Passerelles sur Canal Alpha : 8 mars 2007

 

 

Au sommaire de cette émission, Passerelles vous propose de découvrir Télé Objectif Réussir, la dernière née des télévisions neuchâteloises fondée en mars 2006 conçue et animée par des personnes en réinsertion professionnelle.

 

Carlos Montserrat : Mesdames et Messieurs, bienvenue dans Passerelles. Possibilité de s’exprimer, cadre de travail stimulant, transmissions et acquisitions de compétences, solidarité, tels sont les maîtres mots de la télévision sociale Télé Objectif Réussir basée dans l’ancienne gare de Bevaix qui participe aux programmes d’insertion sociale et professionnelle du canton de Neuchâtel. Surprenante par sa qualité audiovisuelle et émettant dans bientôt presque tout le canton sur le téléréseau, sa grande chance, c’est aussi et avant tout de bénéficier de la motivation et des qualités professionnelles de ceux dont on avait fini par ne voir plus que les difficultés. Un média simplement intelligent qui promet de ne pas rester silencieux.

 

Jean-Pierre Lambert : Madame, Mademoiselle, Monsieur, bonjour et bienvenue sur Télé Objectif Réussir, votre télévision sociale et culturelle neuchâteloise. Cette semaine comme toutes les semaines…

Objectif Réussir, c’est à la fois un outil de réinsertion sociale et professionnelle et puis c’est un média tout à fait comme les autres avec juste une petite spécialité, Télé Objectif Réussir se veut être une télévision sociale et culturelle.

 

C. M. : Aujourd’hui, vous êtes dans l’ancienne gare CFF de Bevaix dans des locaux plus spacieux, mais cela n’a pas toujours été comme cela.

J.-P. L. : Non, tout au début déjà, pour des questions financières, nous n’avions pas de bureau. On se retrouvait dans la rue avec nos vendeurs ou dans un bistrot quand il ne faisait pas trop chaud. Puis, on a eu une petite salle à Neuchâtel, au Faubourg de l’Hôpital, qui ensuite est arrivée trop rapidement à être trop petite. Et après, nous avons déménagé ici dans cette gare que les CFF n’utilisaient plus.

 

C. M. : Cela représente quoi ce déménagement ?

J.-P. L. : On a pu voir les choses un peu plus grand, on a commencé d’exister vraiment. Quand on n’a pas de bureau, quand on n’a pas de local, on n’existe pas. En plus, une gare c’est tellement beau, c’est porteur de plein de symboles. C’est un lieu où l’on arrive, c’est un lieu où l’on repart, c’est un lieu où les gens se disent bonjour, se disent au revoir. Il y a plein de symboles autour d’une gare. Il y a les voies.

 

C. M. : La télévision, c’est un gros média, c’est un média qui demande beaucoup de moyens. Cela ne vous a pas fait peur ?

J.-P. L. : J’avais confiance en mes collaboratrices et collaborateurs. On a réussi avec eux de faire un journal. On nous disait déjà : « Mais, faire un journal avec des gens qui ont des problèmes particuliers autant importants que certains de nos collaborateurs… » On pensait déjà que c’était une mission impossible et l’on a réussi. Donc, faire une télévision, oui, on était conscient que c’était compliqué, mais on était très sûr de nous et je crois que finalement, on a eu raison.

 

C. M. : Qu’est-ce que cela apporte, la télévision ?

J.-P. L. : La télévision est probablement le média, en tout cas dans notre esprit, ou dans l’esprit du collaborateur, le plus prestigieux des médias. C’est quand même un média où l’on doit s’afficher. On nous voit, on n’est pas caché derrière un journal ou derrière un micro de radio. Donc, on doit vraiment assumer, prendre confiance en soi, oser s’afficher devant une caméra. Cela fait partie de la réinsertion.

 

 

Daniel Zumbrunn : Cette télévision, c’est un formidable outil pour se réinsérer, parce que la personne se voit. Elle voit son évolution. On peut ressortir les cassettes d’il y a six mois, une année, voir la personne et voir même une personne qui fait les montages, les montages qu’elle faisait il y a six mois, les montages qu’elle fait maintenant, il y a toujours une progression. On peut le voir. C’est en cela que c’est très important pour la réinsertion. Aussi, du côté des journalistes, de rencontrer des gens que l’on ne rencontrerait pas dans d’autres occasions, dans le vie de tous les jours. Cela aussi, c’est très enrichissant pour les personnes qui sont ici.

 

 

C. M. : Ce n’est pas votre métier à priori la télévision, mais vraiment vous vous en sortez bien. Cela vous plaît ?

Françoise Berthod : Oui, ça me plaît.

 

C. M. : Qu’est-ce que cela vous apporte ?

F. B. : Je venais d’une longue période de chômage et me suis retrouvée aux sociaux. En venant ici, cela fait un soulagement. On se sent à nouveau utile.

 

C. M. : Vous me disiez, vous avez le nœud au ventre.

F. B. : Oui, même depuis une année, c’est vrai que les caméras m’impressionnent.

 

C. M. : Mais vous continuez, c’est plus fort que vous.

F. B. : Oui. Je me dis qu’il faut le faire. Il faut se lancer le défi d’y arriver au mieux.

 

C. M. : Vous faites vraiment l’activité du journaliste, vous allez sur des manifestations pour le journal. Se retrouver au cœur de l’évènement, c’est vraiment se ressentir vivre.

F. B. : Exactement, cela donne une deuxième vie. Cela aide beaucoup et même on change personnellement. Mes enfants, j’ai des enfants qui sont plus âgés, me disent que j’ai vraiment changé. Je pense qu’il y a un développement qui se fait par rapport à tout cela, que l’on remarque.

 

 

D. Z. : C’est clair qu’on n’est pas à un rythme d’une entreprise américaine ou idéaliste qui essaie de tirer profit de chaque personne quitte à leur faire péter les plombs. Eux, ils s’en foutent, ils vont trouver quelqu’un d’autre et ils le remplaceront. Mais aussi, on est quand même là pour encadrer les personnes qui sont ici. On n’est pas là pour les rabaisser, pour leur faire du mal. On est là pour leur faire du bien, pour qu’elles reprennent confiance en elle, qu’elles progressent toujours.

 

 

J.-P. L. : Aujourd’hui, on se rend compte que tout le monde peut se retrouver d’un jour à l’autre sur le bas-côté du chemin. Des professeurs de français, des informaticiens bien sûr, mais on a aussi des instituteurs, des gens qui viennent de la presse qui ont rejoint notre équipe. Je pense qu’il était utile de faire un programme de réinsertion sociale et professionnelle qui puisse aussi s’adresser à des gens ayant de grandes compétences.

 

 

C. M. : Vous êtes journaliste de formation, vous avez travaillé pour différents grands médias du canton de Neuchâtel, cette télévision, c’est un nouveau départ pour vous ?

Alain Sunier : C’est un challenge qui est très intéressant, parce que cela nous remet en question dans le sens où, quand on a fait de la presse écrite ou de la radio, n’intervient pas l’aspect physique, tandis que là, on est filmé, l’on se voit et je dois dire qu’au début c’était difficile de me voir et de m’accepter tel que je suis. J’ai toujours prétendu une chose, c’est que le boulot qui me convient, c’est celui qui me fait sourire le matin au réveil. C’est mon cas. Là, j’ai retrouvé une nouvelle motivation.

 

 

C. M. : Quelqu’un s’effondre au fond et la personne arrive ici. C’est une tâche énorme de la relever.

J.-P. L. : Cela, c’est le 50% de mon travail. On ne se retrouve pas en fin de droits sans que cela provoque des dégâts et ces dégâts, pour les soigner, ce n’est pas quelques jours, ce n’est pas quelques semaines, il faut des fois des années.

 

C. M. : Vous disiez aussi que parfois, on doit laisser des gens sur le côté. On a envie de les aider, mais on ne peut pas.

J.-P. L. : C’est souvent plus pour des problèmes d’argent, c’est pour des problèmes de place et c’est vrai que c’est sur moi que cela retombe finalement. Beaucoup de gens savent que nous sommes efficaces. Plus de trois cents personnes ont transité par notre journal et notre télévision.

 

C. M. : Cela se passe comment la réinsertion ? Les gens travaillent ici un certain temps et on attend qu’ils puissent retrouver du boulot ?

J.-P. L. : Le but, c’est ça. Une fois qu’ils ont retrouvé disons leur santé physique, psychique. Une fois qu’ils ont aussi, grâce aux activités que nous exerçons, pu enrichir leurs connaissances, beaucoup d’entre eux ensuite réussissent à retrouver un travail, pas forcément dans les médias, cela peut-être dans un autre domaine. Peu importe finalement. L’important, c’est qu’ils puissent remettre le pied à l’étrier et repartir. Lorsqu’une personne s’en est sortie grâce au journal ou à la télévision, souvent elle s’en va et ne revient pas. Cela pourrait paraître cruel que ces gens nous oublient, mais finalement j’arrive assez bien à le comprendre, parce qu’ici nous leur rappelons des beaux souvenirs, mais aussi des mauvais souvenirs. Nous sommes une époque pour eux qu’ils ont envie d’oublier. Donc, j’ai dû m’habituer que les gens ils partent, ils ne disent peut-être même pas merci. On ne les revoit plus. Mais heureusement de temps en temps, on les croise ou l’on apprend qu’ils s’en sont sortis et ça vaut tous les mercis du monde.

 

 

C. M. : 1994, alors au chômage, Jean-Pierre Lambert et Rita Hosang décident de créer le journal de rue Objectif Réussir. Au début, ils en sont les seuls rédacteurs, mais très vite le projet prend de l’ampleur et le journal en vient à être rédigé et distribué dans les lieux publics, presque entièrement par des personnes à l’aide sociale. Naît dès lors un véritable outil de réinsertion professionnelle, unique en Suisse, où chacun semble y trouver son compte. Les uns par le plaisir retrouvé d’écrire et de s’exprimer, les autres par les contacts renoués à travers la vente. C’est dans une petite ruelle de Neuchâtel que tout a commencé.

 

 

Rita Hosang, vous nous avez amenés devant ce bistrot, parce que c’est un peu là qu’est né le journal Objectif Réussir.

R. H. : Oui, c’est vrai, c’était en 1994. On venait là pour retrouver les vendeurs et vendeuses qui prenaient leur journal, nous les payait quand ils pouvaient, parce que ce n’était pas toujours le cas. On leur faisait bien comprendre qu’on n’était pas bien plus riche qu’eux-mêmes et s’ils avaient envie qu’on fasse quelque chose ensemble, on avait besoin d’eux et il fallait qu’eux fassent leur travail de leur côté pour que nous, on puisse continuer à faire le nôtre et certains étaient bien impressionnés d’être traités de cette façon-là.

 

 

Joël Perrenoud : Le journal coûte 5 francs et je touche la moitié sur les 5 francs. J’ai une jambe amputée et malgré cela, j’ai décidé que j’allais vivre. C’est uniquement une question de ne pas dire : « Je suis malheureux, je me laisse couler et je me réfugie dans la drogue ou dans l’alcool. » Si on le décide vraiment, on arrive à s’en sortir quoi qu’il arrive et avec le soutien du journal, maintenant, je me sens tout à fait comme quelqu’un d’autre. Cela a été vraiment un grand soutien. J’ai pris des cours de français, parce que je fais aussi des articles dans le journal, donc cela m’a remis bien la tête en place et puis cela me donne une vie sociale. C’est vraiment cela le plus important.

 

C. M. : L’avenir vis-à-vis d’Objectif Réussir, vous le voyez comment ?

J. P. : Je ne pense pas que je vais arrêter un jour.

 

C. M. : Pourquoi ?

J. P. : Cela fait partie de ma vie maintenant et j’aime vendre le journal. Quand je me lève le matin, je suis de bonne humeur. Ce n’est pas une corvée d’aller vendre le journal.

 

 

J.-P. L. : Avant de créer ce journal au début des années 90, je travaillais comme journaliste indépendant. Ce journal, il a fait faillite. Je me suis donc retrouvé directement exclu, puisque je n’avais pas le droit au chômage. Pendant près de deux ans, j’ai galéré pour essayer de retrouver du boulot. J’en n’ai bien sûr pas retrouvé. J’étais déjà trop vieux. Je n’avais plus d’argent, plus de boulot, plus le moral et c’est vrai que j’en étais arrivé au point de me dire : « Bon voilà, je pense que c’est mieux que je me suicide, parce que je ne me voyais pas faire absolument n’importe quoi comme boulot. » Mes enfants étaient élevés. J’avais l’impression d’avoir accompli mon devoir de père. C’était presque un suicide philosophique si je puis dire. Oui, j’avais décidé de vouloir mettre fin à mes jours, c’est tout. J’en étais arrivé à me convaincre que j’avais le droit de décider du jour où je voulais mourir.

 

R. H. : Quand Jean-Pierre me parlait de ses pensées plus que négatives, il avait dit une chose, une fois en me disant : « Il y a une chose qui pourrait me sauver, c’est de trouver un travail que j’aime faire, mais qui en même temps puisse être utile aux autres » et c’est par hasard finalement qu’à la télévision, j’étais tombée sur un reportage où il parlait d’un journal de rue en France et là, j’ai eu un déclic. Je me suis dit : « Voilà, c’est exactement ce qu’il lui faudrait. Il adore écrire et là être utile, oui. C’est tout ce qu’il cherche. »

 

C. M. : Donc, on peut dire que ce journal Objectif Réussir vous a aussi sauvé la vie.

J.-P. L. : Je pense que je suis la première personne à qui ce journal a sauvé la vie.

 

 

C. M. : D’une certaine façon, Objectif Réussir, c’est l’histoire d’un succès. L’idée de base, d’écrire contre l’exclusion a donné le jour à un véritable journal autour duquel s’affairent aujourd’hui des dizaines de personnes et dix ans plus tard, c’est au tour de la télévision du même nom de façonner ses propres émissions. Ce serait oublier cependant toute la souffrance sous-jacente derrière cette belle aventure, à l’image des douze collaborateurs d’Objectif Réussir décédés subitement pendant ces douze années d’activité, parmi lesquels un certain, Michel Coquoz auquel Jean-Pierre Lambert rend hommage.

 

J.-P. L. : Michel Coquoz a été l’un des premiers rédacteurs du journal Objectif Réussir et c’est vrai qu’il était devenu un ami. Lorsqu’il est parti, cela a été évidemment un moment absolument terrible, car il a travaillé avec nous jusqu’à la dernière minute, je dirais presque. Et un jour voilà, c’était pour lui le grand départ. J’ai eu, je dirais, la chance, le privilège, de pouvoir passer les toutes dernières minutes de sa vie en sa compagnie et ce qui a été incroyablement fort, ce sont ses dernières paroles, quand il m’a dit : « Tu sais, cela fait six ans que je suis au journal. J’ai passé avec vous les six plus belles années de ma vie. » C’est évidemment très difficile à supporter tous ces gens qui s’en vont. C’est difficile, parce qu’ils avaient tous entre trente-cinq et quarante-cinq ans. Donc, beaucoup trop jeunes pour mourir. C’est soit la maladie qui les a enlevés et d’autres se sont malheureusement suicidés, d’autres sont morts d’overdose. Je trouve ma force dans le regard de ceux que nous aidons. Je trouve ma force dans les propos que m’a offerts Michel Coquoz avant de mourir. C’est là que je trouve mon énergie, rendre heureux les gens, ça rend heureux.

 

C. M. : Vous avez beaucoup souffert notamment dans un événement tragique, dans un événement familial, mais vous arrivez à cette conclusion finalement que l’on comprend aussi la souffrance des autres, parce qu’on l’a soi-même vécue.

J.-P. L. : Le jour même où nous inaugurions la télévision à Bevaix, ce jour-là, nous enterrions aussi ma fille. Ma fille qui est morte assassinée à l’âge de trente-huit ans, assassinée par un homme qui, pour n’avoir pas très bien géré sa vie professionnelle, avait fait faillite. Il a pété un plomb comme on le dit et sur un coup de folie, il a tué ma fille. On peut difficilement plus souffrir dans la vie quand il arrive ce genre de choses. J’ai dû essayer de comprendre ce qui s’est passé dans la tête de cet homme qui a accompli cette chose absolument horrible et j’en déduis qu’il a eu un coup de folie parce qu’il était pauvre, parce qu’il avait perdu de l’argent. Imaginez tous ces gens qui se retrouvent sur la paille aujourd’hui. Tout ce qui se passe dans leur tête, tout ce que peut provoquer la pauvreté et l’exclusion.

 

C. M. : Vous êtes athée vous-même, mais vous avez vraiment beaucoup d’admiration pour des religieux, notamment l’Abbé Pierre, et une phrase que vous aimez particulièrement de lui : « Les hommes politiques ne connaissent la misère que par les statistiques, et on ne pleure pas devant les chiffres. »

J.-P. L. : C’est tout à fait vrai. Les statistiques montrent qu’on est en pleine reprise économique. Il y a d’autres statistiques qui montrent que parallèlement le nombre de suicides augmente. C’est clair, on ne voit pas un homme politique pleurer devant cette statistique, d’autant plus que, ils ne doivent peut-être même pas les lire, ces statistiques-là !

 

C. M. : Il y en a un autre qui est un prêtre, on dit le prêtre des loubards qui aide les jeunes violents à Paris, Guy Gilbert, qui dit aussi : « Le plus bel enjeu de la vie, c’est l’amour et l’on s’y prépare très peu, trop peu ».

J.-P. L. : Alors dire que l’on s’y prépare trop peu, c’est bien vrai. C’est vrai que si j’avais su, j’aurais commencé beaucoup plus vite le travail que je fais maintenant, parce que c’est vraiment maintenant les plus belles années. Quand on est jeune, on a l’impression qu’on est éternel. Il faut qu’il vous arrive quelques tuiles pour se rendre compte qu’on ne l’est pas et que l’on ne donne finalement pas assez d’amour.

 

 

C. M. : Passerelles, c’est fini. Merci de nous avoir suivi. En attendant de nous retrouver, portez-vous bien et à bientôt pour de nouvelles découvertes dans Passerelles.

 

 

Émission présentée par Carlos Montserrat

Texte retranscrit par Françoise Berthod