Cours de peinture pour malvoyants
Francine de Chambrier
Comment se passe ce cours de peinture
pour malvoyants avec Jean Devost ?
Alors
c’est absolument génial ! Ça commence tous les matins à 9 heures et ça
finit à 5 heures de l’après-midi. Il vient nous chercher avec un minibus qui
appartient à
Que pensez-vous de sa démarche, cette
démarche, cette idée qu’il a de vouloir enseigner, enfin, vous, vous connaissez
déjà la peinture, mais de s’approcher de personnes malvoyantes ? C’est
original, comme démarche ?
Oui,
alors je ne sais pas, je ne sais pas ce qui l’a amené à ça, mais en tout cas,
sa manière d’enseigner est très, très stimulante, il nous harcèle tout le
temps. Il faut qu’on fasse à toute vitesse ; le matin, on doit faire des
ronds pendant un quart d’heure pour s’assouplir la main. On fait des ronds et
des carrés et ensuite on les remplit, tout ça sans regarder. On les remplit
avec du noir ; ensuite, on regarde et c’est tout faux. Ensuite de quoi, il
nous a fait des belles natures mortes et on a fait cette peinture sur argile.
Alors, nous recevons chacun un rectangle d’argile et on grave au burin, non, ce
n’est pas un burin, c’est juste un poinçon. On dessine au poinçon d’abord ce
qu’on veut. Enfin, on dessine la nature morte ou ce qui vous tente. Il y en a
beaucoup parmi nous qui font de très grands dessins, qui choisissent juste une
très grosse courge avec un petit truc à côté. Moi, j’aime un peu plus faire des
détails et ça ne lui plaît pas. Ensuite, on repasse tout ça avec une peinture
noire sur les traits qu’on a fait. Après quoi, il nous donne de la gouache et
on commence à teinter, selon les opinions qu’on a ; on essaie de faire
quelque chose d’équilibré, quelque chose de vif. Il faut que ça aille vite
aussi. Voilà !
Ce n’est pas votre première expérience.
Vous avez fait des aquarelles !
J’ai
fait même des huiles. J’ai fait des huiles, des aquarelles et du pastel. Comme
mon mari vendait des avions, il était tout le temps absent. Alors, quand les
enfants étaient à l’école, je m’ennuyais un peu et j’ai pris un cours de
peinture par correspondance. Et ça m’a beaucoup enthousiasmé et il était, lui
aussi, très content et alors j’ai peint pendant en tous cas vingt ans en
faisant des expositions à
Pendant cette période, vous aviez de
bons yeux, comme on dit. Les choses ont malheureusement changé, avec l’âge, ça
arrive… Pour vous, comment c’est ? Vous devez maintenant presque réapprendre
la peinture ou vos connaissances sont encore utiles ?
Mes
connaissances sont encore utiles. J’ai encore la sûreté de main, une certaine
facilité dans le trait et puis, pour le mélange des couleurs, c’est aussi
utile. Mais il nous apprend beaucoup à peindre sans regarder, à peindre très
spontanément ; c’est une technique toute nouvelle pour moi.
Quand vous avez dû arrêter de peindre à
cause de vos yeux il y a quelques années, ça doit évidemment être un peu pénible,
non ?
J’ai
plutôt arrêté de peindre parce que mon mari était à la retraite et je ne
voulais pas le laisser tout seul. Parce que je partais toujours avec ma voiture
sur le motif, j’allais peindre dehors. Et puis là, j’ai tout à fait arrêté de
peindre. Et après, ça ne me disait plus rien, je ne voulais plus en entendre
parler !
Et avec l’initiative de Jean Devost, ça vous redonne goût à la peinture, ça vous redonne
un certain plaisir ?
Alors,
comme ma vue avait beaucoup baissé, je suis souvent allé à Solsana,
qui est un hôtel pour les malvoyants à Saanen et là,
on reçoit au début de l’année un catalogue avec tous les cours pour les malvoyants
et ça m’a fait très envie. Ce cours pour les peintres aveugles et malvoyants,
je me suis dit : « Mon Dieu, qu’est-ce qu’il va nous
apprendre ? »
Et aujourd’hui, vous avez donc repris du
service, dans la peinture. Vous avez envie de continuer chez vous, si vous avez
le temps ?
Je
pense que je vais essayer, oui, de faire ces gravures sur argile. C’est assez
facile et puis ça fait un effet assez chouette.
Donc vous êtes une femme toute à fait
acquise à cette initiative de Jean Devost ! Vous
seriez toute prête à conseiller à des personnes ayant des problèmes de vue, de
se lancer là-dedans ?
Tout
à fait, mais seulement à des personnes qui s’intéressent à la peinture.
Certainement, oui, oui ! C’est très, très bien fait ! Il se donne une
peine folle ; il est très dévoué et il a beaucoup de charisme.
Et là, pour les hommes et les femmes qui
sont là avec vous, ils trouvent aussi un grand plaisir ? Vous pouvez discuter
un peu avec eux de temps en temps ou vous les entendez ?
Alors,
il y en a un, vous n’en avez vu qu’un aujourd’hui, il s’appelle Thuro. Alors lui, il est tout à fait, tout à fait
aveugle ! Et puis, il arrive tout de même à faire des formes ; il
sait que quand on fait une grosse courge, c’est un rond. Il sait à peu près où
est le tiers supérieur de sa feuille. Ensuite il peut faire une petite
coloquinte en bas ; il est étonnant. Et puis l’autre qui s’appelle… je ne sais plus comment… Marco, il était businessman et puis il
s’est mis à la peinture quand il était à la retraite, mais il a aussi des
ennuis d’yeux assez sérieux.
Et il retrouve aussi un certain plaisir,
il retrouve un peu ses yeux au bout du pinceau…
Tout
le monde est très content parce que Jean nous dit toujours : « C’est
magnifique ! », tout ce qu’on fait.
Et vous croyez que ce n’est pas
vrai ?
Je
crois que ce n’est pas vrai… en ce qui me concerne !
Mais vous êtes trop modeste !
Voilà.
Jean Devost
Quelle est la plus grande découverte, humainement
parlé, depuis que tu donnes des cours à des personnes non voyantes ou
malvoyantes ? Qu’est-ce qu’ils t’ont fait découvrir, ces gens-là ?
Je
pense que je ne savais pas qu’il y avait des artistes qui avaient le goût de
peindre qui étaient aveugles. Déjà pour moi, c’était une découverte. Je regarde
un copain qui est Thuro, qui a 78 ans, qui est
aveugle depuis environ 45 ans, qui a toujours voulu peindre. On lui a toujours
dit : « T’es idiot, c’est inutile, on ne peint pas quand on est
aveugle… » Alors que lui, il a une âme d’artiste, c’est un artiste, il
peint comme s’il avait toujours fait ça dans sa vie, comme si c’était la chose
la plus importante dans sa vie. C’est son urgence. Alors c’est une grande
découverte, oui.
Mais tu conviendras que c’est quand même
surprenant : être non voyant, peindre et ne pas voir ce que l’on peint,
enfin, pour certains. C’est fou. C’est… comment on peut expliquer ça ? Toi
qui es un homme qui connaît les couleurs, qui maîtrise les couleurs, quand tu
vois ces personnes qui font des magnifiques tableaux alors que tu sais, comme
nous on sait, qu’ils ne voient pas les couleurs comme nous…
Je
ne sais pas l’expliquer. Je pourrais penser que… un chanteur, que quelqu’un a
de la voix et qu’il est sourd et puis qu’il compose des chansons. Je ne sais
pas comment l’expliquer dans la peinture, sauf que je suis obligé d’accepter
qu’il y a des personnes aveugles qui ont du talent à revendre, qui ont toute
une énergie qu’on leur a jamais permis peut-être de… On leur a pas permis de se
réaliser et puis ils se baladent dans les cours avec
beaucoup de plaisir, beaucoup de folie, beaucoup de détours parce qu’on n’a
pas… ce n’est pas une ligne droite, c’est des jeux des fois, c’est parler du
Nord pour aller au Sud, pour vraiment… c’est comme ça, je pense que, pour moi,
la chanson, la composition, c’est peut-être un chemin de compréhension.
Thuro
C’est
toujours mis en rapport avec voir et regarder. Peindre et ne pas voir, cela ne
vas pas… et nous, nous voulons prouver que ça va aussi. Peindre, tout comme
dessiner ou sculpter ne veut pas forcément dire « voir ». Nous devons
prouver à la société que tout ne dépend pas uniquement de la vue. C’est
pourquoi nous organisons des expositions et on nous dit :
« Quoi ? Vous savez faire ça ? Comment est-ce possible ?» Alors
nous devons essayer d’expliquer. Moi, par exemple, je ne vois pratiquement plus
du tout, mais j’ai des images intérieures que je veux transposer sur le papier
ou la toile. Je veux transmettre un message. Avant, quand je voyais encore un
peu, je dessinais des portraits. Puis, j’ai arrêté parce qu’on me disait que
pour faire cela, il faut avoir une bonne vue. J’y ai cru et je n’ai pas
continué. Seulement, quand ces ateliers sont apparus, nous avons à nouveau eu
la possibilité de peindre. J’ai saisi cette occasion et j’en suis très content.
Pour moi, cela signifie simplement plus de qualité de vie. Peu importe la
matière travaillée, marbre, bois ou autre, les formes et les couleurs ont
toujours été en moi ; ça a été juste noyé par le handicap, mais maintenant
ça resurgit. Il y a un potentiel qui n’est pas exploité. Et je ne peux
m’imaginer que beaucoup d’autres ont du talent, comme par exemple Marco, qui
nous a rejoint il y a peu et dont j’avais l’impression qu’il y avait des choses
en lui. Mais d’abord, il disait « Non, non, j’ai deux mains gauches, il
faut oublier ! » Il est aussi handicapé de la vue et maintenant, il
faut voir le plaisir et la joie qu’il a et comme il s’exprime de façon positive
sur nos activités, c’est juste un exemple.
On
pourrait dire encore beaucoup de choses. Quand nous avons commencé à l’atelier
de Lucerne, un artiste peintre s’y est installé. On était un peu sceptiques et,
avec une autre personne malvoyante, nous avons été lui demander et il nous a
acceptés. Moins d’un mois plus tard, nous étions huit malvoyants à prendre des
cours chez lui. Cela m’étonne encore aujourd’hui, mais c’est la preuve qu’il y
a plus de potentiel qu’on croit. Ce serait dommage que cela disparaisse ici. En
Suisse, nous avons fait la connaissance de personnes qui peignent très bien,
avec Jean Devost. En fait, ce sont eux qui ont mis en
route tout ça avec lui et il leur manquait encore du monde pour ce cours. Alors,
ils nous ont contactés à Lucerne pour nous demander si on avait envie de participer.
Naturellement, nous avons accepté l’invitation.
Jean Devost
C’était difficile pour toi de finalement
rentrer dans le monde des non voyants ? Parce que tu as bien du rentrer
dans ce monde, en tout cas déjà techniquement.
Moi
je pense que les tableaux les plus intenses que j’ai faits, je les ai faits les
yeux fermés.
Tes propres tableaux ?
Mes
propres tableaux parce qu’il y a eu une période où je ne voulais pas nécessairement
voir ce que je faisais ; ce n’était pas tellement important ! Ce qui
était important, c’était de sortir ce que j’avais dans le ventre, ce qui me
faisait mal, ce qui me dérangeait et puis je me disais, de le voir, ça
m’empêche, ça m’empêchait d’aller au bout de mon geste, d’aller au bout de ma
création. Alors, je fermais les yeux. Je ne travaillais pas avec les yeux
bandés, ce n’est pas vrai, je travaillais souvent les yeux fermés parce que
j’avais besoin de me retrouver en dedans de moi pour laisser sortir, disons le
meilleur…
Donc, tu n’as pas dû faire un très grand
effort pour les comprendre… Tu étais déjà très proche d’eux, sans le savoir
peut-être.
J’étais
sûrement en attente. Alors pour moi, c’est naturel. On est une équipe ici. Il y
a une personne qui est aveugle, qui a une vue périphérique de 5 % d’un œil depuis 45 ans, on va
dire Thuro. C’est la seule personne qui est vraiment
totalement aveugle ; les autres ont des grands problèmes de malvoyance
mais voient à 5, 10, 15, 20 %,
d’un œil ou les deux ou embrouillé. Je ne connais pas les problèmes et puis ce
n’est pas vraiment ce qui m’intéresse. Je regarde quelqu’un qui ne voit pas du
tout, qui arrive à se concentrer, à se détendre, à s’isoler, même s’il est avec
les autres personnes, et à créer des images superbes. Je sais qu’il faut
arriver à être bien dans son corps pour produire avec un esprit, avec une volonté.
Il faut être en dedans de soi ; il faut être capable de s’isoler ! C’est
comme une grande méditation, je pense.
Et là, on ne parle plus de peinture et
on ne parle plus de techniques ?
Non !
On parle d’un autre aspect de ce qui te
motive, qui te passionne, c’est le bonheur que ces gens ressentent grâce aux
cours que tu leur donnes.
Je
pense simplement : « Ils ont quelque chose à dire et ils le disent ! »
Edith
Jean
prend son travail avec nous très au sérieux. Il ne nous réduit pas à
l’handicap ; c’est l’être humain qui compte avec ses capacités propres.
C’est ça le plus formidable et c’est ce que nous ne vivons pas toujours
ailleurs. Beaucoup de cours pour non voyants nous donnent l’impression que
l’état d’esprit est surtout de dire : « On peut bien faire ça pour
ces pauvres aveugles ! » Mais la peinture, c’est autre chose. Nous
avons tellement d’images en nous que nous ne pouvons pas exprimer. Là, c’est
comme une explosion, comme un volcan, parfois en éruption, parfois calme. Jean
a su ouvrir cette voie. Je n’aurais jamais eu cette idée toute seule si je
n’avais pas eu l’occasion de suivre un premier cours. En fait, nous sommes venus
uniquement parce que les Suisses romands n’étaient pas assez nombreux. Alors,
on nous a demandé si nous étions intéressés puisque nous avons aussi un atelier
à Lucerne où nous faisons de la peinture, de la sculpture et d’autres choses.
Mais là-bas, cela ne se passe pas avec la même intensité qu’ici avec Jean. Il
sait comment nous parler. Il est sévère et il travaille de manière très
professionnelle avec nous et c’est très bien ! Nous voulons aussi
progresser. Une fois, il nous a dit : « Je donne un cours pour vous
faire avancer, il faut toujours aller jusqu’à la limite et peut-être même
au-delà. » Jamais, il ne nous rabaisserait ou nous critiquerait au niveau
de la personne. Il critique uniquement l’oeuvre et d’une très bonne façon. Il
nous dit aussi ce qu’il trouve bien dans tel ou tel tableau et relève les
progrès que nous faisons d’un jour à l’autre ou par rapport au cours de l’année
passée. Comme ça, nous comprenons nous-même si nous faisons juste ou pas. Les
techniques qu’il nous enseigne sont faites spécialement pour les personnes qui
ont un handicap de la vue et nous pouvons également les appliquer à la maison,
même si c’est plus difficile. On peut aussi travailler à l’extérieur. Nous
sommes un groupe qui s’entend bien. Certains se rencontrent aussi dans le privé ;
cela nous a soudés et, parfois, nous terminons ces rencontres par un apéro et nous
organisons des vernissages.
Jean Devost
Quand on t’entend juger leurs tableaux,
critiquer leurs tableaux, leur faire des critiques positives mais aussi
négatives, ça nous interpelle parce que tu n’es pas un peintre « du
dimanche », comme on dit, c’est ton métier depuis longtemps. Tu es et tu
as été professeur de dessin et de peinture donc tu es un véritable
professionnel, ça ne fait aucun doute et quand tu dis que leurs tableaux sont
beaux, sont bien faits, on sait que tu n’es pas un, tu n’es pas un hypocrite.
Tu dis la vérité ! Donc, comment le professeur explique, explique cette
capacité qu’ils ont à faire des choses aussi belles alors qu’ils ont des problèmes
de vue, encore une fois ?
Je
ne sais pas comment dire, tellement c’est simple. Quelqu’un fait, dans un
espace, fabrique des couleurs, met des couleurs sur une feuille et les
harmonies sont justes. Il y a un bel équilibre, il y a un équilibre des grands,
des petits, des contrastes de couleurs, les complémentaires, je veux dire, je
leur parle un peu de principes de base mais ils les appliquent. Il y a 8 à 10
personnes ici ; c’est différent pour chacun ! On peut avoir le même
discours, mais les réponses, les résultats sont différents. Alors je suis
surpris tout le temps de voir qu’ils font des images fabuleuses. Je pense qu’il
y a tellement d’artistes voyants qui aimeraient, et moi le premier, fabriquer
et créer des images comme celles-là. Ils ont, ils possèdent un monde
d’harmonies qu’on ne connaît pas. Ils ont une sensibilité que je n’ai pas, que
je ne connais pas. Alors ils l’appliquent. Je pense que quand on permet à
quelqu’un d’avancer ou qu’on lui dit : « Tu peux avancer, c’est bien,
ce que tu fais… » et qu’on leur laisse la
liberté, eh bien ces gens-là en profitent. Ils sont eux-mêmes, je ne sais pas
comment dire comment c’est simple.
Mais une chose est certaine, c’est
qu’ils font véritablement de très, très belles choses et, comme tu dis, même
des peintres voyants pourraient être jaloux.
Espérons,
heureux pour eux déjà ! Jaloux, j’espère que non, mais c’est agréable de
voir qu’un monde de non voyants possèdent, je ne sais pas, des merveilles de
formes, de couleurs. Il n’y a pas à être jaloux ; il y a à être heureux
pour ces gens-là. On devrait, entre nous, les artistes au moins, le voir et le
comprendre et les féliciter de ça.
Erika
C’est
la position des images que j’ai dans la tête, ce que je ne savais pas faire
auparavant. Avant, je peignais différemment. Je commençais de peindre et
j’avais un tableau au bout d’un moment. Maintenant je prépare mon tableau
d’abord dans ma tête et j’arrive à le transposer sur papier. Je vois entre 10
et 20 % et c’est déjà beaucoup,
comparé à d’autres.
Jean Devost
Tu leur permets de découvrir s’ils ont
des dons d’artiste et, pour la plupart d’entre eux, ils ont des dons d’artiste,
mais il y a en plus tout cet aspect psychologique qui est énorme, qui est
flagrant. Aujourd’hui, quand on les voit travailler, on découvre que ces gens
ont un véritable bonheur, on voit des dames qui ont plus de 80 ans, qui ont eu
fait de la peinture étant jeunes, qui ont dû arrêter ensuite et qui, grâce à ces
cours, retrouvent le bonheur. Ça, je suppose, je soupçonne que c’est une belle
motivation pour toi ?
Oui.
Les cadeaux sont intimes ; des fois, il y a un petit peu de courrier. Il y
a des gens qui me disent : « Écoute, maintenant, à la maison, je suis
apprécié ! Il y a des discussions, des rencontres avec mes enfants, avec
mon époux. » Alors que bien souvent, on les avait ignorés un petit peu en
se disant : « Ben, c’est un monde de non voyants et il n’y pas de
communication possible… » Alors que maintenant, ils ont quelque chose à
montrer ! Il y a une discussion ; il y a une confrontation ; il
y a une implication et ça a changé la vie de quelques personnes, je pense.
Tu es celui qui permet, qui leur a
permis de révéler ces qualités, ces dons qu’ils avaient ?
Disons
que j’étais là, oui.
Quelles sont les choses qui te rendent
le plus heureux, qui t’apportent le plus de bonheur, après une journée de
travail comme aujourd’hui ?
Je
regarde des gens qui ont l’air heureux, qui ont mis un peu du leur, de leur
vécu, de leur monde de couleurs et de leur monde intérieur. Ils sont heureux
ensemble, ils s’apportent, ils sont fiers l’un de l’autre. Ils ne comprennent
pas nécessairement ce qu’ils ont fait, mais je pense que l’état d’âme, l’image
qu’ils produisent, qu’ils l’ont à l’intérieur d’eux, je ne pense pas qu’ils la
fabriquent pour eux, ils la fabriquent… C’est une façon d’entrer en
communication avec le monde extérieur et puis ça, je me dis que c’est un plus.
On n’a pas une personne avec un handicap qu’on a laissé dans un coin ;
c’est une personne qui s’intègre un peu avec la société, qui vit sa vie
d’homme, de femme avec les autres. Moi, ça me donne beaucoup de satisfaction de
voir qu’on ne les ignore pas, qu’on ne les ignore plus…
Tu fais partie de ces gens qui ont
besoin de rendre heureux les autres pour être heureux lui-même ?
Oui,
sûrement. Oui, sûrement…
Interviews réalisées par Jean-Pierre
Lambert
Texte retranscrit par Christoph Yavkin