La belle aventure d'« Objectif Réussir »

 

 

Après le journal Objectif Réussir, c'est une télévision, Télé Objectif Réussir qui, depuis cet été, émet dans le canton de Neuchâtel. Son but ? Tendre une main utile aux personnes sans emploi.

 

« Ce qui nous intéresse, c'est la personne et le sujet oubliés par l'audimat. Pour nous, le chômeur qui s’en sort reste le plus important » explique Jean-Pierre Lambert.

 

Bien sûr, cela n'arrive qu'aux autres. Et lorsque c'est vous qui devenez un chômeur, le sol se dérobe sous vos pieds. « Cela a été un très grand choc psychologique. Mes enfants étaient adultes, j'ai eu le sentiment que ma vie était terminée et me suis demandé, très profondément, à quoi bon continuer… » Jean-Pierre Lambert, journaliste libre à Neuchâtel, avait 43 ans lorsque son principal employeur a fait faillite. Indépendant, il n'avait pas droit aux indemnités de chômage. C'était en 1992, il n'y avait plus d'embauche dans la presse. « On parlait beaucoup du journal Macadam qui se vendait à Lausanne à cette époque » se souvient Rita Hosang, sa collègue d'alors, associée d'aujourd'hui. « Pourquoi n'essayerions-nous pas nous aussi d'éditer un journal de rue ? »

L'idée s'est précisée sous le titre Objectif Réussir. Elle était encore peu enthousiasmante pour Jean-Pierre Lambert : « J'étais déprimé, je n'avais pas la force d'écrire, j'ai composé ce journal en faisant du copier-coller… » Un seul imprimeur a répondu à la demande de soutien adressée à une vingtaine d'entreprises : « Offrez-nous l'impression, nous trouverons les vendeurs de rue. »

 

Bilingue en 1995

 

Mais un seul suffisait et la première édition a vu le jour. Son éditorial précisait : « Objectif Réussir peut offrir des activités lucratives indépendantes. Aucune qualification particulière n'est exigée. Seuls la volonté et l'esprit d'entreprendre sont nécessaires pour réussir avec nous. » Il a fallu trois mois pour vendre le premier numéro selon le principe de Macadam, soit 4 francs l'exemplaire, dont 2 pour le vendeur. Dès lors, le journal est publié chaque mois. Il embauche des vendeurs et des personnes qui apprennent à écrire, à mettre en page. Ces petites activités aident le chômeur à rompre son isolement, à parler de son expérience et, souvent, à trouver la force de chercher un emploi rémunéré. En 1995 Objectif Réussir devient bilingue sous l'impulsion de Rita Hosang. Il se vend à Neuchâtel, mais aussi à Berne et Zurich et emploie une vingtaine de vendeurs.

En 1997 vient la reconnaissance. Jean-Pierre Lambert écrit dans son éditorial : « Depuis trois ans, notre journal se bat pour expliquer qu'assister c'est exclure et qu'à ce petit jeu, on va au devant d'une catastrophe (…) Et voilà qu'une Commission d'experts nommée par Ruth Dreifuss a distingué notre journal ! Selon elle, Objectif Réussir est un excellent concept car il combat la pauvreté, tout en encourageant véritablement l'intégration sociale. »

 

Gare de Bevaix

 

Deux ans plus tard, la reconnaissance est officielle, Objectif Réussir devient un programme d'insertion de l'État de Neuchâtel qui y place une dizaine de personnes au chômage ou à l'aide sociale. Les subventions versées pour chaque placement font décoller l'entreprise. Pour la première fois, elle dispose de bureaux, loués à la gare de Bevaix. Pour la première fois aussi, depuis 1992, Rita Hosang et Jean-Pierre Lambert reçoivent un salaire.

Le programme d'insertion leur amène des personnes très qualifiées. Comme ce professeur de français devenu correcteur. Mais aussi des journalistes, une infirmière en psychiatrie, un informaticien. « Nous leur avons confié la rédaction et leur travail a impressionné nos lecteurs. Objectif Réussir était le seul journal sans fautes d'orthographe », s'exclame en riant Jean-Pierre Lambert.

 

Loterie Romande

 

Lorsque la TSR est venue pour réaliser un reportage sur l'entreprise, les deux équipes ont plaisanté. « Pourquoi pas nous ? », disait celle d'Objectif Réussir. La voici prise au mot par celle de la TSR. « En essayant avec Internet, nous avons vu que nous pouvions le faire. Nous nous sommes lancés avec une concession pour la région de Bevaix. » Cela a marché et aujourd'hui, comme la nouvelle loi de 2006 sur la télévision n'exige plus de concession, Télé Objectif Réussir s'étend, depuis la mi-juillet, à tout le canton de Neuchâtel. Sauf La Chaux-de-Fonds, pour des raisons techniques. La population touchée est de 120'000 habitants.

Pour les personnes sans-emploi, cela signifie un catalogue élargi de cours et d'activités. Le studio est souriant. Avec un matériel léger, mais très au point, la Loterie Romande a donné un coup de main, l'équipe réalise une émission d'une heure par semaine, précédée d'un plateau pour faire connaître les réalisateurs et leur travail. L'émission tourne en boucle. Les thèmes choisis sont ceux dont les autres médias ne parlent pas. Télé Objectif Réussir s'est fait connaître en parlant de thèmes différents, proches des réalités sociales.

« L'intelligence du groupe, son potentiel de connaissances ne cesse d'augmenter, se réjouit Jean-Pierre Lambert. Nous devenons performants parce que chaque personne qui nous rejoint apporte ses compétences. Nous ne nous faisons pas de complexe et invitons des personnalités. Mais ce qui nous intéresse surtout, c'est la personne et le sujet oubliés par l'audimat. Pour nous, le chômeur qui s'en sort reste le plus important. »

Depuis qu'Objectif Réussir est entré en scène, entre 350 et 400 personnes, qui ont travaillé pour le journal ou la TV, ont pu sortir de leur exclusion, voire ont retrouvé du travail.

 

Par Geneviève Praplan

 

La fin de Macadam Journal

 

Au plus fort de la crise des années 1970, l'idée de vendre le journal à la criée a refait surface à Paris. Macadam Journal est né. Chargée d'un ministre de rue à Lausanne, Mère Sofia, orthodoxe, y a vu aussitôt un outil de réinsertion, ainsi qu'un appoint financier intéressant pour les sans-travail. Macadam Journal, édition française éclairée de quelques articles sur la région lausannoise, est arrivé dans le chef-lieu vaudois en 1993. Les chômeurs en fin de droit notamment, au bénéfice d'une autorisation de vente, prenaient leur pile de journaux et les vendaient dans la région lausannoise.

Mais depuis le début de cette année, Macadam Journal n'existe plus. « Nous nous orientons vers d'autres moyens de réinsertion », explique-t-on à la Fondation Mère Sofia. Les vendeurs du journal qui le souhaitaient ont été engagés par Macadam Service qui propose de petits travaux rétribués, comme aider une personne en fauteuil roulant à sortir prendre son café. Entre dix et quinze personnes profitent de ces emplois ponctuels. « Notre but est de passer de l'occupationnel à la réinsertion. Macadam Service aide ses bénéficiaires à se responsabiliser, à acquérir les compétences qui les stimuleront pour reprendre pied dans la société. »

 

Par Geneviève Praplan

 

Écho magazine, 2 août 2007

Texte retranscrit par Françoise Berthod