir tout simplement en soi indépendamment de son contexte social ou son environnement naturel. Raison pour laquelle, j’ai choisi effectivement de commencer l’ouvrage par un chapitre dévolu à ce que j’ai appelé la santé sociétale, où c’est un certain nombre d’indicateurs surtout sociologiques que j’ai étudiés. Sur la base de ces indicateurs, nombre de personnes à l’AI, nombre de personnes bénéficiant de l’action sociale, nombre de personnes qui ne peuvent pas payer leur prime d’assurance maladie, force est de constater qu’à chaque fois, Neuchâtel se positionne extrêmement mal en moyenne nationale et que la situation est extrêmement problématique. Si à cela, vous ajoutez le nombre d’interruptions de grossesse, le nombre de suicides, le nombre de divorces, le taux le plus élevé de Suisse, le nombre de personnes qui sont hospitalisées en division psychiatrique, ça complète une image très pessimiste de ce qu’on peut appeler « la santé sociétale » du canton de Neuchâtel.

 

Maintenant, concernant le système sanitaire neuchâtelois, qu’est-ce qui ne va pas ?

Il faut distinguer les symptômes des causes. Au niveau des symptômes, la première chose qui ne va pas, elle est connue, c’est les coûts. Nous avons les coûts parmi les plus élevés de Suisse et ça, on le sait depuis longtemps, c’est historiquement attesté. À cela s’ajoute encore, selon moi, deux symptômes qui sont un peu moins connus. C’est d’abord une qualité des soins qui tend à se dégrader et aussi une pénibilité croissante pour les soignants, qui sont soumis déjà aux impératifs d’un travail difficile, mais en plus aux contraintes de la réforme sanitaire qui est en cours. Il est clair que ces trois éléments, coûts, qualité des soins et pénibilité, risque d’épuisement professionnel pour les soignants, sont trois éléments qui vont ensemble. À partir de ces symptômes, il y a aussi les causes. Qu’est-ce qui fait que cela se passe comme ça ? Là, selon moi, il y a plusieurs éléments. Le premier élément, c’est l’absence de véritable politique sanitaire. La décision qui a été prise au tout début 2008 par le gouvernement d’implanter le dispositif femme-mère-enfant à Neuchâtel-Pourtalès et le dispositif locomoteur à La Chaux-de-Fonds, puis d’échanger lorsque ces deux dispositifs sont fonctionnels, ça ne rend pas compte, ça ne témoigne pas d’une véritable politique sanitaire. Une autre cause, c’est l’absence de leadership politique. À ce niveau-là, tant l’exécutif que le législatif ont, à mon avis, démissionné face à la complexité de la tâche. Le corollaire, c’est que c’est l’administration qui dirige… Maintenant, quand l’administration dirige et qu’elle n’est soumise à aucun contrôle, elle adopte un comportement qui est parasitaire. Cela veut dire qu’elle est au service, ni de l’État, ni des citoyens. Et il serait temps maintenant de mettre bon ordre, en particulier par rapport à ces causes.

 

Que pensez-vous des réformes sanitaires en cours ?

Quelles réformes sanitaires ? Pour l’instant, il faut se rendre compte qu’on n’a pas encore eu de réformes sanitaires à proprement parler. Ce à quoi on assiste, c’est une restructuration, c’est une modification des structures.

 

Et ça, ce n’est pas une réforme ?

Ce n’est pas une réforme, parce qu’on ne s’est pas encore véritablement attaqué à l’organisation, au processus et on n’accorde pas suffisamment d’importance aux personnes qui sont à l’origine des processus pour qu’on puisse parler véritablement d’une réforme au sens propre du terme. Ce qu’on a fait, c’est qu’on a réuni les hôpitaux dans un grand dispositif qui est l’Hôpital neuchâtelois. On a réuni les fondations d’aide et de soins à domicile au sein d’un dispositif au nom improbable « NOMAD ». On a réuni les différentes entités actives dans le domaine psychiatrique au sein du Centre neuchâtelois de psychiatrie. On a quelques monolithes et, pour l’instant, on ne s’est pas du tout occupé du passage des personnes, des patients, des citoyens entre ces différentes structures de soins et c’est ça qu’il faut optimiser.

 

Alors selon vous, qu’est-ce qu’il faudrait changer ?

C’est une question difficile, parce qu’il y a différents niveaux dans le système. Une première chose, il faudrait un changement d’attitude, c’est-à-dire qu’il faudrait davantage de concordance et moins de subordination ou de discordance, en particulier entre élus et administrés par rapport à la cause que je mentionnais tout à l’heure où l’on travaille dans le secret. Ce n’est quand même pas anodin dans le canton de Neuchâtel de voir que les trois principales villes socialistes doivent interjeter un recours de droit public au tribunal fédéral pour protester contre un gouvernement socialiste relativement à sa manière d’établir le budget… Donc, il faut davantage de concordance. Mais pour ça, il faut aussi que les citoyens jouent leur rôle et se réapproprient ce dont ils se sont laissé déposséder. Il faut aussi, et ça c’est essentiel, que le politique se réapproprie la prédominance du débat, parce que la santé, c’est un problème politique. Il faut donc, à ce niveau-là, remettre l’administration à sa place et, en particulier, rappeler à l’administration qu’elle est au service des citoyens et qu’elle n’est pas là pour se servir des citoyens pour augmenter son rôle ou son influence sur le système.

 

Que peut faire le citoyen à part voter ou élire ?

C’est déjà une bonne chose, heureusement. Mais ce qu’il peut faire aussi, c’est dire quand il n’est pas satisfait de la manière dont les choses se passent et ça, on le voit aussi avec toutes les initiatives qui ont été déposées où manifestement de très nombreux citoyens, pour des raisons extrêmement diverses, ne sont pas du tout satisfaits de la situation. Il s’agira maintenant, et c’est probablement ce qu’on va faire, de réunir ces citoyens, de réunir les différentes instances politiques et administratives pour parvenir à une lecture partagée des problèmes. Une réforme, on en a besoin, elle est nécessaire, on ne peut pas continuer comme ça. Mais on ne pourra jamais obtenir de résultats tant qu’on ne sera pas parti d’une lecture partagée des problèmes.

 

Donc, une réunion des États généraux s’impose ?

C’était l’une des propositions du livre. Je suis très satisfait de voir que ça va se faire, bien sûr. Il y a encore deux ou trois autres propositions comme mettre en place, dans les institutions de soins, des outils susceptibles de démontrer le bon fonctionnement du système pour permettre d’optimaliser le fonctionnement des systèmes. Je crois que ça sera nécessaire, qu’il faudra procéder à un audit du fonctionnement du Service de la santé publique. Le Service de la santé publique, c’est l’un des seuls services, à ma connaissance, de l’État neuchâtelois dont le fonctionnement n’a pas été audité… Cela serait une bonne chose.

 

Pour quelles raisons, cela n’a pas été fait ?

Principalement parce que son chef s’y refuse. Mais aussi, parce que d’une manière incompréhensible, la classe politique semble-t-il rechigne à se livrer à un tel exercice. Pourtant cela a été fait aux Services des contributions, par exemple, et ça a donné de bons résultats. Cela veut dire que ça permet d’optimaliser le fonctionnement. Ça, c’est de l’ordre de la véritable réforme.

 

Cela met aussi le doigt sur les disfonctionnements, ce genre d’opération ?

C’est le risque, mais on est bien obligé de mettre le doigt sur un disfonctionnement si on veut arriver à une amélioration, à une optimalisation du fonctionnement du système.

 

Est-ce qu’il y a d’autres choses qu’il s’agirait de faire selon vous ?

Oui, il y a une chose qui est très importante, c’est s’arrêter. S’arrêter et faire le bilan de toutes les mesures qui ont été entreprises. Nous sommes dans un processus de changement et on entend souvent, de la part des autorités sanitaires en particulier, que les choses ne se passent pas idéalement, parce que dans la population, il y a beaucoup de résistance aux changements, à ce genre de choses. Paradoxalement le changement ne peut s’opérer qu’à partir du moment où l’on s’arrête, parce qu’il faut une rupture. Ce que je constate, c’est que ces mêmes autorités sanitaires sont totalement incapables de s’arrêter ! Des options ont été prises et, à la suite de ces options, on va persévérer. C’est ce qu’on appelle « l’escalade de l’engagement » que je décris dans mon ouvrage sans jamais, à aucun moment, se poser la question du bien-fondé des options de bases qui ont été prises. C’est ainsi qu’on crée un monolithe et un deuxième monolithe et un troisième monolithe sans jamais se poser la question, est-ce qu’on a amélioré le fonctionnement du système ? Est-ce que finalement les mesures qu’on a prises, elles ont amené de l’ordre ou du désordre dans le système ? Mon hypothèse, c’est qu’un bon nombre de choses qu’on a entreprises se sont révélées coûteuses et ont davantage apporté de désordre que d’ordre dans le système. Mais peut-être que c’est faux. De toute manière, on ne saura jamais tant qu’on ne se sera pas arrêté et qu’on aura fait le bilan de ce qui a été entrepris.

 

Dans ce genre de débat, on oublie souvent, il me semble, le personnel soignant ?

Oui, c’est vrai. C’est particulièrement inquiétant et alarmant. Mon hypothèse, c’est que les soignants sont les principales et les premières victimes du processus de restructuration en cours. Ils sont insuffisamment consultés. Les objectifs opérationnels leur sont imposés, dictés plutôt qu’ils n’ont été élaborés avec eux. Ils n’ont, la plupart du temps, pas suffisamment de soutien par rapport aux situations difficiles qui sont les leurs. Il y a la pénibilité du travail, pénibilité qui est inévitable. Mais il y a aussi toutes les contraintes liées à cette restructuration en cours auxquelles ils doivent faire face. J’ai bien peur aussi que, par ricochet, le risque d’épuisement professionnel non négligeable que connaît les soignants et qui est un risque insuffisamment reconnu par les autorités sanitaires, ce risque d’épuisement va aussi porter atteinte à leurs capacités de satisfaire aux besoins des patients comme ils le souhaiteraient, comme ils auraient à cœur de le faire. Là, on a vraiment un problème majeur et j’avoue que je suis très inquiet, je rencontre beaucoup de ces soignants, et je suis très inquiet de voir comment les choses se passent pour eux.

 

Pour conclure M. Maire, comment voyez-vous ces États généraux qui auront bientôt lieu ?

Eh bien pour ne rien vous cacher, je suis à ce jour, un peu inquiet en l’état des connaissances que nous avons. D’abord, l’organisation des États généraux a été confiée à l’administration qui est partie prenante du système. C’est un peu comme si on demande à Al Capone de faire une table ronde sur la distribution de l’alcool illicite et frelaté. Mais surtout ce que j’observe, c’est qu’il y a un énorme fossé entre ce que disent les autorités sanitaires, à commencer notre Conseillère d’État, Mme Ory, à savoir que tout va bien, que l’Hôpital neuchâtelois est bien géré, que ces cadres ont toute sa confiance d’une part et d’autre part, ces milliers de personnes qui, pour des raisons diverses, ont signé l’une ou l’autre de ces différentes initiatives qui doivent être débattues… Il y a un énorme décalage entre quelques personnes qui disent : « Tout va bien ! » et des milliers de personnes qui disent : « Tout ne va pas si bien que ça ! » Au demeurant, la situation actuellement s’est largement péjorée ces derniers mois. En 2005, on nous disait : « Il faut faire 25 millions d’économies ! » On ne les a pas faits. Aujourd’hui, vous verrez que ce qu’on va nous dire, c’est qu’il faut faire 35 millions d’économies ! D’un côté, on nous dit tout va bien et de l’autre côté, il faut faire 35 millions d’économies ! Les choses ne se présentent pas très bien et, de nouveau, le fardeau va être reporté sur la population. C’est là encore une fois qu’il faut que nous réagissions en disant : « Non, les choses ne vont pas si bien que ça, arrêtons-nous, faisons le bilan de ce qui a été entrepris ! » Et peut-être partons ensemble dans un esprit de concordance à partir d’une vision partagée des problèmes dans une véritable réforme qui, encore une fois, est nécessaire, parce que notre dispositif sanitaire, incontestablement, il est surdimensionné !

 

Merci M. Maire de nous avoir accordé cet entretien. J’espère que votre appel sera entendu et dans cette attente, je vous souhaite une très, très bonne fin de journée.

Merci beaucoup à vous, M. Lambert, de m’avoir donné la parole et excellente journée à vous !

 

Merci !

 

 

Interview réalisée par Jean-Pierre Lambert

Texte retranscrit par Françoise Berthod