Comic-Festival BD Bilingue 2009

 

 

Martin E. Schnetzer

 

Les toutes premières origines viennent de Ruth Dällenbach, qui s’occupe de l’administration de ce site superbe, de ce château et qui s’est posé la question : « Comment on pourrait meubler avec des choses très, très attractives ces lieux ? » Elle a pris contact avec le libraire de la librairie de la bande dessinée à Morat, Ueli Deuble ; ils m’ont contacté et voilà comment est née cette idée un peu farfelue. Elle est en alternance avec le grand festival BD mania de Belfaux qui est déjà dans sa 20ème année. Effectivement, il y a eu des moments où je me suis dis que j’aurais eu meilleur temps de me casser une jambe que de me lancer là-dedans parce qu’on ne compte plus les heures de travail, mais avec le résultat maintenant, on est vraiment comblé…

 

De grands dessinateurs vous ont répondu positivement très, très vite.

Absolument. Un grand merci à Derib qui a immédiatement assuré sa participation, qui nous a beaucoup, beaucoup aidés, qui nous a créé l’affiche aussi et qu’on honore un peu comme président d’honneur du festival. Un rôle qui lui va naturellement parfaitement bien. Après l’accord de Derib et très peu de temps après aussi de Zep, il a été très facile de passionner d’autres très grands noms pour ce festival. On a Rosinski qui est là. On a Marini qui est là. Delaby, Jean Dufaux, vraiment des grands noms du 9ème art, aussi des suisses allemands, Zumstein, Walti Hollenstein qui a ses expositions ici dans le bar. Güzel, un turc vivant à Bruxelles qui est venu avec ses bandes dessinées sur le foot. Ralph Ruthe, une très grande star du cartoon en Allemagne qui est là. Avec lui, on a créé une exposition dans 28 commerces de la ville de Morat. Il y a des cartoons agrandis encadrés qui sont liés à un concours où l’on peut gagner tout autant des prix en bons d’achat de Morat ou des livres signés par Ralph Ruthe. Il y a toute une série d’attractions, de concours, d’expositions autour.

 

Une particularité, c’est le côté bilingue ?

Absolument. Aussi pour se démarquer un peu de BD mania, nous sommes ici sur la frontière linguistique. On a eu l’idée de créer tout le festival sur le sujet, le thème du bilinguisme. Cette idée-là était vraiment un tout petit pas à l’idée de faire traduire l’album de Derib, « No Limits », qui n’existe pas encore en allemand et deux classes d’écoliers de Morat s’en sont chargées en espérant trouver un éditeur maintenant, mais naturellement c’était une expérience extraordinaire pour ces jeunes de traduire ça. Il y aura aussi, pendant le festival, Derib qui va les rencontrer ici sur les lieux. C’est des choses qui se créent comme ça, des liens qui sont absolument fantastiques.

 

Il y a des dessinateurs très connus. Il y en a d’autres qui sont beaucoup moins connus, qui viennent un peu pour se faire connaître et vous avez aussi pensé aux enfants, j’ai vu ?

On a aussi pensé aux enfants. Carine, dessinatrice de Lausanne, qui a créé avec le VWF une bande dessinée, « Volfo », qui sensibilise un peu sur les problèmes de l’environnement, est présente. On a fait une exposition avec elle qui est dans une surface enfants avec des animateurs professionnels pour enfants. Tout le monde peut venir déposer les enfants et profiter pleinement du festival.

 

Vous connaissez bien les dessinateurs suisses romands ; vous connaissez bien visiblement les dessinateurs suisses alémaniques et allemands ; est-ce qu’il y a une différence, je ne dis pas « Röstigraben » mais une différence de style, de mentalité ?

Il y a déjà une très, très grande différence dans l’histoire de la bande dessinée. La bande dessinée qui a pris ses sources dans le franco-belge est ancrée dans la culture francophone beaucoup plus profondément que dans la culture germanophone. Je me rappelle, quand moi j’étais jeune, les bandes dessinées étaient très, très mal vues par les instituteurs, par l’école. Il fallait presque le faire en cachette. Tandis qu’en Suisse romande à cette époque, tous les grands noms étaient déjà présents. Tintin et Astérix sont entrés dans la culture. De là, il y a déjà une très grande différence. Il y a quand même aussi une différence d’humour. C’est assez étrange, des très grands noms de l’humour allemand ont jusqu’à présent, à part quelques petites exceptions, jamais réussi vraiment à percer dans le monde francophone. Moi-même par exemple, j’ai traduit deux albums d’Ueli Stein, la grande star du cartoon en Allemagne qui a vendu douze millions d’albums en allemand. En français, il y en a un qui a paru chez Gléna. Un autre il l’a fait lui-même. On n’a jamais réussi vraiment et on n’a pas encore réussi à trouver pourquoi ? L’humour des Français, en France, en Suisse romande, ça va, mais les Français ne pensent pas que l’allemand peut avoir un sens de l’humour.

 

Votre festival va prouver le contraire ?

Ah, je l’espère bien. Si là, on peut amener une petite participation à changer ça, on serait fier et heureux.

 

 

Derib

 

Combien d’années de dessins déjà ?

Oh la, la, si on compte les années où je n’étais pas professionnel, ça fait bientôt 60 ans de dessins, mais en tant que professionnel, cela fait 45 ans.

 

Je crois savoir que c’est l’un de vos rêves d’enfant ?

Absolument ! Je n’ai jamais voulu faire que ça. En découvrant Tintin, les albums de Tintin et ensuite les journaux de Tintin et Spirou, j’ai dit à mes parents qu’un jour, je ferai de la bande dessinée. J’avais six, sept ans quand j’ai été complètement flashé par la BD et depuis je n’ai jamais changé d’idées. Je suis ravi d’avoir fait ce métier. J’espère le faire encore très longtemps…

 

C’est un monde qui a terriblement évolué ?

Ah, oui ! À qui le dites-vous ?

 

Il est arrivé l’informatique.

Pas seulement l’arrivée de l’informatique, mais aussi avec l’arrivée des mangas, etc. Ce métier a totalement changé. Oui, absolument !

 

De plus en plus les dessinateurs, Zep et vous aussi, se mettent volontiers au défi de grandes causes. Vous l’avez fait aussi avec une BD ?

Il y en a eu plusieurs. Il y a eu « Jo », « Pour toi Sandra », « No Limits » et j’en termine une quatrième qui s’appelle « Dérapage ». Oui je pense que la BD peut être un vecteur de communication intéressant par rapport aux jeunes, pour créer un dialogue avec eux. La musique et la BD, qui sont les deux moyens les plus faciles et les plus directs, alors pourquoi ne pas les utiliser vu qu’il y a malheureusement des problèmes qui sont d’actualité et dont les jeunes peuvent débattre plus facilement avec une BD.

 

Quand vous entreprenez une BD, le dessin c’est pareil, c’est toujours du dessin, mais le texte, l’histoire, c’est plus compliqué ?

Oui, je m’entoure de personnes qui sont concernées par les sujets qu’on aborde. Cela prend à peu près trois ans de travail, beaucoup de documentations, de témoignages, un comité de lecture avec qui je discute au fur et à mesure de l’avancement de la BD. C’est un travail très rigoureux, parce que vu que c’est en principe distribué dans les écoles, il ne faut pas que le contenu contienne trop d’erreurs… Il faut être très pointu sur tout ce qui peut les toucher et avancer le plus sûrement possible pour que le contenu corresponde à une réalité et puisse surtout aider à dialoguer.

 

Tous les jours probablement, en tout cas toutes les semaines, des jeunes vous disent : « J’aimerais faire comme vous ! », vous leur dites quoi ?

Aujourd’hui, c’est beaucoup plus difficile qu’il y a 40 ans. Je pense que c’est une question d’amour du dessin. Si vraiment ces jeunes ont envie de partager quelque chose par le dessin, il faut qu’ils essaient, mais c’est un métier qui est de plus en plus complexe. Il y a de moins en moins d’élus. Pour qu’ils puissent en vivre, aujourd’hui, un jeune qui démarre là-dedans est presque obligé d’avoir un deuxième métier à côté pour vivre.

 

Mais vous ne les découragez pas ?

Non, mais je leur dis ce que je pense. Si on me montre des dessins, je suis très clair par rapport à la critique parce que c’est un métier où il faut vraiment beaucoup travailler, avoir une autodiscipline très forte et il ne faut pas nourrir de faux espoirs. De toute façon, je pense que quelqu’un qui veut faire ce métier, qu’on le conseille en positif ou en négatif, il le fera. Autant être le plus clair possible avec eux, pas donner de faux espoirs et dire surtout ce qu’il faut faire pour arriver et ce qu’il faut faire, c’est dessiner et travailler. C’est se référer à la nature, c’est trouver son propre style et commencer le plus jeune possible. À mon avis, les progrès les plus importants se font entre 16 et 30 ans. Après, c’est plus difficile de progresser. C’est donc à ce moment-là qu’il faut mettre tout de son côté et vraiment travailler pour progresser et avoir un dessin qui soit suffisamment de bonne qualité pour justifier une bande dessinée…

 

Vous utilisez souvent le verbe « travailler », le talent seul ne suffit pas ?

Non ! Jijé disait, il y a un bon 3 % de talent et 97 % de transpiration… Je me rallie à cette vision des choses. C’est évident que c’est un travail et que la gomme est nécessaire, en tout cas dans mon cas, très régulièrement. C’est dix heures de travail par jour, week-end compris, ça fait 45 ans que cela dure. C’est vraiment un travail, mais c’est un privilège aussi ; je fais ce que j’aime et je le fais aussi avec passion et ça, c’est aussi très rare de pouvoir vivre de ça. S’il y a des jeunes qui sentent que c’est leur passion, ils feront ce qu’ils devront pour y arriver.

 

Qu’est-ce que vous nous préparez actuellement ?

Actuellement, je travaille sur la fin d’une histoire qui s’appellera « Dérapage » et qui est la complémentarité de « Pour toi Sandra », c’est sur le problème de la prostitution et, en résumé, c’est sur l’itinéraire d’un client. C’est l’autre version de la prostitution et cet album va sortir en noir et blanc à la fin de l’année et en couleurs au début de l’année prochaine.

 

 

Interviews réalisées par Jean-Pierre Lambert

Texte retranscrit par Françoise Berthod