Carole De Tomasi
Le
village lacustre de Gletterens, c’est une
reconstitution partielle, parce qu’évidemment que les connaissances
archéologiques évoluent sans cesse, d’un village néolithique entre 4500 et 2000
ans environ avant J.-C.
Qui a eu cette idée ou pourquoi le faire
revivre comme vous le faites régulièrement ?
L’idée
est venue évidemment des archéologues, de certains artisans qui sont passionnés
par les techniques primitives de constructions et ça intéresse beaucoup de monde.
Il y a beaucoup de gens qui sont passionnés par
Qu’est-ce qui s’est passé durant toute
cette saison ?
Nous
avons donc des fêtes périodiques. Entre autres, comme aujourd’hui,
Mais votre but, votre rêve, votre
objectif, ça serait de faire venir des familles, mais des classes d’école
aussi, ça se fait sûrement déjà ?
Cela
se fait énormément. Pour les gens qui veulent réserver, il faut s’y prendre assez
tôt. Pendant les périodes de mai à juin, on a vraiment beaucoup, beaucoup de
classes qui viennent. C’est un bon complément pour les profs qui ne sont
peut-être pas forcément versés dans l’archéologie. On a déjà beaucoup, beaucoup
de classes. On propose énormément d’ateliers différents. On en rajoute chaque
année. Possibilité de faire un repas, possibilité de faire des pendentifs, des
couteaux, de la vannerie, de faire du feu sans allumettes, de lancer la sagaie
avec un propulseur, des perçoirs à pompe… Il y a énormément de possibilités.
Racontez un petit peu ce qui s’est passé
aujourd’hui. On a vu des chasseurs arriver ce matin avec les sangliers et
après ?
Les
chasseurs sont arrivés avec des sangliers qui étaient déjà vidés, parce qu’on
n’est pas sûr que s’ils étaient en entier, tout le monde aurait mangé. On les a
dépecés à la lame de silex, à la hache de pierre. On les a faits en brochettes
sur des feux qui sont aménagés, qu’on entretient toute la journée, et les gens
vont griller eux-mêmes leurs brochettes. Ils vont aussi manger du pain qu’on a
fait, qu’on grille sur des morceaux de bois avec une salade de lentilles.
Ensuite, il y a des ateliers feux. Là, possibilité de voir comment les hommes
de
Jean Speckens
Ici à Gletterens,
vous êtes venus parler aux nombreux invités du feu. C’est quelque chose qui
vous fascine, ça ?
Cela
fascine tout le monde. Le feu, c’est d’abord ce qui a permis à l’homme
l’émergence de l’heure actuelle. Sans le feu, on serait toujours à l’âge de la
pierre. On n’aurait pas évolué ou très peu. Ce qui est dommage, c’est qu’à ma
connaissance en tout cas, aucun scientifique n’a imaginé l’évolution de l’homme
sans le feu.
Le feu au départ, c’était quoi ?
Uniquement la foudre ?
Ce
sont des théories, des hypothèses parce que la foudre, ça ne tombe pas tous les
jours. Ça ne met pas non plus le feu tous les jours à la forêt ou à quelque
chose. On parle aussi d’aller chercher le feu au volcan, mais il n’y a pas
d’éruption volcanique tout le temps. Moi je pense, mais c’est aussi une opinion
personnelle, que le feu, l’homme très tôt a su faire le feu lui-même… Quand on
parle de la conservation du feu pendant les périodes tempérées où il y a de la
forêt, on peut conserver aisément du feu, mais pendant les périodes glaciaires,
conserver du feu quand le couvert forestier est mince, où il n’y a pas beaucoup
de bois et où on sait que l’homme a utilisé, a brûlé facilement du bois mort.
Conserver du feu, ce n’est pas chose aisée. Ils ne devaient certainement pas
allumer du feu tous les jours, parce qu’ils n’avaient pas la matière première
pour l’alimenter et ils devaient l’allumer à volonté quand ils en avaient
besoin. C’est mon opinion, parce que c’est très facile quand on a les matériaux
de produire du feu…
Quand vous dites matériaux, on ne
parlait pas encore du verre à l’époque et des loupes ?
Non,
on ne parlait pas du verre. Le seul témoin archéologique de la fabrication du
feu par l’homme, ça remonte à 15 500 ans. C’est ce qu’on appelle la
« période magdalénienne ». On a retrouvé en Belgique un petit module
de marcassite. La marcassite, c’est un bisulfure. C’est du fer et du souffre et
aussi un éclat de silex qui avait permis d’arracher des étincelles de ce module
de marcassite et aussi un champignon qu’on appelle l’« amadouvier »
sous lequel il y avait trois présences de foyer. Ça, ce sont les seules preuves
archéologiques, en tout cas dans cette partie de l’Europe, de la fabrication du
feu par l’homme. On peut aussi frotter du bois l’un contre l’autre, que ce soit
par giration ou par frottement longitudinal. Mais ça on n’a aucune preuve chez
nous, parce que tout a disparu, tous ces matériaux. En Amérique latine par
exemple, on retrouve à moins 12 000 ans, des planchettes et des grilles à
feu. Dans cette partie de l’Europe, on ne retrouve rien du tout ! Mais
comme toutes les peuplades primitives le font encore à l’heure actuelle, on
peut dire sans mentir que l’homme préhistorique a utilisé aussi ces méthodes.
Qu’est-ce qui vous fascine le plus dans
Le
plus, il y a tellement de choses fascinantes qu’on ne peut pas dire s’il y a
une chose qu’on préfère plus que d’autres. Le feu, quand je fais une animation
feu, je vais de
La chasse, c’était intéressant à cette
époque ?
C’était
intéressant, parce que d’abord c’est leur moyen de vivre et ensuite tout
l’armement qu’il y a là. Selon les périodes, l’armement diffère. Quand ce sont des
périodes froides, il y a 20 000 ans on va dire pour être clair, on invente
le propulseur. Cela va lui permettre de chasser plus facilement, mais de tuer
le gibier à coup sûr, parce que c’est une arme qui est très performante. On
peut chasser à distance et c’est quelque chose qui est terrible. On a
reconstitué à partir des objets archéologiques, les propulseurs et, à partir de
l’ethnographie, on a reconstitué la sagaie, parce qu’on n’a retrouvé
malheureusement aucune sagaie préhistorique. Comme il y a encore beaucoup de
peuplades primitives qui, il y a encore quelques décennies, chassaient au
propulseur, comme les esquimaux, les aborigènes australiens, les Incas, les
Aztèques chassaient aussi au propulseur. Quand les Conquistadors sont arrivés chez
eux, ils se sont battus à coup de propulseur et c’était très bizarre, parce que
les sagaies sont de très grandes flèches, on va dire, et les Conquistadors
imaginaient qu’ils y avaient des géants avec des arcs immenses pour tirer ces
grandes flèches. Ça traversait même les armures. Pour dire que c’est quelque
chose de très performant et de très perforant… Quand la forêt a refait son
apparition avec le réchauffement de la température actuelle, le propulseur, on
ne peut plus l’utiliser parce qu’il faut un grand déplacement dans l’espace et
l’arc va être inventé ou réinventé, mais on a retrouvé aucun arc qui date
d’avant le propulseur.
Thaïs Cornaz
La
vannerie, c’est un travail qui a existé de tous temps, qui date de
Pour ceux, justement, qui aimeraient
apprendre cette activité, difficile d’appeler ça un métier à cause de la
concurrence, mais on peut être passionné par cette activité, la preuve ?
Il
existe encore des écoles de vannerie, surtout en France. En Suisse, je ne sais
pas trop comment c’est reconnu. En France, il y a quelques écoles de vannerie.
Il y a beaucoup de retraités qui font de la vannerie comme ça ou des paysans
qui font un peu de vannerie l’hiver. C’est vrai qu’actuellement, c’est plus un
travail d’occupation. Dans les institutions, on trouve beaucoup de vannerie,
les handicapés ou le travail de réinsertion. C’est un travail qui demande
beaucoup de dextérité dans les doigts, surtout l’osier qui est du bois. Je le
mets dans l’eau pour assouplir les branches, mais ça reste quelque chose de
très rigide et de très solide quand même. Il faut avoir de la dextérité dans
les doigts, de la force, de la souplesse pour ne pas casser les branches.
Vous-même, vous donnez des cours,
comment est-ce que l’on peut vous atteindre ?
Pour
le moment, je ne donne pas encore de cours. Je donnerai des cours dans un
moment, parce que je n’ai pas encore d’atelier. Je fais ça seulement en
animation. On peut m’engager pour des animations, pour des fêtes médiévales ou
préhistoriques ou autres. Je peux donner des cours dans les écoles, dans des
groupes déjà constitués, mais je ne prends pas de client individuel pour
l’instant.
François Rossel
La
chasse à l’époque qui nous concerne ici, au néolithique autour de 3000 avant
J.-C., ça continue à être quelque chose qui est beaucoup pratiqué. Même si ce
n’est plus la seule manière de subsister, vu qu’on est déjà arrivé à
l’agriculture et à l’élevage, ce qui nous fournit quand même une quantité non
négligeable de nourriture. Mais la chasse, la cueillette et la pêche restent
des apports vraiment importants. Dans la chasse d’avant le néolithique, quand
on se retrouve par exemple avec les sagaies, les propulseurs qu’on a pu voir de
gauche et de droite, c’est l’époque de la glaciation. C’est quand on avait ici
tout autour des Alpes,
La vie n’était donc pas si difficile à
cette époque contrairement à ce qu’on dit ?
À
certains niveaux, elle était beaucoup plus simple que maintenant, parce quand
il s’agissait d’aller chercher à manger, on n’avait pas de soucis. Il y avait
du gibier en abondance partout, du poisson, des plantes comestibles et il y
avait relativement peu de concurrence dans tout ça. Il y avait vraiment de quoi
faire. Pour s’abriter, une fois qu’on a du feu, ont est quand même tranquille, les
animaux viennent rarement nous ennuyer s’il y a du feu… On sait assez vite se
fabriquer des abris corrects qui sont faits avec des autres animaux bien plus
grands que nous. Il semble qu’après, je ne dis pas qu’on domine le reste, le
reste apprend à nous respecter. Après il y a des choses qui sont plus fortes
que nous. Un troupeau d’herbivores qui est en circulation, même si on a un feu,
le troupeau d’herbivores, les premiers sont poussés par les suivants et on se
fait écraser. C’est évident. Il y a quand même tout un tas de phénomènes où on
n’est rien face à la force de la nature, mais ça, cela ne va pas changer
maintenant. Maintenant ou avant, c’est un peu la même chose sauf qu’il y a
l’histoire de l’espérance de vie. On nous parle toujours de l’espérance de vie
des gens qui se situe à 30 ou 40 ans d’espérance de vie, mais ce qu’on oublie
souvent de prendre en compte dans ce calcul, c’est que l’espérance de vie se
base aussi en tenant compte de la mortalité infantile. Quand on a une mortalité
infantile à 300 ou 400 morts pour mille, ça fait baisser une moyenne d’âge de
manière drastique. C’est ce qu’on appelle la sélection naturelle. Mais ceux qui
résistent, cela ne veut pas dire qu’ils vont mourir à 30 ans ou à 40 ans. Il y
a tous ceux qui sont morts avant qui font descendre la moyenne. Après ceux qui
ont passé les dix premières années, en général, ils vont durer un moment…
Qu’est-ce qui nous amène à faire de l’agriculture et de l’élevage ?
Pourquoi est-ce qu’on fait ça ? Alors que quand on fait des études chez
des gens qui vivent dans le désert, par exemple dans le Kalahari avec les
fameux Bochimans, il y a un monsieur Shalins,
Marshall Sahlins qui a écrit un livre qui s’appelle
« Les sociétés d’abondance ». Il nous montre qu’en quatre ou cinq
heures par jour, ces gens-là ont rempli tous leurs besoins et ils sont contents
et ils sont dans le désert et ils sont nomades, chasseurs, cueilleurs. Un agriculteur
à quatre ou cinq heures par jour, il ne s’en sort jamais. C’est impossible,
c’est beaucoup plus de travail. Qu’est-ce qui fait que l’homme qu’on connaît
comme étant quand même un flemmard, cherchant la loi du moindre effort, c’est
quand même comme ça qu’on fonctionne en général, comment est-ce qu’on choisit
consciemment de se mettre sur le dos un système d’existence qui nous demande
beaucoup plus de travail et qui, au fil des milliers d’années, prouve qu’il
n’est pas fonctionnel parce qu’il n’arrive jamais à nourrir sa
population ? Tous les mondes sédentaires ont toujours connu des famines
perpétuelles. Elles ne sont peut-être pas permanentes, mais elles reviennent de
manière cyclique tous les quatre, cinq, dix ans que ce soit chez les Romains,
chez les Égyptiens antiques. Actuellement dans le XXIème
siècle, la planète souffre de la faim dans bien des endroits. C’est quand même
un constat d’échec d’un système. Alors qu’est-ce qui fait qu’on a choisi ce
système ? La question reste ouverte, ce n’est pas clair…
À
propos de la guerre, disons, il y a une chose en tout cas qui est claire et
nette, c’est que pour faire la guerre dans notre conception des choses, il faut
inventer des armes qui sont destinées à tuer des humains. Ce qui est quelque
chose de relativement neuf dans l’histoire de l’humanité. Si on remonte l’humanité,
ne serait-ce qu’à quatre cent mille ans, la guerre elle arrive d’un coup,
prouvée à partir du néolithique et de la fin du néolithique même où il y a déjà
des peuples qui sont à l’âge du bronze. C’est plutôt l’âge des métaux qui amène
la guerre, semble-t-il. On a déjà tué des hommes avant avec des armes de
chasse, mais le processus mental qui nous fait fabriquer une arme destinée à
tuer un humain et à ne servir qu’à ça, c’est quand même une transgression
fondamentalement, elle est fondamentale… il faut vraiment y aller, inventer
quelque chose comme ça. Ça, c’est fait dans ces maisons-ci. Ailleurs, il y a
des gens qui ont déjà inventé le bronze et avec le bronze arrive l’épée.
L’épée, c’est le premier de ces outils destinés à faire la guerre qui va créer
aussi des catégories de gens qui sont spécialisés dans l’usage de l’épée, donc
dans l’art de la guerre. Cela ne veut pas dire qu’il n’y avait pas de conflits
avant, mais il n’y avait pas non plus ce besoin d’aller prendre des terres aux
autres, parce qu’il y en avait assez et on pouvait les prendre sur la forêt. Le
nomade, il reculait un petit peu, mais finalement il avait encore assez de
place pour pouvoir exister même s’il y avait quelques sédentaires qui
s’installaient le long du fleuve, qui faisaient des enfants… Après quelques
siècles, ce n’est pas encore problématique. Mais après quelques milliers
d’années, par contre, il y a tellement d’enfants. Il y a, en plus, des
problèmes de gestion, de transport international de marchandises, depuis Sumer
qui vont vers la vallée de l’Indus, qui sont en communication avec
Interviews réalisées par Jean-Pierre
Lambert
Texte retransmit par Françoise Berthod